Le “plan de relance français” est-il “suffisant” ou non ?
Comme le fait remarquer Jean-Marc Vittori dans Les Echos du 18/2/09, ce n’est pas un plan à 26 milliards d’euros, mais à 50. Au moins. Car il faut rajouter à celui que Sarkozy vient de présenter, le Plan Tépa de juillet 2007 (13 milliards), ainsi que les baisses d’impôts qui se sont succédées depuis 2002 - toutes mesures de “relance de l’économie”, destinés - rappelez-vous - à “soutenir la croissance”, soit une bonne autre dizaine de milliards. Chaque fois, avec de l’argent emprunté… en attendant que le fameux “retour de la croissance” permette enfin de rembourser, via une forte augmentation des ressources fiscales. Tu peux rêver.
En France, comme partout, depuis quelques mois, on a l’impression que l’Etat ne cesse “d’arroser les problèmes avec de l’argent” (Lee Ohanian). Cet argent, toutes ces liquidités” déversées sur l’incendie, s’apparentent-elles plutôt à de l’eau ou à de l’huile ? Le déficit des comptes de l’Etat atteindra 4,4 % du PIB, cette année. Il devrait en représenter 5,3 %, l’année prochaine. Avec l’aggravation de la situation des comptes de la Sécurité Sociale, l’Etat va atteindre, cette année 2009, le chiffre symbolique de 100 milliards d’euros de déficits cumulés. Soit une dette publique totale qui s’élèvait à 1 313 milliards d’euros à la fin 2008. S’imagine-t-on qu’on pourra effacer l’ardoise d’un coup d’éponge ? En attendant, les marges de manoeuvre de l’Etat sont de plus en plus réduites. La charge de la dette absorbe déjà la totalité du montant de l’impôt sur le revenu. Lorsque les vraies vaches maigres vont se pointer dans quelques mois, l’Etat n’aura plus les moyens du prochain plan de relance.
Un fait peu relevé par les commantateurs - mais souligné par Eloi Laurent (OFCE) dans La Tribune : le quatrième trimestre 2008 a été plus désastreux pour l’Union Européenne que pour les Etats-Unis : un recul de la croissance de -1,5 % chez nous, contre -1%, chez eux. Et cependant, en France, la consommation demeure “robuste”. La crise serait-elle aussi efficacement arrêtée par nos frontières que le fut le nuage de Tchernobyl ?
Le paradoxe, c’est que l’édredon français est tellement épais que de larges catégories de la population peuvent encore se sentir à l’abri. Comme l’écrit Eric Le Boucher, dans Les Echos du 20/2/09, “la réalité est que la France économique est très durement touchée, mais que la France sociale n’a pas encore senti le froid.” “Si la crise n’a pas encore mordu les salariés, si elle n’a pas affecté leur pouvoir d’achat, elle a néanmoins déjà détruit 90 000 emplois au quatrième trimestre 2008. L’INSEE prévoit un nouveau coup de hache au premier semestre de 2009, mais amplifié à 170 000.”
Le sociologue Gérard Mermet (Francoscopie) distingue fort justement trois groupes, dans nos rapports à la crise et à ses effets. Les “Tranquilles” (fonctionnaires, employés qualifiés des grands groupes peu touchés par la crise, retraités aux pensions stables) ne se sentent pas concernés. Mieux : ils s’attendent à faire de bonnes affaires en tant que consommateurs. Les “Agiles“- munis des diplômes et des réseaux personnels qui donnent accès aux emplois qualifiés, savent qu’ils vont devoir travailler encore plus, rebondir plus vite - et consommer plus malin. Mais ceux qui vont faire les frais de la crise, ce sont les “Fragiles” - faiblement qualifiés, ayant des contraintes familiales lourdes (femmes seules élevant des enfants), précaires (intérimaires, CDDs, etc.). C’est ceux-là que l’Etat social devrait aider prioritairement. Mais comme ils sont très peu syndiqués, que leur pouvoir de nuisance est très faible, qu’ils ne manifestent pas dans les rues, ils ne sont pas prioritaires.
C’est pourquoi la CFDT a eu raison de réclamer la création d’un Fonds d’investissement social, spécialement destiné à les aider et à les former. Sarkozy en a accepté le principe, mais la dotation qu’il lui a attribuée est loin de couvrir les besoins. Et encore faudrait-il avoir mené à bien la réforme de la formation permanente, qui est chez nous un scandale persistant.
Mais à plus long terme, personne n’est à l’abri. Une hyperinflation, telle que nous la promet Attali, ruinerait non seulement les épargnants, mais les retraités. La vague de faillites et de licenciements qui enfle finira par toucher également les “Agiles”. Plutôt que d’ergoter sur le montant du “plan de relance” - c’est facile de réclamer le double, lorsqu’on est dans l’opposition - mieux vaudrait chercher les solutions ailleurs que dans les fausses bonnes idées qui nous ont justement précipité dans la crise.
Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, “sortir du capitalisme“. Oh qui dira la complaisance soudaine de certains journalistes, interviewant ceux dont c’est précisément le programme ! Pourquoi ce soudain changement de ton ? Où a disparu la pugnacité dont ils savent faire preuve face aux politiques ? Tout à coup, l’agressivité fait place à la complaisance. Or, ceux qui nous proposent une telle ”sortie”, n’ont, par malheur, aucune réponse à apporter à la question : “…et pour entrer dans quoi ?” Pour l’instant, les pays qui sont effectivement sortis du capitalisme, ce sont Cuba et la Corée du Nord. Et ils ne font pas envie…



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23 février 2009 à 10:25
“soutenir la croissance”, “retour de la croissance”…
L’un des gros problèmes de notre système économique actuel vient peut-être de cette notion de “croissance permanente”. Car peut-on croître indéfiniment ? Tout système atteint à un moment donné une limite au-delà de laquelle il ne plus croître. Prétendre le contraire me paraît absurde et illogique.
Et trouver à chaque fois des artifices pour relancer la croissance, comme on le fait déjà depuis tant d’années, n’est-ce pas prendre le risque de se faire encore plus mal lorsque le système va s’effondrer ? N’est-ce pas repousser pour mieux sauter ?
Belle image que celle du Titanic pour illustrer cet article !
Antoine Forcès
ptolemaeus.canalblog.com - Sciences et Arts
laroserouge.hautetfort.com - Revue littéraire
23 février 2009 à 11:08
Les américains ont prévenu que leur pays est encore riche en ressources pour après la crise (cf. Newsweek, Special Edition, Issues 2008). Mais en Europe ce n’est pas le cas, nous avons des idées généralement, et cela risque de devenir une de nos principales ressources.
Serge l’Eternel, philosophe
23 février 2009 à 18:27
@Antoine Forcès :
Oui, je pense qu’on peut croître infiniment. Certes avec la machine de Watt on n’aurait pas fait voler des avions. Et avec la lampe à pétrole on n’aurait jamais allumé un écran d’ordinateur. Mais qui connaît aujourd’hui les techniques qui feront se déplacer individuellement 2 milliards d’Indiens et de Chinois ?
L’esprit humain ne peut planifier ni connaître ses futurs savoirs.
23 février 2009 à 18:30
@Brice C.
Conditionner le “Gentil Fonds de Cohésion Sociale Sympathique” à la réforme de la formation professionnelle, c’est un enterrement de première classe !
Les syndicats n’ont aucune légitimité à brasser de l’argent prélevé par le fisc ! Qui le dira ?…
25 février 2009 à 20:16
J’entends régulièrement dans les discussions au travail l’idée selon laquelle la crise n’existerait que parce qu’on en parle. Au fond, les médias entretiendraient la morosité à force de trop évoquer le sujet. J’ai même entendu quelqu’un dire que tout cela était planifié avec pour objectif de faire baisser le prix du pétrole. Eh oui, encore le coup du complot des puissants. L’annonce ce soir de 90 000 chômeurs supplémentaires pour le seul mois de janvier fera certainement douter les plus incrédules. En rythme annuel cela fait presqu’un million de nouveaux chômeurs, ce qui est énorme. Les doutes soulevés par Brice sur la banqueroute imminente des états sont sérieux. Même si on s’en sort, ce sera avec des comptes plombés par les déficits. Et rien n’est vraiment engagé pour éviter que les mêmes errances se reproduisent. Morosité, quand tu nous tiens.
25 février 2009 à 21:03
@Lionel : tes collègues ont raison. Dans les relations sociales humaines tout arrive (d’abord) dans la tête. Les actions, les prix, les valeurs, tout commence par monter ou baisser dans la tête, et parce qu’on en parle…
26 février 2009 à 21:58
si Attali a dit ça, ce n’est donc pas si grave
il croit en Attali et se plante régulièrement
après, on peut jouer à chacun ses paris
pour bof : un scénario à la japonaise
rendez vous dans dix ans pour faire un point intermédiaire
27 février 2009 à 6:56
Quelques réflexions sur les opinions exprimées:
1. En fait-on trop sur la crise? Je crois qu’il faut raison garder et maintenir un juste équilibre. Le sujet est important mais doit-on le rendre l’unique objet de discussions? Je crains que l’excés de “dramatisation” puisse encore un peu plus aggraver la crise, pour de pures raisons psychologiques. Alors en parler, oui bien sûr, mais il y a d’autres sujets interessants: les huitres d’arcachon, etc..!!(Il faut bien rigoler un peu):
2. Je trouve intéréssant que pratiquement tous les gouvernements, de droite, de gauche, du centre font tous de la relance, avec de grosses dépenses publiques. Alors il faut penser qu’ils sont tous fous, ou stupides, ou sans idées. Je connais les faiblesses des hommes poliques, mais quand même, cette unanimité doit être observee et donc prise en compte.
3. Croissance illimitée nous dit Jan. Dans un monde fini, sur une planète avec des ressources limitées, je me demande si cela est possible ou même souhaitable. Je suis d’accord que l’esprit humain a de grandes resources, mais l’histoire nous a appris qu’elles peuvent êetre employées de maniere catastrophique.
4. En fait, personne ne connait l’ampleur de la crise à ce stade. Ou en sommes-nous, au debut, au milieu, qu’elle en est son ampleur.? D’ou l’intéret des débats actuels, y compris sur Du Grain a Moudre.
5. Les alternatives anticapitalistes et le traitement mediatique de ceux qui les promeuvent. Nous vivons des temps de craintes et d’angoisse, alors tous ceux qui vont avoir des “solutions”, des “alternatives” à la crise vont être écoutés attentivement et même appréciés, comme dans les années qui ont suivies la crise de 1929. Ceci dit, lorsque Brice mentionne la “pugnacite” des journalistes contre les hommes politiques, je reste perplexe, et me demande s’il a vu l’interview de N. Sarkozy à la TV. Cette pugnacité a dû m’échapper!
27 février 2009 à 12:42
Non !! Quand même !! Ivan Rioufol ??! mais il ne sait pas polémiquer ! Il n’essaie qu’imposer son point de vu (bancal) à coup de vitupérations, avec des certitudes dénués d’une quelconque prise dans le réel (sauf considérer la réalité les chuchotis et bourbouilles de la cafétéria du Figaro).
Un débat gâché hier par ce monsieur.
27 février 2009 à 19:01
Voilà une belle citation de Guido Hülsmann, dans sa postface à “Etat, qu’as-tu fais de notre monnaie ?”, par M. Rothbard (disponible gratuitement sur http://www.scribd.com/doc/11452701/Etat-quastu-fait-de-notre-monnaie) :
“L’Amérique du Nord et l’Europe atteindront également un point de non-retour, car leurs économies reposent sur une monnaie forcée. Ce jour là, il n’y aura plus personne pour poursuivre le triste jeu alternant endettement et inflation. L’économie occidentale sera soit complètement sous l’emprise de l’État, comme cela fut le cas sous le national-socialisme, soit ce sera l’hyperinflation. Ce moment-là n’est peut-être éloigné de quelques années, peut-être de quelques décennies. Il peut être repoussé dans le temps par une union monétaire entre le dollar et l’euro (et le yen ?). Mais cela ne change rien, à la fin du parcours, c’est soit le socialisme, soit l’hyperinflation. Seules des réformes radicales en faveur du marché peuvent nous sauver - dans les termes de Rothbard : retour à une monnaie marchandise comme l’or sur un marché monétaire libre et retrait total de l’État du système monétaire.”
27 février 2009 à 19:02
Bien sûr, tout le monde aura corrigé “fais” en “fait”.
27 février 2009 à 20:29
Ce soir, émission au sujet cinématographique intéressant, qui nous change de la crise, de la crise, de la crise, de la crise et de la crise. Mais par pitié, ces émissions en déplacement et en public sont vraiment inaudibles! Pourquoi nous infliger ces ambiances de halls de gare? C’est contraire à la qualité radiophonique, et n’est pas très respectueux envers nous autres, les auditeurs.
27 février 2009 à 22:13
N’empêche. je n’ai pas pu m’empêcher d’en remettre une cuillérée lors de notre émission de ce soir. “La crise” n’est pas non plus sans rapport avec la vogue actuelle des comiques - en particulier dans les émissions d’information réputées sérieuses.
Pourquoi, croyez-vous, que Stéphane Guillon (sur Inter) et Nicolas Canteloup (sur Europe 1) fassent exploser l’audience ? Parce que, bouffons, ils proclament que le roi est nu. Parce que le peu de crédit que conservaient encore nos élites (dirigeants politiques, économiques, responsables, experts, etc.) est en train de s’effondrer dans l’écroulement du château de sable de la finance. L’esprit de sérieux, qui déjà, ne se portait pas bien, en prend un sérieux coup.
Je ne tiens pas là un discours populiste. Je ne m’en réjouis pas. Je suis d’accord avec ce qu’en disait ce soir, à l’émisison, Pascal Thomas : la dérision creuse du bouffon ne vaut pas mieux que l’arrogance injustifiée du membre des élites. Surtout lorsque le bouffon se mêle de faire la leçon aux élites, au nom de quelques vagues idées creuses.
Ce qui m’inquîète le plus, c’est le face-à-face entre le nihilisme des cultures de masse, (l’esprit Canal + en un mot), et la suffisance hors de propos de ceux qui prétendent savoir, connaître “le dessous des cartes”, les “enjeux cachés”, “l’agenda caché des dirigeants”, etc. C’est leur duo qui fait froid dans le dos.
28 février 2009 à 11:06
Bien vu ce dernier commentaire, Brice. L’esprit de sérieux et l’arrogance d’un certain discours économique prête à rire. Et comme vous le notez justement, la dérision de certains comiques porte non pas sur la rigidité du discours qu’ils fustigent, mais plutôt sur l’écart entre ce discours et leurs propres certitudes. C’est flagrant dans cet esprit Canal+ dont on peut dire qu’il vit au dessus de ses moyens intellectuels.
Vanité de la certitude. Cette année nous fêtons les 150 ans de la théorie de l’évolution, les 200 ans de la naissance de Darwin, et je crois les 400 ans du grand Galilée. Ne serait-il pas temps de réhabiliter ce trésor de l’esprit humain qu’est la démarche scientifique, jusque et y compris en économie?
1 mars 2009 à 13:17
“nihilisme des cultures de masse, (l’esprit Canal + en un mot)”
Oulala, attention, vous allez vous fâcher avec Ali Baddou, qui joue l’intellectuel de service qui lit au grand journal de Denisot! On trouve également quelques autres producteurs à France Culture qui admire cette bien douteuse “patte” Canalplussienne, et en reproduisent le style dans leurs émissions.
2 mars 2009 à 8:43
Parfaitement d’accord avec Lionel C. !
La science économique doit cesser de se mesurer avec les sciences expérimentales - et abandonner le vernis mathématique. Souvenons-nous que le champ d’étude est en ce domaine l’action humaine, considérée du point de vue des moyens. Dans cette perspective les mots de “PIB”, “emploi”, “industrie nationale” et “méthode statisique” ne veulent plus rien dire.
2 mars 2009 à 16:00
Il est attristant de constater à quel point les “tendances” ne se mélangent pas au sein même du site internet de France Culture.
Il m’est certes très agréable de lire quelques remarques acerbes sur l’”esprit Canal+” qui “vit au-dessus de ces moyen intellectuels”, quoique je n’en aie jamais attendu moins de la part d’auditeurs de F.C….
Qu’en revanche, parmi les mêmes personnes, il ne s’en soit pas trouvé une seule avant moi pour évoquer un motif d’inquiétude autrement grave que les huîtres d’Arcachon ET la Crise Economique, un “clignotant rouge” dépassant et englobant tous les autres, qui devrait nous avoir depuis longtemps fait dresser les cheveux sur la tête et précipités dans une frénésie de changement, dans une métamorphose radicale de notre rapport à la réalité et au monde: voilà qui pourrait être désespérant…
S’il ne s’agissait, Brice Couturier, que de “sortir du capitalisme” !… A vous lire (et à écouter vos émissions), on pourrait croire qu’avant la Crise tout allait bien: il serait donc normal que les médias ne parlent que d’Elle, puisqu’Elle concentre tous les malheurs du monde; il ne s’agirait somme toute que de s’efforcer de retrouver l’Eden d’avant la Crise.
Remarquez que je suis plutôt d’accord; à ceci près que la crise dont je parlerais n’est ni financière ni économique, ni même sociale ou “sociétale” au sens où on l’entend habituellement, et qu’elle n’a pas commencé en 2007… Il faudrait la faire remonter au moment précis où l’Homme européen a oublié qu’il faisait partie d’un ensemble plus vaste que lui-même, où au lieu de se contenter d’employer son génie propre à perfectionner sa propre existence tout en s’intéressant humblement à l’énigme de l’univers, il a commencé à jouer au conquérant, à vouloir tout dominer et domestiquer (ce qui dans bien des cas signifie détruire), à mettre “l’Humanité” - d’abord blanche et européenne, aujourd’hui plus ou moins élargie à l’espèce - au centre de tout, et finalement à mépriser tout ce qui n’était pas Lui-même. Tout cela en s’auto-qualifiant (sans le moindre second degré) de “Sapiens Sapiens”, comme s’il lui fallait se persuader de sa propre sagesse en redoublant l’adjectif…
Je crois déjà lire certaines réactions excédées ou railleuses, éventuellement surchargées de références érudites destinées à me faire sentir l’illégitimité de ma prétention à aborder de telles questions. Or, mon propos est justement d’essayer de prouver que ces questions-là ne sont pas à aborder en dernière instance - après avoir réglé des problèmes plus “pragmatiques” -, mais devraient au contraire faire l’objet de tous nos débats, de toutes nos préoccupations, dans la mesure où elles sont à la racine de tous nos problèmes (économiques, écologiques, sociaux) qu’elles englobent largement, et sont en réalité les questions les plus “terre-à-terre” qui soient…
L’ennui est, évidemment, que nous préférons généralement rester bien au chaud dans le cocon matriciel que nous nous sommes fabriqués, nous étourdir de discussions sans fin sur des sujets étroits et rassurants plutôt que de faire face au vent glacé de la Réalité. Certains me rétorquerons évidemment que la “réalité” est celle à laquelle chaque humain doit faire face quotidiennement; je leur réponds d’ores et déjà que je suis tout-à-fait d’accord: le plus effrayant est, justement, que nous ayons aussi massivement oublié qu’avant de vivre dans une société organisée par les humains, obéissant à un système économique, envahie d’une multitude de gadgets - certains prodigieux, d’autres à peu près inutiles ou franchement nuisibles - créés par les bipèdes que nous sommes, nous ne sommes qu’un élément d’une réalité préexistante et infiniment plus vaste; que lorsque nous nous réveillons, avant même d’être confrontés à la nécessité de survivre, nous nous trouvons d’abord face à l’air, à l’eau, à la Terre et au Soleil - ou plutôt “dans” tout cela sans quoi nous ne serions rien.
Il est donc parfaitement injustifiable que les problèmes dépassant le cadre strictement humain (je pourrais dire “humano-humain”…) soient aujourd’hui encore abordés si marginalement, confinés soit au domaine extrêmement pointu de la “philosophie”, soit à celui de ce que nous nommons l’”écologie ” (pour ne pas évoquer ce terme aberrant d’”environnement”…); que ceux - heureusement plus nombreux qu’avant - qui cherchent à attirer plus largement l’attention sur ces problèmes, soient encore aujourd’hui (à moins d’être légitimés par un C.V. faramineux compensant en quelque sorte l’excentricité des propos tenus) regardés par le plus grand nombre avec un mélange de crainte et d’amusement comme des hurluberlus irréalistes, sans parler de la détestation de certains (les fameuses accusations d’”écolo-intégrisme”, voire d’”écolo-fascisme” ou pis encore…).
Car le “réalisme”, justement, n’est à coup sûr pas là où l’on a pris la paresseuse habitude de le mettre…
N’en déplaise à beaucoup d’entre vous (et probablement à vous-même, Brice Couturier), je pense que la Crise ne devrait pas être regardée comme un problème circonscrit à la sphère “économique” et relativement superficiel (quelle que soit sa “gravité”, invoquée partout sans qu’on en saisisse réellement le sens), à “réparer” aussi vite que possible au moyen de rustines destinées à rétablir plus ou moins un état de choses immédiatement antérieur, mais bien comme un signal envoyé depuis une réalité plus vaste - non pas lointaine: omniprésente, au contraire, mais recouverte d’un monstrueux fatras d’artifices humains -, signal encore relativement “gentil” (”soft”) mais dont il nous faut nous emparer avec la plus grande attention et le plus grand sérieux… L’heure est à la prise de conscience, en dépit d’une tendance assez répandue (y compris chez ceux qui font des enfants) à considérer qu’il est de toute façon “trop tard”. Là n’est pas la question: trop tard pour quoi ? Nous saurions bien survivre (en assez grand nombre: de nombreux millions, à coup sûr…) à des conditions inconcevablement pires que celles auxquelles nous nous savons exposés par les conséquences supposées de la “Crise”… La question (qui mérite, me semble-t-il, d’être sérieusement posée) est: voulons-nous en arriver là ?
Il serait donc plus que pertinent d’élargir considérablement notre angle de vue, de faire se rejoindre des disciplines et des modes d’approches (politico-économique, scientifique, philosophique…) jadis intimement lié(e)s, mais que l’époque dite “moderne” a séparé(e)s les un(e)s des autres; c’est donc non seulement d’une révolution, mais d’un changement d’ère qu’il s’agit, la seule question étant le rythme auquel ce changement va s’effectuer…
On voit donc, Brice Couturier, à quel point la question de “sortir (ou non) du capitalisme” est en réalité dérisoire. “Entrer dans quoi ?…”: c’est justement ce à quoi chacun d’entre nous devrait réfléchir, pour éviter d’être tôt ou tard submergé par des problèmes qui nous dépassent tous très largement.
2 mars 2009 à 22:32
ben charles, vous avez sans doute en partie raison mais il n’empêche qu’une réflexion sur la préservation d’un ordre social face à une “crise” majeure est légitime. En regroupant les problématiques, vous pourrez qualifier cette crise de crise financière et/ou économique et/ou sociale et/ou politique et/ou de civilisation.
On peut certes se mettre à recommenter la crise du monde moderne de Guénon ou d’autres critiques de la modernité mais il n’est pas certain que cela nous aide…
pour revenir à la crise économique, ce qui me frappe personnellement c’est l’absence d’explication globale et compréhensible des origines de cette crise, de sa nature de son intensité et par conséquent des moyens d’en sortir, et c’est justement ce qui la rend très inquiétante… Je suis frappé par la faiblesse de la pensée économique, la science économique semble dans les choux…
pour le reste, il est bien évident que ce n’est pas du coté de l’homo festivus que nous trouverons la lumière
3 mars 2009 à 10:26
Je citerais l’Ecclésiaste, fils de David et roi de Jérusalem,
- Vanités des Vanités ! tout est vanité !
- Quel profit l’homme retire t’il de tout le labeur dont il se fatigue sous le soleil ?
3 mars 2009 à 16:50
Il va sans dire que j’attends beaucoup de ce “Grain à moudre” sur André Gorz; mais je m’attends aussi à être un peu déçu, ne serait-ce que (comme toujours) par la trop brève durée de l’émission… J’en profite pour exprimer le souhait sans doute partagé que cette dernière augmente de nouveau à la rentrée prochaine…
Par ailleurs - est-ce une question de tranche horaire (désormais “de grande écoute”)? - les thèmes de l’émission me semblent nettement moins intéressants depuis la rentrée 2008, plus “ciblés”, “pragmatiques” et centrés sur l’actualité à très court terme… Étriqués pour tout dire… Était-il vraiment utile d’inscrire ce débat quotidien au sein d’un “18-20″ tristement télévisuel, dont le seul but semble être d’imposer l’esprit zapping aux auditeurs de F.C.?
Vous me rétorquerez que d’autres émissions remplissent ce rôle sur la chaîne; effectivement, mais elles ne sont qu’hebdomadaires et diffusées à des horaires excessivement discrets… Par ailleurs, était-il bien nécessaire que France Culture dépense autant d’énergie à chasser l’audience - non en faisant preuve d’imagination, ce qu’auraient apprécié ses auditeurs, mais en s’alignant sur (tout) le reste ? Il n’est ni très intelligent ni très correct de mépriser ce qui est acquis pour aller ratisser plus large…
Le résultat, quoi qu’il en soit, est que je n’ai généralement plus envie d’écouter ce “Grain à moudre” de 18h30 (autant regarder les débats télévisés qui ne manquent pas), alors que l’émission de 17h00 était une de celles que j’écoutais avec le plus de plaisir et que je “podcastais” souvent… Je suis donc heureux que vous consacriez (dans le cadre même de la thématique “Crise”, oui !…) un débat à une pensée comme celle d’André Gorz, qui était le contraire même de la médiocrité et s’avère de plus en plus actuelle…
Merci, donc, quelle que soit ma possible déception puisque l’intention est là…
3 mars 2009 à 19:09
Décidément beaucoup trop court, mais pas décevant. Bravo et merci pour ce beau grain-à-moudre “à l’ancienne”.
À moi, tout cela semble si évident, si salutaire à tous égards (et nous en sommes tellement loin…)… Difficile toutefois de deviner ce que pense B. Couturier d’A. Gorz et de ses idées: un billet sur ce sujet m’intéresserait beaucoup.
4 mars 2009 à 7:33
D’accord avec Charles : trop court, en effet.
Les tentatives de S. Hérold de sauver certaines idées de Gorz prêtaient presque à rire…
Plus sérieusement : pourquoi avoir laissé passer les élucubrations de Gorz sur un socialisme sans coercition ? Et pourquoi pas un nazisme sans SS ? C’est quand même un postulat essentiel à sa thèse, et très fragile.
Quant à l’originalité de Gorz, j’en doute. Ses thèses sur la décroissance fleurent bon l’écologisme de pastoureau des contre-révolutionnaires du XIXè siècle. Et la fin du salariat est envisagée sous un jour quand même plus progressiste dans “The constitution of liberty” par Hayek (!).
J’ai connu à Brice Couturier et Julie Clarini des jours plus combatifs !
4 mars 2009 à 13:37
J’aimerais savoir ce qui précisément dans les “thèses” - ou plutôt les profondes convictions - d’André Gorz peut bien provoquer une telle hargne chez Jan Laarman et beaucoup d’autres, et à quelle “combativité” il fait allusion.
Il me semble que la société telle qu’elle est ne nécessite pas de combat particulier contre André Gorz; quant à l’originalité, je ne vois pas vraiment ce qu’elle vient faire là.
J’en profite pour répondre plus clairement (ou sur un autre plan) que l’invité d’hier à la question de Brice Couturier sur les éventuels méfaits du “revenu d’existence”: je ne vois pas, au vu des comportements humains observés habituellement, comment l’ensemble de nos semblables pourraient d’un seul coup se contenter d’un revenu frugal. Beaucoup - sans doute la plupart - travailleraient (tout court) pour gagner plus, et les autres pourraient se livrer aux activités de leur choix, vivre pleinement leur vie sans être harcelés par les contraintes, taraudés par l’angoisse de l’”exclusion”, la mauvaise conscience et la malveillance de ceux-qui-se-lèvent-le-matin-et-gagnent-honnêtement-leur-vie. Tant mieux si ces activités librement choisies finissent par s’avérer lucratives; sinon, ce ne serait pas une catastrophe. Aucune épée de Damoclès ne planerait plus sur le concept d’”entreprise”, qui prendrait enfin son vrai sens; ce serait la fin de l’appât systématique du gain (dont le principal moteur est la PEUR), de la recherche mécanique du profit, du succès, de l’ascension sociale etc., ce qui aurait un effet inappréciable sur la qualité des rapports humains. L’”activité”, elle, deviendrait sans doute un peu moins frénétique (serait-ce un mal ?), mais dans son ensemble nettement plus, comment dire ?… Authentique ? Honnête ? Saine ? “Originale” (ce qui en art serait très appréciable) ?
Il faut se méfier des mots sur lesquels “on” a tôt fait de se braquer, et l’expression “écologisme de pastoureau” me fait pressentir que Jan Laarman (entre autres) ne manquera pas de railler mon ingénuité. C’est vrai, j’oubliais que le monde est dur, et la vie une lutte perpétuelle. J’entrevois toutefois une contradiction entre cette affirmation naturaliste et celle de l’exception humaine: comment peut-on prôner à la fois l’amélioration à tout prix de la nature par l’homme (être différent, supérieur…) et l’alignement fatal de la société humaine sur des principes propres à la nature ? Nous devrions pourtant faire exactement le contraire: rester (ou redevenir) humble face à une nature qui dans tous les cas nous dépasse, tout en cherchant à s’affranchir de ses lois à l’intérieur de notre propre maison-société: c’est à cela que devraient servir le “propre de l’homme”… Quant à l’ingénuité, à la “pastouritude”, il me semble que l’on devrait refermer l’épisode nihiliste qui fut celui du XXème siècle: les génocides ne seront pas moins nombreux parce qu’on passera son temps à se répéter que le monde est une saloperie dont il ne faut rien espérer. Cette “utopie réelle” d’André Gorz, d’une simplicité enfantine dans son principe (et pourquoi pas dans sa réalisation ?…) serait en revanche à coup sûr le plus grand progrès humain depuis… quand exactement ?
4 mars 2009 à 19:55
En ces temps de disette de tous ordres, il reste encore des niches où l’espoir fait son trou : être un Brice Couturier.
Ne vivant l’actualité du monde qu’au travers de France Culture, j’ai eu envie, comme on dit, de “mettre un visage sur une voix”.
Et comme dirait l’autre “ce fut comme une apparition”. On ne sait pas bien à quoi ressemblait Mme Arnoux, mais sûr que si son physique se rapprochait de près ou de loin à celui de Julie Clarini, je comprends que Frédéric s’y soit abîmé.
Désolé pour ce post absolument hors de propos mais dans ces moments économiquement sombres, il est bon de se rappeler qu’une jolie voix, accompagnée d’un discours intelligent et d’un physique avantageux peut suffire à vous redonner le sourire mieux qu’un litre de quintonine.
PS : si seulement ma conseillère ANPE pouvait lui ressembler.
5 mars 2009 à 23:20
A jean larman
“élucubrations sur un un socialisme sans coercition”, le P.S. français appréciera. C’est vrai qu’il est bien plus coercitif que l’UMP.
Et vous pourriez nous citer un pays dont le gouvernement s’exerce “sans coercition”?
Est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi les ennemis déclarés du communisme et du socialisme (comme s’il n’y en avait qu’un!)ne peuvent pas les attaquer autrement qu’en les comparant au nazisme et au fascisme ?
6 mars 2009 à 13:35
@Wilhem:
Il n’y a pas de coercition dans l’état de droit, qui est une “rule of law, not of men”. La loi est donc un ensemble de règles générales et abstraites, principalement négatives. Elle ne fait pas acception de personnes, elle n’est pas au service d’intérêts particuliers.
C’est certes un peu loin du positivisme juridique donc nous sommes tous un peu infectés, mais c’est en gros ce qu’on a inventé de meilleur pour préserver la liberté civile.
La liberté est l’absence de coercition, pas l’absence de contrainte. Ne pas avoir d’ailes pour voler est une contrainte, mais pas une coercition. Ne pas voler mon voisin est aussi une contrainte, mais pas une coercition.
Le (bon) gouvernement emploie la contrainte de la loi, et la force pour la faire respecter. Ca ne fait pas de la coercition.
Je peux aussi vous expliquer pourquoi les libéraux (ennemis déclarés du socialisme et du fascisme) mettent finalement dans le même sac communistes et nazis. (Notez au passage que la différence entre social-démocratie, socialisme et communisme continue de m’échapper - sub specie finis). C’est assez simple : il s’agit pour les deux de construire par la coercition une nouvelle organisation humaine - je n’écris pas “société” à dessein.
En fait vous pourriez lire Sebastian Haffner, Hannah Arendt, Virgil Georgiu ou Karl Popper : ils l’expliqueraient mieux que moi…
6 mars 2009 à 14:21
@Charles:
La combativité que j’aime chez les journalistes n’est pas partisane. C’est celle de certains journalistes anglais qui posent cinq fois une question à Tony Blair jusqu’à ce qu’il réponde. C’est celle d’un journaliste qui exige que son interlocuteur s’explique quand il prononce une incongruité. Par exemple “socialisme sans violence” est une incongruité.
Je suis désolé si j’ai paru hargneux dans mes lignes. Ce genre d’impression ne facilite pas la discussion, et j’aime bien discuter.
L’originalité me paraît importante en histoire des idées. Un philosophe que j’aime bien se décrit comme un “second-hand dealer in ideas”. Il faisait acte de grande modestie en se rabaissant au niveau d’un brocanteur. Il regardait d’en-bas des penseurs qu’il croyait plus grands que lui, parce qu’eux avaient eu les premiers les idées de personne avant. Ils étaient “originaux”.
Des idées “pas originales” sont celles qui ont déjà été éreintées par la critique ou par l’histoire.
Votre éloge de la frugalité et de la vie simple me plaît bien. Je ne sais pas si vous aviez en vue le monachisme, mais c’est à ce phénomène - dans toutes ses variantes humaines - que vos propos m’ont fait penser. Pour que ces institutions fonctionnnent et que leurs membres y soient heureux, mieux vaut qu’on soit libre d’en constituer, d’y entrer et d’en sortir. Pas de contrainte en religion…
Vous avez l’air de parler d’expérience quand vous parlez de ce qui pousse un entrepreneur à faire du profit. Ca tombe bien car je suis entrepreneur. Je peux vous dire que je ressentirais moins la peur en ne risquant pas mes biens personnels dans mon métier. Et si la peur me poussait vraiment je resterais prostré devant mon café le matin.
En revanche j’aime bien construire et poser des fenêtres, découvrir des nouvelles techniques, améliorer l’organisation de mon travail - des choses assez bêtes au fond. J’aimerais bien faire du profit, parce que j’y vois le signe de la satisfaction des besoins de mes semblables. L’entreprenariat, c’est bizarrement un aiguillon sûr pour de prêter attention à eux, les écouter, les regarder, entrer en relation avec eux. Ca fait des petits patrons des altruistes malgré eux ! Mais ça ne serait pas la première fois qu’on renverse les déclarations et les résultats… Ce que j’aime bien aussi avec le profit, c’est que je peux faire d’autres choses avec (élever mes enfants, offrir un cadeau à ma femme, prendre la voiture pour voir des cousins, lire un livre au chaud avec de la lumière). Je n’oublie jamais que le gagne-pain, c’est pour acheter du pain. C’est un MOYEN.
Je vous rejoins quand vous fustigez la peur, le naturalisme, la lutte pour la vie, etc. Le spectacle des atrocités produit le cynisme et l’amoralité. D’un autre côté le sentiment de fragilité aiguise l’intelligence et ramène à ce qui est cher et précieux. Quelqu’un a eu un mot fameux sur la mortalité de nos civilisations, pas pour accabler, mais pour relever.
6 mars 2009 à 16:52
N’ayant que très peu de temps, je tenterai de vous répondre brièvement et point par point.
“Socialisme sans violence”: mais je n’ai pas parlé de socialisme !
En quoi les idées d’A.Gorz ont-elles été “éreintées par l’histoire” (je me fous de la critique) ?
Je ne pensais pas au monachisme en particulier, mais peut-être la frugalité, le calme, la lenteur, la prise de recul - caractères auxquels s’oppose violemment une société qui les rend à peu près inaccessibles à tout individu non rentier - sont-ils ce dont nous tous (au sens le plus large) aurions le plus besoin aujourd’hui… La liberté est évidemment essentielle; mais précisément, existe-t-elle réellement pour tout le monde ? Il n’est nul besoin de religion pour envisager les choses sous cet angle.
Non, je ne parle pas d’expérience de ce qui pousse un entrepreneur à faire du profit, pour la bonne raison que j’en serais moi-même absolument incapable… J’aimerais justement beaucoup (bien que je n’y croie pas vraiment) pouvoir vivre tranquille, construire et créer comme il me convient, à mon rythme, sans me préoccuper de lucre ni d’aucune question annexe et paralysante.
Je n’ai pas vraiment saisi votre remarque sur la peur: n’est-ce pas justement la peur de l’inaction (du néant ? du face-à-face avec vous-même ?) qui vous pousse à risquer vos biens personnels ? N’est-ce pas en réalité un “jeu”, un divertissement au sens pascalien - une manière de remplir un vide redouté par-dessus tout ? Mais ce n’est pas cette peur-là que j’évoquais: beaucoup plus simplement, je voulais parler de celle dont souffrent tous ceux - incroyablement nombreux dans notre pays -, individus à part entière et qui pourtant redoutent de se retrouver “à la rue”, “exclus”, misérables, réduits à néant, pour n’avoir pas su conserver un “gagne-pain” qui par ailleurs (dans bien des cas) les aliènent. Vous n’en faites sans doute pas partie, c’est une chance, mais est-ce une raison suffisante pour trouver cette situation acceptable ?
Je n’aime rien tant que construire, moi aussi, mais d’une façon différente de la vôtre (et plus difficilement “rentable”). Je comprends vos réflexions sur l’altruisme des patrons: comme tous les altruismes celui-ci est intéressé, mais ne peut-on trouver d’”intérêt” que dans un seul type de “profit” ou d’”enrichissement” ?
Quant au plaisir de profiter du profit, convenez que cela ne fait que renvoyer la question à son point de départ…
6 mars 2009 à 22:16
Petit erratum à l’intention de Jan Laarman: je sais évidemment que vous répondiez aux invités de l’émission sur A. Gorz et à Gorz lui-même, et non pas à moi, en fustigeant l’expression “socialisme sans violence”… Je préfère pour ma part ne pas parler de “socialisme”, tant ce mot (et quelques autres) a perdu toute la limpidité de son sens originel, encrassé et alourdi qu’il est par ce que l’Histoire en a fait. De plus, ce terme désigne explicitement une idéologie polarisée sur “le social”, comme si “le social” était autre chose qu’un saupoudrage: dans une société bien conçue (qu’on l’appelle “socialiste” ou non), ni la misère, ni par conséquent le “social” n’existeraient… J’espère que je ne me fais pas trop mal comprendre.
Qu’André Gorz ait pu à l’occasion utiliser ce terme dans ses écrits n’enlève ni ne change quoi que ce soit quant au fond: il suffit de lire ou d’écouter, sans se polariser à outrance sur les mots. L’histoire n’a en rien “éreinté” les idées de Gorz puisqu’elle ne les a jamais (même de loin) mis en pratique. C’est ce que je voulais dire.
Pour ce qui est de la “peur”, je pense que nous sommes pour la plupart (riches et pauvres) pris dans un tourbillons d’activité tournée non vers l’épanouissement, vers l’accomplissement de chacun, mais le plus souvent vers des buts étroitement dictés par la société elle-même - et la peur d’en être exclus. Or, s’il est vrai que les animaux ne font généralement que lutter pour survivre, la raison d’être de ce que nous appelons “civilisation” était précisément (à l’origine) de s’écarter de cette condition d’animaux: l’échec manifeste de l’humanité actuelle tient à ce que loin d’y être parvenus, nous en sommes aujourd’hui à détruire la nature elle-même au nom de l’obéissance à une perversion de l’état de nature (que certains appellent “capitalisme”, mais il me semble que le problème est encore plus vaste que ça)…
6 mars 2009 à 22:59
Et pardon pour la quantité invraisemblable de guillemets dont je surcharge mes commentaires…
9 mars 2009 à 21:42
A Jean Laarman qui m’écrit que
“Le (bon) gouvernement emploie la contrainte de la loi, et la force pour la faire respecter. Ca ne fait pas de la coercition.”
Coercition : (droit) pouvoir de contraindre quelqu’un à se soumettre à la loi.
Je vous recommande pour ma part la lecture du Petit Robert.
Vous n’arrivez pas à faire des distinctions politiques simples mais en commettez de bien bonnes dans le vocabulaire.