Comment ne pas être gêné par l’unanimisme commémoratif autour de Mai 68 ? Numéros spéciaux de revues, affiches dans les gares, émissions de radios et de télévisions, avalanche éditoriale (on annonce environ 70 bouquins !), tout le monde se croit obligé de contribuer au grand édifice mémoriel du quarantième anniversaire. Quelle immodestie de la part des vétérans qui, nous dit-on, tiennent les rédactions et les maisons d’édition ! Faudra-t-il organiser, sous l’Arc de Triomphe, une cérémonie de remises de médailles aux glorieux défenseurs des barricades de la rue Gay-Lussac ? Inventer un grand Prix de l’Académie pour les orateurs loufoques de l’Odéon ? On a déjà atteint le ridicule avec la saturation. Et cette auto-glorification ne fait que conforter la thèse de ceux qui, comme François Ricard, dans “la Génération lyrique“, ont cru voir dans Mai 68 une mise en scène auto-glorificatrice de la génération du baby-boom. (Je signale que c’était aussi la thèse d’un livre précurseur et oublié, “Nous sommes irrésistibles, (Auto)critique d’une génération abusive”, publié au Seuil en 1990 par Jacqueline Remy).

Car enfin, les “évènements” - auxquels j’ai participé, bien jeune, aux Comités d’Action Lycéens - ne revêtent sans doute pas la dimension historique que partisans et adversaires lui prêtent aujourd’hui. Il me semble qu’août 1914, juin 1940, la guerre du Vietnam ou la chute du communisme en Europe en 1989, pour sortir du franco-français, pèseront autrement plus lourd quand les passions seront éteintes et que l’histoire reprendra ses droits face à la “mémoire”.

Surtout, le procès en béatification du Mai français me semble refouler d’autres versions de 68, autrement plus intéressantes. Exemple : que savons-nous de ce qui précède le Mai français ? Où sont passés, dans l’histoire qu’on nous écrit, le cas du SDS américain et celui du mouvement étudiant allemand de 1967, dont Rudi Dutschke fut le leader ? Ils précédèrent pourtant les étudiants français d’une bonne année et leur servirent de modèles. Or, réfléchir sur le “summer of love” californien, amènerait à se demander comment et pourquoi le soufflet prodigieux de la contre-culture américaine, mère des batailles des sixties, est retombé de manière aussi épouvantable durant l’année 1969. Car en 1969,  en effet, le mouvement tourne à l’aigre ; il déploie ses potentialités nihilistes et meurtrières : affaire du mort du festival “auto-géré” d’Altamont (let it bleed, chante Mick Jagger…), assassinat de Sharon Tate par la “famille” hippie de Charles Manson, ravage des drogues dures, qui déciment Haight Hashbury, où “l’amour libre” débouche sur la prostitution. L’heure n’était plus aux fleurs dans les cheveux, mais aux groupes armés (Weathermen et Black Panthers). Quant au précédent allemand, il donne à réfléchir dans la mesure où il pose la question de sa dérive terroriste lors des années 70 : Baader-Meinhof, avec leur culte de la violence rédemptrice et édifiante, sont aussi les enfants de “68″. Confondre la démocratie libérale et le fascisme, sous prétexte de leur commune nature de classe “bourgeoise” n’est pas une petite affaire. Et Mai y conduisait immanquablement. Cela devrait amener à poser certaines questions sur des dérives bien françaises - Action Directe, etc.

Quant à la méconnaissance du 68 des Tchèques et surtout de celui des Polonais, elle est, chez nous, phénoménale. Et elle n’est pas innocente. Dans la formidable préface qu’il a donnée au roman de son compatriote Josef Skvorecky, “Miracle en Bohême”, Milan Kundera oppose le Printemps tchèque à celui des Français - que les commentateurs s’évertuent à présenter, à tort selon lui, comme “analogues et convergents”. En réalité, écrit Kundera, tout oppose le scepticisme railleur de l’esprit centre-européen, spontanément rétif à la rhétorique des “lois de l’histoire”, et le “lyrisme révolutionnaire” des étudiants parisiens.  “Le mai parisien mettait en cause ce qu’on appelle la culture européenne et ses valeurs traditionnelles. Le Printemps de Prague, c’était une défense passionnée de la tradition culturelle européenne” - dont le scepticisme rationaliste fait partie, écrit encore Kundera. “Le Mai parisien était radical” et élitiste. Le Printemps de Prague, “une révolte populaire des modérés”, au nom du “bon sens”. Le contraire même de “l’idéologie du soupçon”, brandie par les pseudo-initiés du structuralo-marxisme en Sorbonne…

Dans “le Journal du Chasseur” (non traduit en français), Czeslaw Milosz  se souvient qu’une de ses étudiantes polonaises de Berkeley lui avait dit en 1968 : “est-ce que j’ai échappé au communisme pour tomber dans la même chose ici  ?” Curieusement, le “Mai 68″ polonais - qui eut lieu en mars… - anticipe à plusieurs égards celui de Nanterre et de la Sorbonne. Il oppose les étudiants, soutenus par les intellectuels (Slonimski, Jasienica, Kolakowski, Andrzejewski) à un pouvoir, qui utilise sa milice pour les déloger des universités qu’ils occupent, mais qui parvient à empêcher la fraternisation des contestataires avec le monde ouvrier. Cependant le contexte est différent. Les étudiants varsoviens scandent : “liberté, démocratie”, chez nous, il est question de “dictature du prolétariat”…  En Pologne, l’expulsion de l’Université des professeurs marxistes critiques, taxés de “révisionnisme” et de “sionisme” par le pouvoir communiste, (le philosophe Leszek Kolakowski, les sociologues Zygmunt Baumann et Bronislaw Baczko, l’économiste Bronislaw Brus), va entraîner la fin de toutes les illusions quant à la possibilité d’un “communisme à visage humain”. A Paris, au contraire, le marxisme va devenir, par défaut, la langue dans laquelle les “évènements” essaient maladroitement de se penser eux-mêmes.

De ce point de vue, la réédition des critiques à chaud de trois formidables esprits, Edgar Morin, Claude Lefort et Castoriadis - Mai 68 La Brèche - est passionnante. ne serait-ce que parce que Morin déclarait regretter l’absence de la dimension libérale dans le discours de la contestation. “C’est dans la retombée que cette commune fait apparaître sa carence originaire : il y très peu de libéralisme dans son libertarisme”, écrivait Morin il y a quarante ans. “Elle voit trop et croit trop que le libéralisme est bourgeois. Elle ne peut comprendre le besoin des profondeurs, fondamentalement libéral, qui monte des régimes dits communistes […] cette critique véritablement radicale qui ose critiquer le marxisme, et qui est le trait du réveil intellectuel des pays de l’Est.” C’est pourquoi j’ai été mal à l’aise, vendredi dernier, lorsque Alexandra Viatteau, excellente spécialiste de l’histoire de la Pologne, s’en est prise à Morin, dont elle a cru pouvoir faire une espèce de nihiliste, acharné à miner l’institution familiale…

Puisqu’il est question de libéralisme de gauche, j’avoue ma déception face au gros livre que Serge Audier (un des rares intellectuels français à assumer ce positionnement difficle dans le contexte français) vient de consacrer à la “pensée anti-68“. Son travail tourne à la recension pamphlétaire et manque par trop d’empathie avec ceux qu’il énumère pour comprendre la logique de leurs pensées. Il est manifestement démuni face à des pensées aussi complexes que celle de Jean-Claude Michéa, pour prendre un exemple.  Il faudra lui expliquer qu’il ne suffit plus aujourd’hui, de dénoncer un penseur comme “suppot de la réaction” pour en invalider la théorie. Il lui manque notamment la lecture de Mark Lilla, qui vérifie largement l’intuition de Régis Debray, dans sa “Modeste contribution aux discours et cérémonies du dixième anniversaire de Mai 68″,  sur la compatibilité profonde entre la “révolution des sixties” et le libéralisme économique de type nouveau (qui a besoin de circuler sans entraves). Daniel Bell (”Les Contradictions Culturelles du Capitalisme”) et Christopher Lasch, dont il n’évoque les travaux que pour les évacuer d’un geste, l’auraient également aidé à comprendre certaines critiques de 68 comme déblaiement de tous les obstacles au libre déploiement du capitalisme hédoniste.

Pour un aperçu à dimension résolument européenne de la question de l’héritage de 68, je vous recommande cette synthèse parue sur le site eurotopics. Une occasion d’entendre parler du livre de l’historien allemand Götz Ali qui ose une comparaison dévastatrice entre jeunesse nazie et étudiants gauchistes des années 60. Idée discutée dans nombre de journaux européens, mais jamais évoquée par nos magazines à idées.