Je ne sais pas si l’affaire Hirsi Ali est instrumentalisĂ©e par la gauche, comme on le dit, pour gĂȘner Sarkozy. Et ça ne me paraĂźt pas le fond du problĂšme. Le fait que depuis le 2 novembre 2004, elle vive sous menace de mort me semble suffire largement Ă  justifier qu’elle soit protĂ©gĂ©e, comme le fut, en son temps et pour les mĂȘmes raisons, Salman Rushdie. Qu’elle soit « adoptĂ©e » par le Parlement europĂ©en, expression d’un « peuple europĂ©en » en gestation, comme le voudraient BenoĂźt Hamon et ses amis, me semble une bien belle idĂ©e. Il faut rappeler ce qui s’est passĂ© ce 2 novembre 2004. C’est ce jour-lĂ  que Theo Van Gogh, avec lequel elle avait rĂ©alisĂ© le film « Soumission » a Ă©tĂ© abattu Ă  coups de revolver en pleine rue d’Amsterdam, alors qu’il roulait Ă  vĂ©lo. Ensuite, son assassin, Mohammed Bouyeri, l’a achevĂ© en vidant son arme sur lui, puis l’a Ă©gorgĂ©, avant de lui planter sur la poitrine un couteau au bout duquel Ă©tait fixĂ© la liste des autres « blasphĂ©mateurs de l’islam », promis au mĂȘme sort. Ayaan Hirsi Ali figurait en tĂȘte de cette liste effroyable.
Comme l’a montrĂ© notre Ă©mission d’hier, l’affaire Ayaan Hirsi Ali est passionnante, parce qu’elle dessine de nouveaux clivages idĂ©ologiques, pas souvent perçus par les commentateurs, qui, comme moi, ont parfois bien du mal Ă  suivre. Elle divise en effet nettement la gauche en deux camps difficilement conciliables. Mais ce dĂ©bat en rappelle d’autres, plus anciens, qui permettent de mieux comprendre les logiques intellectuelles en prĂ©sence.


UniversalitĂ© des droits de l’homme (et de la femme)

D’un cĂŽtĂ©, on trouve des personnalitĂ©s et des organisations droits-de-l’hommistes, marquĂ©es par les combats des annĂ©es 1970/1980 en faveur des dissidents du bloc communiste : Ayaan Hirsi Ali, Wafa Sultan, Taslima Nasreen, leur semblent de nouvelles Vaclav Havel, des sƓurs d’Adam Michnik. Comme ces dissidents d’alors, elles sont aujourd’hui persĂ©cutĂ©es pour avoir dĂ©fendu les idĂ©aux dĂ©mocratiques - qui sont aussi les nĂŽtres. Comme les dissidents, elles rĂ©clament un droit Ă  la critique que d’aucuns leur contestent radicalement au nom de dogmes qui prĂ©tendent Ă  l’infaillibilitĂ©. De ce cĂŽtĂ© de l’échiquier, on estime qu’il faut dĂ©fendre les rĂ©formateurs de l’islam, tant ceux qui le critiquent de l’intĂ©rieur (Ă©quivalents des marxistes « rĂ©visionnistes » ou « libĂ©raux »), que ceux et celles qui le critiquent de l’extĂ©rieur, aprĂšs en ĂȘtre sortis (comme les « dissidents »). On met en avant les valeurs d’Ă©mancipation individuelle et de libre expression, qui nous viennent en droite ligne des LumiĂšres. On poursuit aussi un combat anti-clĂ©rical traditionnel : hier contre les curĂ©s, aujourd’hui face aux imams. On refuse d’accorder Ă  certaines cultures une sorte de “tarif rĂ©duit” y compris lorsqu’il s’agit d’Ă©galitĂ© hommes/femmes ou de droits des homosexuels
Sur ces positions, on trouve bien entendu B-H L, Charlie Hebdo, ProChoix, BenoĂźt Hamon (gauche du PS), Pascal Bruckner, SOS Racisme.

“islamophobie”

Mais dans le camp d’en face, on soupçonne ces droits-de-l’hommistes de contribuer Ă  stigmatiser les musulmans vivant en Europe. On rĂ©clame sans le dire ouvertement un traitement particulier pour l’islam – au motif qu’il serait la « religion des dominĂ©s » et qu’il faudrait « respecter ses spĂ©cificitĂ©s ». On s’intĂ©resse peu aux rĂ©formateurs et aux dissidents de l’islam, qui font trop souvent l’éloge de l’Occident dĂ©mocratique moderne – et libĂ©ral
. On prĂ©fĂšre, au contraire, chercher des convergences avec certains courants islamistes, sur le terrain commun de la lutte contre le capitalisme (occidental) et la mondialisation. On insiste sur la prĂ©servation de « l’authenticitĂ© » des cultures issues de la dĂ©colonisation. Les divergences sur des questions telles que la morale sexuelle ou les droits des femmes, le pluralisme, la libertĂ© d’expression, sont jugĂ©es secondaires par rapport aux convergences stratĂ©giques : un mĂȘme anti-amĂ©ricanisme et une mĂȘme dĂ©testation d’IsraĂ«l.
De ce cĂŽtĂ© de l’échiquier, on traite Ayaan Hirsi Ali de « machine de guerre » au service de « l’islamophobie ». Certains textes publiĂ©s par les IndigĂšnes de la RĂ©publique mettent en cause la libertĂ© d’expression elle-mĂȘme. Elle ne serait qu’une « arme » au service systĂ©matique des « dominants ». Ces textes « Ayaan Hirsi Ali : une bombe Ă  retardement Anti Islam pour semer la zizanie en France aprĂšs l’avoir fait aux Pays-Bas », sont aussitĂŽt repris par certains sites d’extrĂȘme-gauche, tels que Bellaciao ou Indymdedia. Les mĂȘmes idĂ©es sont exprimĂ©es du cĂŽtĂ© de La RĂ©publique des Lettres. Mais les plus violents se trouvent, bien entendu, sur le site ultra-frĂ©quentĂ© des islamo-gauchisants du “RĂ©seau Voltaire” (si mal nommĂ©), animĂ© par le nĂ©gationniste Thierry Meyssan.

soutenir les dissidents de l’islam

Curieusement, les arguments entendus de ce cĂŽtĂ©-lĂ  me rappellent ceux qu’on Ă©changeait, lĂ  encore, durant la guerre froide : Ayaan Hirsi Ali, disent-ils, a « abattu son jeu » en passant du parti social-dĂ©mocrate aux libĂ©raux, puis – pire encore – au service d’une fondation nĂ©o-conservatrice amĂ©ricaine. Je me souviens qu’une certaine gauche pro-communiste tentait, de la mĂȘme façon, dans les annĂ©es 80, de disqualifier Havel et Michnik, au motif que Reagan avait insistĂ© pour les rencontrer. Mais quand bien mĂȘme seraient-ils passĂ©s Ă  droite, leur rĂ©pondions-nous, cela justifierait-il qu’ils soient jetĂ©s en prison par vos amis de Moscou ? De mĂȘme Ayaan Hirsi Ali : faudrait-il la livrer Ă  ses bourreaux s’il s’avĂ©rait qu’elle Ă©tait bel et bien devenue une adepte du nĂ©o-conservatisme ? Beaucoup disaient, dans les annĂ©es 80, que les dissidents Ă©taient « trĂšs isolĂ©s dans leurs pays » ; qu’ils n’avaient « aucun avenir politique » ; que les encourager Ă  dĂ©fier Moscou risquait de « faire le jeu du camp des durs », au lieu de favoriser les rĂ©formes ; voire de provoquer la guerre avec le bloc soviĂ©tique. Aujourd’hui, de la mĂȘme façon, on nous rĂ©pĂšte que les « Voltaire de l’Islam » sont isolĂ©s, sans avenir politique, et qu’à les soutenir, on fait le jeu du « choc des civilisations » ; qu’on risque d’encourager un « repli » de la majoritĂ© des musulmans, modĂ©rĂ©s et tolĂ©rants, sur des positions intĂ©gristes.
Havel est devenu prĂ©sident de la RĂ©publique et Michnik dirige le premier groupe de presse de son pays. Qui sait ce qu’il adviendra demain de nos « Voltaire de l’islam » dans des pays tels que la Tunisie ou la Jordanie, par exemple
. Hier, Ă  l’Ă©mission, Esther Benbassa et Marc Weitzman, que tout oppose dans cette affaire, ont convergĂ© sur l’idĂ©e que toutes les grandes rĂ©formes intellectuelles et religieuses ont Ă©tĂ© provoquĂ©es par des hĂ©rĂ©tiques et des blasphĂ©mateurs. De mĂȘme, ajouterais-je,  que certains courants de gauche actuels doivent beaucoup aux intuitions des rĂ©visionnistes du marxisme.

Omissions coupables, demi-vérités, pieux mensonges

Enfin, il y a un certain nombre de semi-vĂ©ritĂ©s et de mensonges, rĂ©pandus notamment par Wikipedia, qui mĂ©ritent d’ĂȘtre corrigĂ©s.

1° Theo Van Gogh n’était pas un raciste. C’était un ancien provo d’Amsterdam, dont la famille s’est illustrĂ©e dans la rĂ©sistance anti-nazie. Il a Ă©tĂ© le rĂ©alisateur de la premiĂšre sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e sympathisante consacrĂ©e aux difficultĂ©s des « allochtones », comme on appelle les immigrĂ©s aux Pays-Bas. Le feuilleton s’appelait « Najib et Julia », c’était une espĂšce de RomĂ©o et Juliette. Van Gogh a peut-ĂȘtre dit des horreurs sur le fondateur de l’islam, mais il ne se privait pas de traiter celui du christianisme de « poisson pourri de Nazareth » ; mais ça, vous ne le trouverez pas sur Wikipedia


2° Personne ne parle non plus, en France, de la liaison publique que Ayaan Hirsi Ali a entretenu avec le philosophe hollandais Herman Philipse. Cela nous l’aurait pourtant rendue populaire dans notre intelligentsia. Car Philipse a Ă©tĂ© une figure importante de la vie intellectuelle hollandaise ; c’est un peu l’équivalent haut-de-gamme de notre Michel Onfray. Il est l’auteur d’un livre trĂšs populaire, intitulĂ© « le Manifeste athĂ©iste et la dĂ©raison des religions ». C’est pourtant Ă  son contact qu’Hirsi Ali en est venue Ă  la conclusion que les EuropĂ©ens Ă©taient dĂ©cidĂ©ment incapables d’assumer l’hĂ©ritage des LumiĂšres, qu’elle-mĂȘme revendique avec le courage que l’on sait. Personne ne nous dit non plus que la loi nĂ©erlandaise prohibant et punissant la pratique de l’excision porte dĂ©sormais son nom. Elle en fut pourtant l’initiatrice.

3° Ayaan Hirsi Ali est loin d’ĂȘtre une voix isolĂ©e, une ex-musulmane qui aurait « trahi sa communautĂ© » en passant au service des blancs-racistes-de droite. Il existe toute une intelligentsia « allochtone » extrĂȘmement critique envers l’islam – aux Pays-Bas, comme partout oĂč existe la libertĂ© d’expression. Mais on n’en entend guĂšre parler chez nous. Pourtant le jeune romancier et essayiste d’origine marocaine Hafid Bouazza est un sacrĂ© blasphĂ©mateur (« les pieds d’Abdullah ») en mĂȘme temps qu’un essayiste gĂ©nial ; son livre consacrĂ© Ă  la condition d’immigrĂ© du Sud dans un pays du Nord, « un ours en manteau de fourrure » mĂ©riterait traduction, paraĂźt-il. « Nous ne devons pas brader la libertĂ© au nom du multiculturalisme. L’islam est moyennĂągeux, il n’a rien Ă  offrir Ă  la culture nĂ©erlandaise », a-t-il dĂ©clarĂ©. Ou encore l’universitaire et cĂ©lĂšbre Ă©ditorialiste d’origine iranienne Afshin Ellian, un des intellectuels organiques du ComitĂ© central des ex-Musulmans. « La libertĂ© de parole est mise en danger par l’invocation de ‘l’islamophobie’ et du ‘racisme’. Et certains amis intellectuels ont dĂ©jĂ  capitulĂ© », Ă©crit-il. Ou encore : « la citoyennetĂ© d’un Etat dĂ©mocratique implique que l’on respecte les lois du pays. Une dĂ©mocratie libĂ©rale ne peut survivre lorsqu’une partie de la population estime que les lois divines sont au-dessus des lois humaines. » Mais ces positions-lĂ  sont passĂ©es sous silence chez nous. Car elles invalideraient la thĂšse selon laquelle tous les critiques de l’islam sont animĂ©s par un racisme anti-immigrĂ©s.

4° Ayaan Hirsi Ali n’a pas Ă©tĂ© chassĂ©e de Hollande par des progressistes indignĂ©s par ses propos sur l’islam, mais par la « dame de fer » de la droite, Rita Verdonk. Et la couleur de sa peau a sans doute autant jouĂ© dans cette semi-expulsion que la couardise de ses voisins, effrayĂ©s du risque d’attentat que leur aurait fait courir l’audacieuse.

5° Enfin, je trouve bien plaisant d’entendre des militants d’extrĂȘme-gauche justifier son expulsion du pays par ses « mensonges » sur la rĂ©alitĂ© de son Ă©tat-civil. Cela faisait longtemps qu’elle avouait aux journalistes venus l’interviewer qu’elle Ă©tait, certes, nĂ©e somalienne, mais avait Ă©tĂ© exilĂ©e trĂšs jeune au Kenya. Quand elle demanda l’asile politique en Allemagne, celui-ci lui fut refusĂ© au motif que le Kenya n’était pas un pays en guerre. Elle s’adressa alors aux Pays-Bas, en prĂ©tendant venir de Somalie, sur les conseils de militants d’une ONG qui l’avait prise en charge. Tout le monde sait pertinemment que la falsification de l’état-civil est une tactique classique pour obtenir des visas dĂ©sormais accordĂ©s au compte-goutte en Europe. J’ai beaucoup aimĂ© aussi, le coup du « mensonge » sur son mariage forcĂ©, repris en cƓur, Ă  l’époque, par bien des confrĂšres journalistes français. Et sur quelle base, avait-il Ă©tĂ© Ă©ventĂ©, ce prĂ©tendu « mensonge » ? Sur le tĂ©moignage de son mari
 La belle preuve, en effet ! Vous en connaissez beaucoup, des maris, qui admettent publiquement s’ĂȘtre entendus avec la famille sur le dos de la principale intĂ©ressĂ©e ? Curieux comme le fĂ©minisme minimal semble oublier ses principes les plus basiques au seuil de certaines maisons


Pour conclure, une excellente interview d’Ayaan par Caroline Fourest parue dans Charlie Hebdo :

http://www.prochoix.org/cgi/blog/index.php/2007/12/06/1912-ayaan-hirsi-ali-leurope-est-entrain-de-se-suicider