Nous rentrons du Québec. Les deux émissions que nous avons diffusées sur place, les contacts qui les ont précédées et suivies, m’ont amené à remettre en cause une vision de la société québécoise qui, comme celle de beaucoup de Français, datait de la Révolution tranquille des années 60. Et je me suis aperçu que, sur nombre de problèmes, nos amis du Québec, qui rencontrent en gros les mêmes problèmes que nous, avaient pris une certaine avance.

Nos visions du Québec juxtaposent deux visions qui sont contradictoires entre elles. Nous adhérons à la fois à celle des souverainistes du Parti Québécois, pour qui la situation est caractérisée par l’antagonisme entre un “petit peuple” francophone - trop longtemps opprimé et encore dominé par une majorité anglophone -, et à celle du multiculturalisme, pour laquelle doivent coexister dans l’harmonie des populations dont les modes de vie et même les valeurs fondamentales peuvent et doivent diverger les unes des autres, pour l’enrichissement mutuel des différences. En fait, ces deux idéologies, qui ont également le vent en poupe, ne sont pas conciliables, comme on le constate sur place.

Le souverainisme québécois, indépendantiste ou pas, s’appuie sur une vision “moderniste” de l’Etat-nation, qui rentre en symbiose avec la nôtre, issue de la Révolution de 1789. Elle suppose qu’un peuple a le droit de se constituer en nation et que celle-ci a pour devoir de former et de renforcer un Etat qui lui corresponde, l’unifie et l’exprime sur la scène de l’histoire. D’où le fait que le Parti Québécois est classé à gauche, alors même qu’il est nationaliste. Mais il est aussi favorable au renforcement de l’Etat, centralisateur, homogénisateur de la société. Et c’est là qu’il se heurte au multiculturalisme, qui est une idéologie de la post-modernité. Le PQ accuse le multiculturalisme d’être l’instrument manipulé par Ottawa, par le Canada anglophone, pour mieux noyer le “petit peuple” francophone du Québec dans un magma de minorités, afin de l’affaiblir et de le réduire à n’être bientôt plus qu’une de ces “minorités” auxquelles on concède des droits folkloriques, pour mieux la priver du droit civique à la formation d’un Etat séparé, qui n’est reconnue qu’aux peuples.

C’est dans ce contexte qu’il faut aborder la question de la “sortie de religion” qui revêt, au Québec, un aspect d’autant plus spectaculaire qu’elle s’est effectuée en une douzaine d’années. Le catholicisme y était enraciné en tant que religion civique, ciment identitaire du “petit peuple”, noyé dans un océan antglo-saxon et protestant. C’est cette Eglise qui avait offert ses structures, ses réseaux de bienfaisance et son système éducatif, en guise d’Etat, aux Québécois, leur permettant par là-même, de ne pas disparaître. De nombreux intellectuels québécois estiment que, en parvenant à construire un Etat puissant, socialisant, le Québec a précipité ainsi la chute de l’Eglise civique. Car cet Etat, en se  substituant à l’Eglise catholique, l’a rendue politiquement inutile. Et il n’a pas perçu le risque que lui faisait courir le multiculturalisme, nouvelle “religion politique” officielle de la Fédération canadienne.

On lira avec intérêt le Manifeste pour un Québec lucide qui, bien que lancé à pétition il y a presque trois ans, montre que les problèmes économiques, démographiques et sociaux du Québec sont pratiquement les mêmes que les nôtres. Ce Manifeste m’évoque étrangement les “vekhis” russes (”Jalons”), qui ont succédé à la révolution ratée de 1905 : soyons réalistes et améliorons d’abord notre situation économique, développons notre société, menacée par les défis de la mondialisation, avant de songer à de nouvelles tentatives d’émancipation radicale.