Je ne fais pas partie des EuropĂ©ens qui estiment avoir le droit de voter aux Etats-Unis, sous prĂ©texte “d’hyper-puissance”. Je ne crois pas Ă  la thĂšse de “l’Empire”, dont nous ne serions qu’une province. J’estime le droit de vote liĂ© aux droits et aux devoirs de la citoyennetĂ© - qui comporte, entre autres, le fait de payer des impĂŽts pour l’entretien de l’Etat et l’Ă©ventualitĂ© d’aller se faire tuer Ă  la guerre pour la dĂ©fense de son pays… Je me demande quelle serait la rĂ©action de ces journalistes qui, ici, ont fait une campagne maladroite et tapageuse en faveur d’Obama,  si les AmĂ©ricains venaient nous indiquer pour qui nous devons voter… Mais, c’est vrai, je fais partie de cette Ă©crasante majoritĂ© d’EuropĂ©ens qui ont souhaitĂ© la victoire de Barack Obama. Je dis EuropĂ©ens, car il faut savoir que les Ă©lites asiatiques prĂ©fĂ©raient son rival (voir l’article de Dominique MoĂŻsi sur Project Syndicate). Cependant, les rĂ©action des mĂ©dia français Ă  cette victoire m’embarrassent. Parce qu’ils me semblent en ”racialiser” Ă  outrance le sens. Au lieu d’y voir la preuve 1° que la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine n’est pas raciste, contrairement Ă  ce qu’on nous chante sur tous les tons, 2° que la mobilitĂ© sociale, liĂ©e au “rĂȘve amĂ©ricain” y est une rĂ©alitĂ© incontestable, 3° que, dans la concurrence des modĂšles qui se joue, en ce moment, la dĂ©mocratie libĂ©rale, la sociĂ©tĂ© ouverte peut encore marquer des points face Ă  ses concurrents autoritaristes - tant dans les versions russe que chinoise.

Lorsqu’Alexandre Dumas a Ă©tĂ© panthĂ©onisĂ©, Le Monde a titrĂ© “un mĂ©tis entre au PanthĂ©on”. Et c’est tout. Dumas Ă©tait rĂ©duit Ă  la couleur de sa peau. Pas besoin de le lire. Son oeuvre disparaissait tout entiĂšre derriĂšre son “origine ethnique”, comme si le personnage s’y rĂ©sumait tout entier.

Pour moi, Dumas reprĂ©sente autre chose qu’une histoire de pigmentation de peau - la quintessence d’un certain esprit français. Y compris dans ce qu’il a de plus irritant. Comme, par exemple, ce mĂ©pris du “bourgeois”, accusĂ© de chercher tout prosaĂŻquement à s’enrichir - quand nos “mousquetaires”  dĂ©pensent sans compter, ignorant tout de l’origine Ă©ventuelle de l’argent qui leur Ă©choit (le travail, l’industrie et le nĂ©goce, ces affaires mĂ©prisables et indignes d’un grand seigneur comme Athos). MĂ©pris du bourgeois qui mĂ©nage sa piĂštre existence, quand les mousquetaires offrent leurs vies Ă  chaque carrefour.  Le “sens de l’honneur” et la mentalitĂ© de caste, si terriblement françaises (cf. Philippe d’Iribarne : “l’Ă©trangetĂ© française”). Mais aussi, la version française du dandysme : le sens du geste, le panache, l’acte gratuit et la folle bravoure, le fait de narguer la mort pour un baiser, pour un pari - bref, ”l’esprit mousquetaire”. Comme lors de cette extraordinaire scĂšne du dĂźner au bastion Saint Gervais dans “Les trois mousquetaires”.

Cette fois encore, les mĂ©rites personnels du jeune sĂ©nateur de l’Illinois, son programme, sa personnalitĂ©, disparaissent derriĂšre la couleur de sa peau - qui devient la seule information disponible le caractĂ©risant. Et qui ne nous apprend rien, en rĂ©alitĂ©. Mais cela va dans le sens et des prĂ©jugĂ©s et de la paresse des chers confrĂšres, obnubilĂ©s par cette affaire de “race” au point d’en nĂ©gliger tout le reste. Qu’aurions-nous pensĂ© si la presse amĂ©ricaine avait commentĂ© la victoire Ă©lectorale de Sarkozy sur Royal comme “le triomphe de la France issue de l’immigration sur la vieille France de souche” ? Et pourtant, Nicolas Sarkozy est le premier prĂ©sident de la RĂ©publique français Ă  porter un nom Ă©tranger. Le premier aussi, Ă  avoir des origines juives. Du reste, je crois que s’il avait Ă©tĂ© de gauche, cet aspect de sa personnalitĂ© aurait Ă©tĂ© rappelĂ© bien davantage par les commentateurs - comme ils le font pour Obama -, mais passons…

La victoire d’Obama, elle, est prĂ©sentĂ©e par nos mĂ©dia comme comme celle du “candidat noir”. Ou encore du ”reprĂ©sentant des minoritĂ©s“. Un piĂšge que lui tendait prĂ©cisĂ©ment le camp rĂ©publicain et qu’il a su Ă©viter avec beaucoup d’habiletĂ© politique. Car si Obama s’Ă©tait laissĂ© enfermer dans ce statut de ”candidat des minoritĂ©s”, sa dĂ©faite était assurĂ©e. Non seulement, les Noirs ne reprĂ©sentent que 12,8 % de la population des Etats-Unis selon le dernier recensement du US Census Bureau, et les Blancs, 81 %, mais mĂȘme en les rĂ©duisant aux “White persons non Hispanic”, ils reprĂ©sentent encore une nette majoritĂ© de la population, avec 66,4 % du total. Si donc, les AmĂ©ricains avaient votĂ© en fonction de la couleur de leur peau, ils auraient Ă©lu McCain. La preuve est Ă©tablie qu’ils ne l’ont pas fait - contrairement aux pronostics pessimistes du Monde Diplomatique de ce mois de novembre, qui nous ressortait “l’effet Bradley”…

Si Obama a habilement dĂ©jouĂ© ce piĂšge, c’est, dit-on, en mettant en avant le fait qu’il est culturellement “blanc”, Ă©levĂ© par des grands-parents blancs dans un milieu blanc au Kansas” (je cite Orlando Patterson : “la force d’Obama ? Etablir un pont entre vote blanc et vote noir”, Le Monde du 15 octobre 2008). Personnellement, je refuse de considĂ©rer qu’il existe des “cultures” blanche ou noire. Quand Jessye Norman, qui est noire, chante les 4 derniers lieder de Richard Strauss, c’est de la musique noire ? Quand Gerry Mulligan et Stan Getz, qui Ă©taient des jazzmen blancs,s reprennent “Scrapple from the apple” de Charlie Parker, c’est de la musique blanche ? Personne n’est culturellement conditionnĂ© par la couleur de sa peau. Imaginer le contraire est proprement raciste. Souvenons-nous du personnage de Tom Wolfe, Roger II White, brillant avocat noir , amateur de Stravinsky, en porte-Ă -faux avec un environnement qui veut absolument qu’il joue la carte “soul”, et adopte le style vestimentaire du ghetto.

Loin de ces clichĂ©s, Obama  a “mis en avant le dĂ©passement des clivages communautaires, plutĂŽt que la rĂ©ussite de telle ou telle minoritĂ©” (François Durpaire et Jean-Claude Tchicaya “Obama sĂ©duit les banlieues” dans LibĂ©ration du 13 mais 2008). Il a remis en question une bonne part de la philosophie racialiste qui a sous-tendu jusqu’Ă  prĂ©sent l’affirmative action en soulignant notamment qu’il n’y avait aucune raison que ses deux filles, Malia et Sasha, “assez gĂątĂ©es par la vie” soient avantagĂ©es aux dĂ©pens de jeunes Ă©tudiants issus de milieux dĂ©favorisĂ©s blancs. Le philosophe Michael Sandel a Ă©crit que le programme d’Obama avait donnĂ© congĂ© Ă  la fois Ă  la tactique de division de l’Ă©lectorat en groupes d’appartenance communautaires ou religieux - qui a Ă©tĂ© celle des Bush - mais aussi à une certaine tradition dĂ©mocrate consistant Ă  additionner les groupes de pression minoritaires, stratĂ©gie dite “coalition arc-en-ciel”. Il a pariĂ© sur une rĂ©habilitation de la notion de bien commun. C’est le sens de ses appels aux RĂ©publicains, de son hommage Ă  McCain au soir de sa victoire.

C’est pourquoi la rhĂ©torique d’Obama est patriotique et churchillienne - et non pas victimaire. Nos tĂ©lĂ©visions ont montrĂ© les larmes de crocodile de Jesse Jackson, le soir de la victoire. Elles se sont bien gardĂ© de relever qu’il avait menacĂ© de “couper les couilles” Ă  Obama, coupable d’avoir “Ă©voquĂ© le comportement dĂ©plorable de tant de pĂšres noirs qui abandonnent femme et enfant” (Orlando Patterson). Obama n’a pas pratiquĂ© “la loyautĂ© envers le groupe d’appartenance” - qui a longtemps figé les “communautĂ©s” amĂ©ricaines dans un face-Ă -face tendu. Il ne mĂ©nage personne, exprime les mĂȘmes exigences envers tout citoyen amĂ©ricain, quelle que soit la couleur de sa peau. On pourra peut-ĂȘtre mĂȘme le crĂ©diter un jour d’avoir sonnĂ© la fin d’une certaine forme de political correctness qui a stĂ©rilisĂ© pendant deux dĂ©cennies la vie intellectuelle amĂ©ricaine.

Ce qui est formidable, ce n’est pas qu’un Noir devienne prĂ©sident des Etats-Unis, mais le fait que, dans ce pays-lĂ  - et non dans beaucoup d’autres - cela soit possible. J’attends que la Russie dĂ©signe un Caucasien pour succĂ©der Ă  Poutine. Que la Chine Ă©lise un musulman premier secrĂ©taire du Parti communiste unique… Toute sorte d’idĂ©ologues nous ont prĂ©sentĂ© les Etats-Unis, ces derniĂšres annĂ©es, selon les procĂ©dĂ©s rhĂ©toriques du temps de la Guerre Froide. Alors que le “camp communiste” avait fondu comme neige au soleil, on voyait courir encore le canard sans tĂȘte de l’ancienne propagande soviĂ©tique. Et le gros balourd de Michael Moore - qui vient de ce milieu communiste Ă  l’ancienne - nous assĂ©nait ses caricatures outranciĂšres et mĂ©chantes. Nous savons aujourd’hui qu’il avait tort. L’AmĂ©rique, la vraie, ne ressemble pas au portrait qu’il en faisait dans ses laborieux pensums. Elle a la belle allure, le visage Ă©nergique et ouvert de Barack Obama. Le prĂ©sident Obama apporte la preuve que les Etats-Unis sont bien ce pays oĂč un fils d’immigrĂ© africain et d’une mĂšre blanche issue des classes populaires peut accĂ©der au premier rang. Par son talent et son travail et quelle que soit la couleur de sa peau. Ce pays pratique rĂ©ellement les valeurs qu’il proclame. On prĂ©tend les valeurs dĂ©mocratiques partout sur la dĂ©fensive face Ă  la prĂ©tendue efficacitĂ© supĂ©rieure d’un capitalisme d’Etat cynique, appuyĂ© sur le pouvoir autoritaire d’un parti en situation de monopole et d’une information muselĂ©e. Le camp de la dĂ©mocratie vient encore de marquer un point. Elle vient de gagner une capacitĂ© supplĂ©mentaire Ă  sĂ©duire et Ă  convaincre.