J’ai dĂ©jĂ  dit ici-mĂŞme l’admiration et l’amitiĂ© que j’Ă©prouve pour Jacques Julliard. Sa chronique est toujours le premier article sur lequel je me prĂ©cipite dans le Nouvel Obs. Pourtant, son Ă©ditorial du 25 septembre, “Mais oĂą sont passĂ©s les libĂ©raux ?” m’avait quelque peu agacĂ©. Et le fait que son hebdo en remette une couche sous le mĂŞme titre , cette semaine, m’Ă©nerve franchement. “Il ne fait pas bon, par les temps qui courent, cĂ©lĂ©brer les vertus de l’Ă©conomie de marchĂ© et la libertĂ© d’entreprise. […] Que disent ces dĂ©fenseurs de toujours ? Rien, […] les vrais, les jusque-boutistes, les idĂ©ologues. OĂą sont-ils passĂ©s ? Sous la table. Aux abonnĂ©s absents, en attendant des jours meilleurs”, Ă©crit ainsi Carol Barjon. Et Ă  l’appui de sa thèse, la journaliste de L’Obs produit une interview d’Alain Madelin, prĂ©sentĂ© comme une sorte de dernier des Mohicans, pathĂ©tique survivant d’une vague aujourd’hui Ă©chouĂ©e, qui “n’en dĂ©mord pas”, malgrĂ© l’Ă©vidence des faits. Or, il est parfaitement erronnĂ© que les “libĂ©raux” “se cachent sous la table”. Toute la presse Ă©conomique publie leurs analyses. Leurs articles foisonnent sur les blogs des think tanks qu’ils animent. Il suffirait d’avoir la curiositĂ© de les lire. Et Ă©ventuellement l’ouverture d’esprit suffisante pour en rendre compte. En outre, ce que disent ces Ă©conomistes libĂ©raux est au moins aussi intĂ©ressant pour comprendre la crise financière et tenter de la juguler que le choeur des pleureuses de la “crise finale du capitalisme” - qui seront déçus dans leur attente, une fois encore, une fois de plus depuis cent-cinquante ans…. Mais il est d’usage, dans les mĂ©dias, de se contenter de caricaturer les positions qu’on ne comprend pas, Ă  partir de partis-pris idĂ©ologiques simplistes. Aussi, le “libĂ©ralisme” y est-il ordinairement pris dans un sens Ă©trange, sans rĂ©el rapport avec ce qu’il proclame, mais censĂ© conforter les idĂ©es toutes faites des lecteurs français. Or, la pensĂ©e Ă©conomique contemporaine est clivĂ©e selon des lignes de fracture autrement plus compexes et intĂ©ressantes que celle qui opposerait “libĂ©raux” (assimilĂ©s Ă  des espèces d’anarchistes, ennemis acharnĂ©s de toute rĂ©gulation, dĂ©cidĂ©s Ă  interdire aux Etats toute forme d’intervention dans l’Ă©conomie, comme Ă  appauvrir les salariĂ©s tout en enrichissant les riches) et “Ă©tatistes” (dans les versions keynĂ©sienne ou marxiste).

On voit bien que, dans le contexte actuel de crise financière mondiale, accuser les “libĂ©raux” de “se cacher” va dans le sens dĂ©sirĂ© par la pensĂ©e mĂ©diatiquement dominante - dirigiste et statolâtre : c’est “le libĂ©ralisme” qui est responsable de la crise. Et les “libĂ©raux”, rouges de honte, “se cacheraient. C’est un scĂ©nario sĂ©duisant - mĂŞme aux Echos, il trouve des dĂ©fenseurs (Favilla : la “bulle idĂ©ologique” de “l’ultra-libĂ©ralisme” vient d’Ă©clater, le 7 octobre). Sauf qu’encore une fois, il est matĂ©riellement inexact. Et surtout qu’il empĂŞche de percevoir et la nature de la crise et les problèmes que soulèvent son règlement en cours, au niveau europĂ©en.

Commençons par le pape national du libĂ©ralisme Ă©conomique, Pascal Salin. Non, il ne s’est pas exilĂ© Ă  Cuba, ou mĂŞme en CorĂ©e du Nord, rongĂ© par la culpabilitĂ©. Il signe sans apparente vergogne une tribune dans Les Echos du 1° octobre. Et que dit-il, Pascal Salin ? Que loin d’incriminer la “myopie des marchĂ©s financiers” et la “soif de profits Ă  court terme”, il faut chercher les vrais responsables de la crise actuelle Ă  la Fed. Ce sont, en effet, les autoritĂ©s publiques amĂ©ricaines qui ont jouĂ© au yo-yo avec les taux d’intĂ©rĂŞt, les faisant s’effondrer, entre 2000 et 2003, Ă©poque oĂą ils sont passĂ©s de 6,5 % Ă  1 %. Au mĂ©pris des intĂ©rĂŞts des autres, europĂ©ens en tĂŞte, puisque cela a abouti Ă  une sur-Ă©valuation de l’euro, qui gĂŞne nos exportations.

 C’est une analyse qui me semble crĂ©dible, dans la mesure oĂą elle a Ă©tĂ© fort bien dĂ©veloppĂ©e et argumentĂ©e par Jacques Mistral (dans le Rapport Ramses 2009 de l’IFRI et dans sa contribution Ă  l’ouvrage collectif, “La crise financière”, paru aux PUF sous la direction de Patrick Artus). Selon Mistral, la crise actuelle est largement l’effet de la trop grande habiletĂ© de Alan Greenspan. Le patron de la Fed aurait trop bien appliquĂ© une politique keynĂ©sienne de manière Ă  Ă©viter aux Etats-Unis les phases classiquement descendantes des rĂ©cents cycles Ă©conomiques. Sa politique systĂ©matiquement et outrageusement contra-cyclique de relance de l’activitĂ© par le soutien Ă  la demande aurait ainsi accumulĂ© les tensions qui auraient dĂ» se rĂ©sorber spontanĂ©ment. D’oĂą sa question, très “libĂ©rale”, j’en conviens : “rĂ©gulariser le cycle, est-ce possible ? Est-ce bĂ©nĂ©fique ?” “Au total, on n’avait jamais vu l’application, avec une pareille ampleur de mesures d’inspiration keynĂ©sienne puisque, pour relancer l’activitĂ©, ce sont 15,5 % de points de PNB qui ont Ă©tĂ© injectĂ©s ex-ante dans l’Ă©conomie (amĂ©ricaine)”. Mais “la stimulation artificielle de la demande, mĂŞme maquillĂ©e sous un habillage idĂ©ologique libĂ©ral, des couleurs Ă©clatantes de l’innovation financière, n’est pas suffisant pour Ă©liminer la phase descendante du cycle ; tout au plus repousse-t-il le calendrier - mais au prix de dĂ©sĂ©quilibres accrus dont l’histoire montre qu’ils peuvent ĂŞtre longs Ă  se rĂ©sorber.” (J. Mistral) Et Mistral de critiquer “l’injection rĂ©pĂ©tĂ©e de liquiditĂ©s abondantes” par la Fed, “cĂ©lĂ©brĂ©es, dans certains quartiers parisiens comme l’illustration d’un volontarisme oubliĂ© sur le vieux continent”. On reconnaĂ®t lĂ  en effet la thèse Guaino, qui est aussi celle de l’OFCE - et qui a le soutien de l’ElysĂ©e : il faut cesser d’avoir peur de l’inflation et des dĂ©ficits publics et rendre le crĂ©dit bon marchĂ©. Les “gnomes de Bruxelles” sont les responsables de notre manque de croissance - mais on oublie de souligner que sans eux et sans l’euro, sur lequel ils veillent, la France aurait vraisemblablement connu trois ou quatre dĂ©valuations…

SubmergĂ©es d’argent bon marchĂ©, les banques ont ainsi Ă©tĂ© conduites Ă  prĂŞter Ă  leur tour Ă  des conditions extravagantes, sans avoir Ă  tenir compte de la capacitĂ© des emprunteurs Ă  rembourser. Pascal Salin ne fait qu’une allusion Ă  la situation paradoxale des deux agences amĂ©ricaines de refinancement des crĂ©dits immobiliers, Fannie Mae et Freddie Mac. Mais une tribune publiĂ©e par Vincent BĂ©nard, prĂ©sident de l’Institut Hayek (”ultra-libĂ©ral” pour de vrai, lui) dans Le Figaro du 16 septembre, dĂ©montrait de manière plus explicite le caractère ambigu de ces deux institutions. Elles ont Ă©tĂ© créées toutes les deux par l’Etat fĂ©dĂ©ral, qui les a ensuite privatisĂ©es, tout en leur confiant une mission d’aide Ă  l’accession Ă  la propriĂ©tĂ© des mĂ©nages appartenant aux minoritĂ©s et aux catĂ©gories les plus pauvres. De ce fait, “bien qu’Ă©tant officiellement privĂ©s, les deux Ă©tablissements ont toujours Ă©tĂ© considĂ©rĂ©s, du fait de leur rĂ´le social, comme bĂ©nĂ©ficiant d’une garantie implicite du TrĂ©sor amĂ©ricain.” Comme on est loin des “requins”, “spĂ©culant sur la naĂŻvetĂ© des mĂ©nages pauvres”, rĂ©gulièrement brossĂ©s par nos journaux… Je rappelle que l’origine prĂ©cise de la crise, c’est la baisse des prix de l’immobilier amĂ©ricain, commencĂ©e dĂ©s 2006, qui a provoquĂ© dĂ©s cette annĂ©e-lĂ , une forte montĂ©e du taux de dĂ©faut des crĂ©dits subprime.

Le lendemain, jeudi 2 octobre, toujours dans Les Echos, le brillant duo de jeunes Ă©conomistes Augustin Landier et David Thesmar signaient un Ă©ditorial intitulĂ© “Vive la finance !” Eux non plus ne se sont pas soudain convertis au marxisme-lĂ©ninisme, semble-t-il. Les auteurs d’un livre Ă  recommander “Le grand mĂ©chant marchĂ©, dĂ©cryptage d’un fantasme français” (Flammarion) font l’Ă©loge de la finance et se moquent du tropisme français Ă  considĂ©rer la finance comme un secteur “virtuel”, alors que l’industrie, ça, ça serait du “rĂ©el”. Ils font porter la responsabilitĂ© de la crise actuelle non sur les acteurs du monde de la finance, mais sur les autoritĂ©s de rĂ©gulation. Et ils font des suggestions concrètes pour amĂ©liorer cette rĂ©gulation.

Nicolas Baverez est la bĂŞte noire des anti-libĂ©raux. Mais Ă  la lecture de son nouveau livre, “En route vers l’inconnu” (Perrin), un recueil de ses Ă©ditoriaux parus dans Le Point, Les Echos et Le Monde, qui sort dans trois jours, on constate que ce grand-mĂ©chant-libĂ©ral avait vu juste bien avant nombre de ses confrères. Il y a plus d’un an (Le Point du 27/9/07), il diagnostiquait que la crise n’Ă©tait pas locale, mais “systĂ©mique”, qu’elle serait “durable” et surtout qu’elle menaçait “Ă  tout moment” de “dĂ©raper en faillites bancaires en chaĂ®ne”. Il prĂ©venait, dĂ©s cette Ă©poque, que les EuropĂ©ens avaient tort de se croire Ă  l’abri et qu’ils seraient touchĂ©s Ă  leur tour. Tous les pas-libĂ©raux qui ont signĂ© des Ă©ditoriaux, Ă  l’Ă©poque, sur “la fin de la crise” devraient, eux, rougir de honte. Dans les semaines et les mois suivants, Baverez ne cessait de rĂ©pĂ©ter que l’ampleur de la crise Ă©tait telle que la capacitĂ© des banques centrales Ă©tait dĂ©jĂ  prise en dĂ©faut et que la crise ne pouvait plus ĂŞtre maĂ®trisĂ©e sans “une action coordonnĂ©e des pays dĂ©veloppĂ©s”. Depuis cette Ă©poque, l’inondation des marchĂ©s financiers par des liquiditĂ©s toujours plus abondantes - et qui, Ă  mon avis, risquent d’entraĂ®ner la crĂ©ation de nouvelles “bulles” - n’a, semble-t-il pas suffi Ă  Ă©teindre l’incendie. Qui avait raison ? Et Baverez pointait, dĂ©s le 19 avril, le problème qui est en train de nous Ă©clater Ă  la figure : “l’UE, reste incapable de contrer un choc Ă©conomique faute d’une coordination minimale des politiques Ă©conomiques nationales”. Tout au long de ses articles, il martelait son message : les taux d’intĂ©rĂŞt de la BCE, trop Ă©levĂ©s, sont “suicidaires”. Point de vue qui est, on le sait, partagĂ© Ă  l’ElysĂ©e et avec lequel je suis personnellement en dĂ©saccord. Pour moi, c’est la Fed qui a eu tort de baisser outrageusement ses taux, provoquant les bulles et demain l’inflation, et non pas la BCE. Bref, un discours pas si Ă©loignĂ© que ça de la “tendance Fitoussi”… Alors, oĂą sont les “libĂ©raux” dĂ©chaĂ®nĂ©s ?

Mettre en cause “l’appât du gain”, “la loi du profit”, “le capitalisme financier de spĂ©culation et de prĂ©dation prĂ©judiciable Ă  la sociĂ©tĂ©” (Dominique Plihon, prĂ©sident du conseil scientifique d’Attac) ou mĂŞme “le court-termisme des spĂ©culateurs” n’a pas plus de vertu Ă©lucidante que d’expliquer la guerre de 14 par la “mĂ©chancetĂ© du monde et la cruautĂ© des hommes”. Mais lĂ  oĂą j’aurais aimĂ© entendre nos anti-libĂ©raux, c’est sur la question de fond, celle qui a une portĂ©e morale : faut-il que les Etats, reprĂ©sentant les intĂ©rĂŞts des nations, surchargent d’impĂ´ts leurs contribuables pour courir au secours de gens qui ont pris des risques inconsidĂ©rĂ©s ? Est-ce bien Ă  la collectivitĂ© de rĂ©gler les dettes de quelques riches spĂ©culateurs ? L’argument bien connu “quand il y a le feu Ă  la maison du voisin, on ne se demande pas s’il l’y a mis lui-mĂŞme, on accourt avec ses seaux d’eau” me paraĂ®t convaincant, mais un peu court nĂ©anmoins. Car la garantie d’un solide filet Ă©tatique de protection risque d’encourager les cinglĂ©s de la finance Ă  rééditer, demain, leurs exploits. C’Ă©tait bien le sens de l’abandon, par l’Etat fĂ©dĂ©ral, de la banque Lehman Brothers. Pas question de sauver tout le monde. Or, la garantie offerte par certains Etats europĂ©ens Ă  leurs banques va dans le sens de cette dĂ©responsabilisation. Mais surtout, elle va crĂ©er des concurrences dĂ©loyales entre EuropĂ©ens. DĂ©jĂ , les Ă©pargants anglais se pressent vers les banques irlandaises prĂ©sentes en Grande-Bretagne. Comme on sait, les principales questions que pose la crise actuelle Ă  l’Europe, c’est celle de l’incohĂ©rence des politiques budgĂ©taire et financière au sein mĂŞme d’une zone vivant avec la mĂŞme monnaie. VoilĂ  les sujets sur lesquels j’attendais nos penseurs anti-libĂ©raux. Mais le refrain sur la “crise finale du capitalisme” - qu’on retrouve jusque dans la vĂ©nĂ©rable revue centriste Le DĂ©bat (Paul Jorion), m’horripile parce qu’il ne m’apprend rien.

Observons en outre que si le capitalisme connaĂ®t des crises systĂ©miques, c’est Ă©galement le cas de la dĂ©mocratie. Cela suffit-il Ă  les condamner l’un et l’autre ? Ceux qui connaissent l’histoire Ă©conomique des pays passĂ©s sous la coupe soviĂ©tique savent que le “socialisme rĂ©el” et l’Ă©conomie centralisĂ©e, planifiĂ©e et Ă©tatisĂ©e connaissaient, eux aussi, de très graves crises d’approvisionnement, des pĂ©nuries, une inflation chronique provoquant des hausses de prix soudaines et extravagantes, et mĂŞme des famines Ă©pouvantables - qui n’Ă©taient pas toutes artificiellement provoquĂ©es pour exterminer les populations, comme celle qui ruina l’Ukraine et y causa 5 millions de morts de faim au dĂ©but des annĂ©es 30. Comme les individus, toute institution qui vit connaĂ®t des crises. Les crises sont l’occasion de nouveaux ajustements, de corrections de trajectoire. Souhaitons que celle-ci ait Ă©galement ces effets.