Encore un dĂ©bat qui a lieu chez les autres, mais pas chez nous. J’ai trouvĂ© dans la revue intellectuelle britannique Prospect, Ă  quelques mois d’intervalle, deux articles dont les auteurs s’interrogeaient sur les effets probables de la crise dans le domaine de la culture. Le hasard fait qu’ils s’appellent tous deux Toby. En dĂ©cembre, c’Ă©tait Toby Young, qui revenait sur les thĂšses Ă©noncĂ©es il y a quarante ans par son pĂšre dans son fameux essai, “The Rise of Meritocracy”, pour diagnostiquer une victoire par K.O. des cultures de masse sur la haute culture, en tous cas chez les moins de 45 ans. En ce mois de mars, Toby Mundy constate, lui, la montĂ©e en puissance de la presse sĂ©rieuse - parce que les gens ont besoin d’une information qui prenne de la hauteur.

Et chez nous, qui sortira le mieux son Ă©pingle du jeu ? Les Ă©lites de la compĂ©tence - malgrĂ© leur incapacitĂ© Ă  prĂ©voir et Ă  empĂȘcher la catastrophe en cours ? Ou plutĂŽt l’esprit de dĂ©rision qui prend pour cible ces mĂȘmes Ă©lites, parce que c’est facile et qu’elles sont Ă  terre ? Le besoin de comprendre ce qui se joue favorisera-t-il un regain d’intĂ©rĂȘt pour le savoir et l’Ă©tude ? Peut-on rĂȘver d’une rĂ©habilitation de la culture humaniste traditionnelle, parce que les diverses branches de l’expertise ont dĂ©finitivement manquĂ© le coche et n’offrent aucun horizon de sens ? Ou la crise va-t-elle, au contraire, achever la culture littĂ©raire et humaniste, en en faisant l’ultime passe-temps de quelques retraitĂ©s ?

Un mot sur la “mĂ©ritocratie”. Toute une gĂ©nĂ©ration de jeunes diplĂŽmĂ©s d’aprĂšs-guerre, exaspĂ©rĂ©s par l’incompĂ©tence, la fermeture d’esprit et l’arrogance sociale des Ă©lites sociales de leur temps, avaient misĂ© sur cette fameuse “mĂ©ritocratie“. L’idĂ©e Ă©tait de renouveler les classes dirigeantes, en misant sur une sĂ©lection par la compĂ©tĂ©nce universitaire. Dans l’entreprise, de virer l’actionnaire et le patron de droit divin, pour donner le pouvoir au cadre supĂ©rieur. En politique, de dĂ©gommer les corps intermĂ©diaires et les Ă©lus locaux, rĂ©putĂ©s corrompus et insensibles Ă  l’intĂ©rĂȘt national, pour confier le pouvoir Ă  des hauts fonctionnaires, intĂšgres et compĂ©tents. Mon propre pĂšre Ă©tait un adepte des ces thĂ©ories. Il se reconnaissait en J.F. Kennedy, le premier prĂ©sident “tĂȘte d’oeuf” et dĂ©contractĂ©, qui paraissait incarner cet idĂ©al en Occident - et dont Obama est un autre reprĂ©sentant.

Le paradoxe est que l’inventeur du nĂ©ologisme, Michael Young, n’Ă©tait pas lui-mĂȘme favorable Ă  la “mĂ©ritocratie”. Il devinait sans doute comment la nouvelle Ă©lite, assise sur la lĂ©gitimitĂ© indiscutable de ses fameux diplĂŽmes, se muerait en une caste, sure d’elle-mĂȘme et dominatrice. Chez nous, oĂč le modĂšle gĂ©nĂ©ral de la sociĂ©tĂ© est celui de la toute-puissante fonction publique, le systĂšme du recrutement par concours allait produire la fameuse “tyrannie du diplĂŽme initial” - dont on connaĂźt les mĂ©faits : filiĂšres d’excellence trustĂ©es trĂšs tĂŽt par les enfants des classes culturellement privilĂ©giĂ©es (cadres et enseignants), trajectoires de vie conditionnĂ©es par une prĂ©disposition prĂ©coce au conformisme, etc.

C’est l’une des raisons pour laquelle la mĂ©ritocratie fait Ă  prĂ©sent l’objet d’un rejet massif. Mais il en est d’autres. L’hostilitĂ© de nos dĂ©mocraties ‘tocquevilliennes” Ă  toute forme de supĂ©rioritĂ©, mĂȘme (et surtout) fondĂ©e sur l’excellence, bien sur. La nĂ©cessitĂ© de promouvoir la “diversitĂ©” - ce qui implique de choisir d’autres critĂšres de sĂ©lection que le niveau de culture gĂ©nĂ©rale. Mais surtout l’incapacitĂ© de nos Ă©lites, prĂ©tendument omniscientes, Ă  anticiper la crise et, maintenant, Ă  la juguler.

L’Ă©change d’amabilitĂ©s entre DSK, patron du FMI et virtuel successeur de François Fillon Ă  Matignon, et StĂ©phane Guillon, derniĂšrement aux Matins de France Inter, Ă©tait rĂ©vĂ©latrice. C’Ă©tait le face-Ă -face du dirigeant-expert et du bouffon. Ce dernier est est condamnĂ©, par la nature mĂȘme de sa fonction, Ă  risquer le pas “au-delĂ ” qui lui sera fatal. Souvenons-nous de l’abbĂ© mondain du film “Ridicule”, dĂ©gringolant des sommets de la notoriĂ©tĂ© pour avoir conclu son sermon en ayant fait remarquer qu’il venait de prouver l’existence de Dieu, mais qu’il aurait parfaitement pu dĂ©montrer son inexistence…
La pĂ©riode que nous vivons est propice au bouffon. Sachant le puissant Ă  terre, il cherche Ă  profiter de la situation, afin de mettre le public dans son camp, en poussant le persiflage jusqu’aux limites de l’acceptable. Il est trĂšs rĂ©vĂ©lateur que les trois stations de radio dominantes se soient dotĂ©es d’un amuseur pour commenter l’information. Et plus encore, que l’audience grimpe Ă  chacun de leur passage. Ce mĂ©lange des genres, typique de l’infotainment, expĂ©rimentĂ© par Canal+, a maintenant contaminĂ© les supports les plus sĂ©rieux. Mais les amuseurs possĂšdent-ils les outils conceptuels aptes Ă  nous dĂ©voiler les ressorts de la crise ? Bien sur que non. Ils ne peuvent qu’en obscurcir le sens profond, en y plaquant l’idĂ©ologie ambiante.

C’est bien pourquoi Toby Mundy a raison de s’interroger sur les effet qu’aura la crise sur l’Ă©tat de la culture. Si la “rĂ©publique de l’amusement” a, comme il l’Ă©crit, triomphĂ© de “l’Etat des LumiĂšres“, ces derniĂšres annĂ©es, c’est bien parce que la mĂ©ritocratie avait reculĂ©. Dans des sociĂ©tĂ©s qui, comme les nĂŽtres, tirent leurs catĂ©gories mentales de la presse “people”, les gens se comparent dorĂ©navant aux heureux du sort - qui leur ressemblent ; et non plus Ă  leurs semblables, Ă©crit Toby Young. Cela accompagne un dĂ©clin gĂ©nĂ©ral de la dĂ©fĂ©rence, autrefois dĂ»e aux membres de l’Ă©lite dirigeante. Les “marqueurs de classe” sont devenus tabous. Or, la culture humaniste classique en faisait partie. Elle succombe aujourd’hui de s’ĂȘtre trop identifiĂ©e, dans les classes prĂ©pa des grandes Ă©coles, aux Ă©lites sociales.
En outre, la hiĂ©rarchie sociale telle que la redessine la presse people apparaĂźt comme plus ouverte au renouvellement, bref plus dĂ©mocratique. Je me suis toujours demandĂ© pourquoi les gens acceptaient volontiers de voir les sportifs-stars gagner dĂ©sormais dix fois plus que les grands patrons du CAC 40. Arnaud LagardĂšre pĂšse 6 fois moins que Thierry Henry. Les vedettes de l’Ă©cran empocher dix fois plus par an que les dirigeants politiques du pays (2 Ă  3 millions d’euros annuels pour la catĂ©gorie Daniel Auteuil-GĂ©rard Depardieu, contre 242 000 pour le premier ministre, le mieux payĂ© de tout l’Etat. Mais la rĂ©ponse est lĂ  : le star systĂšme apparaĂźt plus dĂ©mocratique, parce que c’est une loterie.

“If people believe there is a genuine chance they might be catapulted to the top, they’e more likely to endorse a system in which success is so highly rewarded. […] As with lottery, people may know that the actual chances of winning are low, but the selection mechanism itself is fair.”C’est pourquoi dans les pays les plus “avancĂ©s” - comme la Grande-Bretagne, les Ă©lites sociales elles-mĂȘmes ont adoptĂ© la culture du “cĂ©lĂ©britariat“.

La crise en cours peut-elle redessiner profondĂ©ment les positions sur le champ de la culture ? Toby Mundy qualifie la “rĂ©publique du divertissement” comme portĂ©e au sentiment - et non Ă  la rationalitĂ© -, au cynisme - et Ă  la mĂ©fiance envers tout discours d’expertise. C’est une culture qui interprĂšte les Ă©vĂšnements Ă  l’aide des outils narratifs que lui fournissent les soap operas et autres sĂ©ries tĂ©lĂ©visĂ©es. La nouvelle gĂ©nĂ©ration de politiciens a compris qu’il lui fallait emprunter ses codes pour “passer” auprĂšs du grand public. Tony Blair avait ainsi recrutĂ© Alastair Campbell dans la presse tabloid. Et notre prĂ©zydent a Ă©galement jouĂ© de ce registre.

Mais les temps sont peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment en train de changer. L’ancien monde se voulait dĂ©pourvu de tout horizon de signification. Nos maux post-modernes, le relativisme et le subjectivisme, constituaient l’idĂ©ologie naturelle des traders et autres inventeurs de “produits dĂ©rivĂ©s”. De mĂȘme que l’esthĂ©tique des Jeff Koons traduisait leurs goĂ»ts profonds. Qui sait si les valeurs que nous avons pris l’habitude de considĂ©rer comme le dernier mot de la post-modernitĂ© ne vont pas ĂȘtre emportĂ©es, avec leurs promoteurs, dans le grand effondrement de la crise ?