Nous avons consacré l’émission à la question des “jouets sexistes”. Ce qui m’a frappé, c’est le constant glissement de la question de l’égalité entre les sexes à celle de la différence entre les sexes. L’idéologie “politiquement correcte” prend prétexte de la persistance d’inégalités entre hommes et femmes pour tenter constamment de subvertir les identités sexuelles. Ainsi de l’exemple donné au cours de l’émission de ce petit garçon qui réclame un déguisement de princesse. Le lui refuser, a-t-on dit, serait aller dans le sens de l’inégalité, du renforcement des préjugés culturels quant aux “genres”.

Je ne suis pas d’accord. On peut offrir à ses garçons des aspirateurs, des cuisinières, des appareils électro-ménagers, s’ils le réclament, parce que le partage des tâches ménagères est un idéal sensé et que les familiariser avec cet idéal est une bonne chose. Mais c’en est une autre de jouer avec leur identité sexuelle en construction. Et ici, la psychanalyse entre en contradiction avec l’idéologie qui veut que le genre ne soit que le produit d’une ”construction” sociale. Car la différence sexuelle est, aux yeux des freudiens, la base de tout principe de distinction, le fondement du principe de réalité lui-même. L’idée qu’on pourrait s’affranchir de son sexe - comme d’ailleurs de son âge - sous prétexte que sa persistance retarderait l’égalité désirée, constitue typiquement un fantasme de toute-puissance. Il rejoint le mythe moderne de l’homme auto-institué, délivré de toute autorité extérieure à lui-même, dont on devrait savoir maintenant le rôle qu’il a joué dans le déchaînement des pratiques totalitaires.

Il est vrai que si les hommes devenaient des femmes, la question de l’inégalité des sexes serait réglée… Et cela a peut-être constitué l’idéal implicite d’un certain archéo-féminisme. Mais je crois bien que l’on en n’est plus là. J’admire beaucoup Sylviane Agacinski d’avoir constamment insisté sur cette idée : “le contraire de l’égalité, ce n’est pas la différence, la dissemblance”. Ce sont les modèles identificatoires masculins qui permettent aux petits garçons d’accéder à leur virilité. Et celle-ci n’est pas contradictoire avec la tension vers l’égalité.

J’ai cité cet extrait d’un texte de Gilles Brougères, professeur en sciences de l’éducation, au cours de l’émission. Je le transcris ici, car il donne à réfléchir : “Le jeu des enfants est fortement marqué par la différence sexuelle. Selon que l’on est fille ou garçon, on ne joue pas de la même façon, ni avec les mêmes objets. Dés l’école maternelle, les comportements ludiques des filles et des garçons diffèrent. […] Il existe des jouets mixtes, surtout du premier âge, mais le gros des activités et objets ludiques est le lieu d’une très forte différence quant au sexe, qui surprend parfois par sa force et choque ceux qui militent pour une éducation qui ne serait pas basée sur l’a priori d’une différence d’intérêt ou de compétence liée au sexe. […] Surtout lorsque le jeu n’est pas entrepris à l’initiative d’un adulte.”

Après l’émission, l’une des intervenantes m’a parlé d’un projet de création d’une “bibliothèque non sexiste”. Il y a derrière l’idéologie “politiquement correcte” un fantasme d’épuration qui fait froid dans le dos. A quand l’autodafé général des romans d’amour, depuis “la princesse de Clêves” jusqu’à “Tendre est la nuit”, puisqu’aucun d’entre eux ne répond aux exigences de l’indifférenciation sexuelle actuellement exigée au nom de “l’égalité” ?