Ce qu’il y a de frappant, dans la libĂ©ration d’Ingrid Betancourt par l’armĂ©e colombienne, c’est qu’elle apporte une dĂ©monstration a contrario de la sottise de la plupart des thĂ©ories de la “guerre asymĂ©trique”. Pour eux, puisqu’on ne saurait gagner face Ă  une guĂ©rilla, il ne resterait qu’Ă  nĂ©gocier et Ă  payer la rançon. Quitte Ă  renforcer ainsi le prestige et les moyens matĂ©riels de l’adversaire. Ils ont tout faux. La preuve.

Depuis le 11 septembre, en particulier, un certain nombre de thĂ©oriciens entendent nous convaincre qu’il n’y a pas de solution proprement militaire Ă  un conflit opposant un Etat et son armĂ©e rĂ©gulière Ă  un rĂ©seau terroriste suffisamment dĂ©terminĂ©. Les deux cĂ´tĂ©s n’accorderaient pas la mĂŞme valeur Ă  la vie humaine, sacrĂ©e pour nous, sacrifiable, pour eux, sur l’autel de la communautĂ©. Violence aveugle des attentats, cruautĂ© des prises d’otages, prise Ă  partie des civils, etc.  provoqueraient des “effets de sidĂ©ration” sur les opinions publiques des nations dĂ©mocratiques telles qu’elles procureraient aux terroristes la maĂ®trise de l’agenda mĂ©diatique. Le caractère diffus, sans noyau vital identifiable, des nouveaux rĂ©seaux terroristes en ferait des cibles Ă©vanescentes pour nos armĂ©es hiĂ©rarchisĂ©es, habituĂ©es Ă  combattre des adversaires prĂ©sentant des centres de commandement identifiables, des points nĂ©vralgiques en nombre limitĂ©.  La conclusion logique de toutes ces analyses ne varie jamais : il n’y a pas de victoire possible face Ă  un adversaire utilisant la “stratĂ©gie indirecte”, thĂ©orisĂ©e par le famaux Sun Tzu. La seule option ouverte est politique. Il faut nĂ©gocier, et encore nĂ©gocier, puisqu’on ne saurait vaincre.
C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui fut dit et rĂ©pĂ©tĂ© par la diplomatie française aux autoritĂ©s colombiennes depuis fĂ©vrier 2002. Pas de solution de force, elle mettrait en danger la vie des otages, rĂ©pĂ©tait Bernard Kouchner lui-mĂŞme, en avril dernier Ă  Bogota.

Le prĂ©sident Uribe, réélu triomphalement Ă  la tĂŞte de la Colombie, en mai 2006 avec 62 % des voix, a toujours maintenu l’opinion inverse. Il ne faut pas oublier que son propre père a Ă©tĂ© assassinĂ© par les Farc. Lui-mĂŞme a fait l’objet de 15 tentatives d’attentat. Et pourtant, il a fait preuve de dĂ©termination. Il a renforcĂ© l’armĂ©e colombienne, devenue la meilleure armĂ©e d’AmĂ©rique latine. Il a sĂ©curisĂ© toutes les grandes villes ainsi que les plaines agricoles, ne concĂ©dant plus aux guĂ©rilleros que la jungle. Il a misĂ© sur le renseignement, en infiltrant les Farc. Surtout, il a offert des “portes de sortie” aux Ă©lĂ©ments des Farc qui renoncent Ă  la lutte armĂ©e : changement d’identitĂ©, 2 ans de formation professionnelle pour pouvoir se recycler.

En face, on a assistĂ© aux pantalonnades françaises, sans aucun effet concret sur le sort d’Ingrid : Sarkozy s’affichant honteusement aux cĂ´tĂ©s d’un Chavez dont on sait Ă  prĂ©sent les collusions de tout ordre avec les Farc, appel Ă  la tĂ©lĂ©vision Ă  un dirigeant - Manuel Marulanda - mort depuis trois jours…

Contrairement Ă  ce que prĂ©tendent de nombreux commentateurs de la triste aventure amĂ©ricaine en Irak, de celle de l’OTAN en Afghanisatan, les guerres asymĂ©triques ne sont pas perdues d’avance. Ceux qui le rĂ©pètent flattent l’esprit munichois chez nos concitoyens. Les grandes dĂ©mocraties ne sont pas dĂ©pourvues de moyens d’action lorsqu’il s’agit de refouler Ă  un niveau de violence acceptable leurs antagonistes plus faibles qu’elles. On lira Ă  ce propos avec profit l’analyse du major-gĂ©nĂ©ral israĂ©lien Yaakov Amidror.

Ce ne sont ni les rassemblements, ni les pĂ©titions, ni la diplomatie, ni les appels tĂ©lĂ©visĂ©s qui ont permis la libĂ©ration d’Ingrid Betancourt. C’est la dĂ©termination politique du prĂ©sident Uribe, c’est l’usage intelligent du renseignement et de la force armĂ©e colombiennes. Aujourd’hui, comme en 1938-39, les munichois ont tort de nous prĂŞcher le renoncement et la reddition.