Nous avons donc passé la semaine à la plus grande maison d’arrêt de France, à l’occasion d’une invitation en bonne et due forme de l’administration pénitentiaire adressée à notre radio, France Culture. Qu’en aurais-je retenu ? Très peu de choses relevées sur place : l’administration a fait en sorte que nous ne croisions que très exceptionnellement des détenus. L’architecture de Fleury est telle que la grille d’une “tripale” ne peut être ouverte que lorsque les deux autres sont fermées. Lorsque les détenus rentraient de promenade, nous attendions de notre côté. Peu de regards échangés.  Ni Julie Clarini, ni moi, n’avons de goût pour le voyeurisme. La proximité du crime, la menace du danger, ne provoquent pas, chez nous, d’excitation malsaine. En outre, nous n’avons travaillé que dans la D2, refaite à neuf, moins sordide que les autres. Notre présence est donc restée très extérieure, nous n’aurons entr’aperçu que la surface des choses.  Nous avons eu de nombreux contacts avec des surveillants ; suffisamment pour constater que ce sont des gens jeunes, appartenant aux deux sexes, comportant une bonne représentation de la diversité ethnique (pas mal de Noirs), sérieux, calmes, attentifs, (j’en ai vu se faire insulter avec une patience d’ange…) , bref là aussi, très éloignés de l’idée qu’on se fait des “gardiens”. Mais sur la vie quotidienne des détenus, je n’ai pas le sentiment d’avoir appris grand chose. Beaucoup par contre, grâce à mes lectures et encore plus grâce à nos invités de ces quatre émissions…  dans les taxis qui nous ramenaient à Paris.

Il est bien difficile de se faire une idée juste de ce qu’est la prison. Parce que cet univers si particulier est l’objet de projections, qui nous renseignent bien davantage sur les fantasmes de l’auteur du propos que sur la réalité qu’il est censé décrire. C’est particulièrement vrai des journalistes : on nous a rapporté le cas de caméramen de TF1, cherchant vainement des grilles aux fenêtres des cellules, découvrant qu’elles n’en ont plus - elles sont équipées de caillebotis - et finissant par juxtaposer un intérieur de cellule avec des fenêtres de locaux administratifs, afin de fabriquer ce qu’ils avaient en tête, au mépris de la réalité. L’image que nous faisons de certaines institutions est surinvestie par les  poncifs de la culture ambiante. C’est d’autant plus vrai de la prison. De la littérature, du cinéma, nous viennent des clichés  romantiques - aux antipodes d’une réalité marquée au contraire par le prosaïsme de la saleté, de l’ennui, de la routine. Fan de Johnny Cash, j’étais arrivé, moi aussi, avec en tête des images de mon idole recrachant publiquement l’eau de son gobelet lors de son mémorable concert à Folsom… Aussitôt les portes refermées, la prison m’a semblé autrement moins romantique !

Il y a 61 076 détenus dans les prisons françaises. 96 % sont de sexe masculin. Contrairement à ce que répètent la plupart des média, c’est un pourcentage de la population globale plus faible que celui de la plupart des pays européens comparables. Nous sommes autour de 1 pour 1 000, loin derrière les Britanniques ou les Espagnols qui sont aux alentours de 1,5 pour 1 000 , derrière les Allemands et les Italiens - sans parler du cas-limite des Etats-Unis, avec leurs 2 millions de détenus ! Et il faut répéter que la nette augmentation de ces détentions ne tient pas tant au caractère “sécuritaire” des lois,, ou au sadisme des juges qu’à la progression constante de la délinquance, de la violence en particulier, au cours des trois dernières décennies. Reste que les critiques de la prison ont raison sur un point, essentiel à mes yeux : la prison ne joue pas le rôle essentiel qui devrait être le sien - protéger la société contre la délinquance . D’abord parce que nos 195 établissements pénitentiaires n’offrent que 50 610 “places opérationnelles”. Ils sont donc surpeuplés. Or la peine de prison, si elle suppose la privation de liberté, ne suppose pas la torture que constitue la négation de toute intimité. Il me semble que 1° la prison ne dissuade plus, 2° qu’elle ne réinsère pas. Je n’en conclus pas, comme d’aucuns, qu’il convient par conséquent de la supprimer - pour la remplacer par quoi ? -, mais qu’il y a urgence à la réformer, et en profondeur. D’après ce que j’en ai vu, je ne conçois pas comment on pourrait en sortir amendé, réinséré dans la société et en paix avec elle.

La prison, me semble-t-il, a trois fonctions. D’abord assurer l’exécution d’une peine, établie par les représentants du peuple (le Parlement) et prononcée par la justice au nom de la société.  Comme le proclame notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, “Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi  et selon les formes qu’elle a prescrites.” (article 7) C’est une question de responsabilité personnelle. Chacun doit répondre de ses actes. Deuxièmement, la prison doit défendre la société contre ceux qui la menacent d’anomie, de chaos. Rappelons à certains idéalistes dangereux qu’il n’est rien de pire au monde qu’une société sans Etat, ni juges, ni policiers, ni prisons…. Ceux qui ont la témérité de se rendre en Somalie, pour donner un exemple, peuvent témoigner du niveau de sauvagerie auquel peut tomber une société sans Etat, ni appareils répressifs. La loi des bandes, des seigneurs de guerre, des pirates et des pillards ne connaît ni procédures, ni code fixe. Sa cruauté est sans limites. Troisièmement, la prison devrait permettre la réinsertion des personnes condamnées.

Mais comment pourrait-elle y parvenir quand les personnes qu’elle reçoit n’ont intériorisé aucune norme sociale de base ? Avant de réinsérer, il faudrait commencer par insérer, nous a expliqué quelqu’un. La majorité des détenus sont jeunes. Ils sont en échec scolaire, victimes de graves carences affectives. Leur représentation spontanée des rapports hommes-femmes repose largement sur l’image qu’en donne la pornographie. Leur niveau culturel est désastreux, limité aux programmes les plus médiocres d’une télévision qu’ils regardent du matin au soir, en cellule.  Certains détenus disposent de chaînes stéréo hyper-puissantes, qu’ils disposent sur leur fenêtre. Le rap, aux paroles pleines de haine, que vômit ces hauts-parleurs empêche, paraît-il, de dormir, ceux qui ont décidé de se rendre, tôt le matin, dans les ateliers. Ils ont en commun une culture de la violence qui, bien sur, s’exprime aussi dans le cadre de leur détention. Nous avons pu le constater à chacun de nos déplacements. Dés que nous devenions visibles, dans ces décors ahurissants de béton couvert de “concertinas” (barbelés équipés de lames de rasoir), de terrain vague et de fils anti-hélicoptères), nous étions immédiatement insultés. Et l’extrême pauvreté de ces insultes (en gros limitées à “enculés” et à “bâtards”) témoignaient suffisamment de la pauvreté intellectuelle et morale des malheureux garçons encagés au-dessus de nos têtes. En les rassemblant ainsi dans des espaces réduits, entre rap et télé, imagine-t-on leur rendre quelque dignité ? Les amener à intégrer les normes sociales de base ?

On nous a rapporté les brimades et violences dont sont systématiquement victimes les condamnés à certains délits, sexuels notamment. Il existe, en effet, une hiérarchie au sein des détenus. Au sommet, ceux qui se prévalent des motifs “politiques” de leurs infractions - fussent-ils terroristes. Juste en-dessous, les criminels et en particulier, les auteurs de crimes passionnels. Mais les violeurs constituent le bas de l’échelle. Et les pédophiles subissent une sorte très particulière de “double peine”, dans la mesure où leurs codétenus se chargent de faire de leur vie en prison un véritable enfer. Entre autres, m’a-t-on assuré, il est considéré comme “normal” (entendre pas homosexuel !) de les violer… De nombreux détenus supplient qu’on les mette à l’isolement, afin d’échapper à la violence des caïds, qui les rackettent et les battent. Des types rentrent de promenade en sang. Et refusent de dénoncer leurs agresseurs, tant peuvent être sauvages les représailles… Est-il normal que la prison devienne le lieu d’une telle insécurité ? Dans leur livre “la violence carcérale en prison”, Antoinette Chauvenet, Françoise Orlic et Corinne Rostaing (qui est venue à l’émission) écrivent : “un des paradoxes de la prison est lié au fait que, organisée pour faire face à l’imprévu, au danger, que représentent les détenus, elle entretient l’un et l’autre.” Quels sentiments peut éprouver, envers la société, un détenu qui y est abandonné par elle à la pire loi du milieu ? Est-ce le meilleur moyen de réapprendre des normes de comportement compatibles avec la vie en société ?

Nos démocraties post-modernes expriment des désirs parfaitement contradictoires. Envers la prison, elles exigent la sécurité : que ces types-là soient mis hors d’état de nuire, qu’ils soient “retirés de la circulation”, afin de pouvoir continuer à vivre “entre-soi” en échappant à la menace qu’ils font peser sur elles. Mais elles éprouvent désormais une étrange pudeur face à la répression. Interdire, punir, tout cela semble relever d’un autre âge. On n’aime pas l’idée, on se disqualifie à en évoquer la nécessité. Du coup, on préfère ne pas voir les délinquants, les reléguer loin des centres urbains, derrière des murs pleins. Ce qui contribue à transformer nos prisons en pourrissoirs. Car la prison ressemble de plus en plus à des “cités au carré” - comme la décrivait un invité. Règne des bandes et pouvoir des caïds, culture de la violence, machisme, haine de la culture et mépris des femmes, goût de l’argent facile et de la consommation ostentatoire - le tout parfois couvert par une invocation à un “islam” de pure fantaisie. On nous a rapporté le cas de détenus qui, apprenant que les juifs avaient obtenu des cacahuètes casher, avaient exigé des “cacahuètes halal”…

La surreprésentation des musulmans dans les prisons françaises, bien documentée par les travaux de Farhad Khosrokhavar, pose d’ailleurs toute sorte de problèmes, comme on l’a bien vu dans notre émission du 22 avril. Dans un article publié le 29 avril 2008, le Washington Post, qui estimait “majoritairement musulmane” la population des prisons françaises, écrivait : “plus que dans la plupart des pays européens, les politiques sociales en France ont contribué à isoler les musulmans dans des banlieues avec un taux élevé de chômage et des écoles de niveau inférieur. Cela a contribué à créer une génération de Français : des enfants nés avec peu d’espoir de promotion sociale et encore moins de respect de l’autorité.”Farhad Khosrokhavar a mis en garde contre les risques de radicalisation que comporte une telle situation : 211 détenus “en voie d’islamisation radicale” constituent un danger, surtout lorsqu’ils se livrent à un prosélytisme qui s’assimile à un recrutement des réseaux terroristes. Mais ils ont beau jeu de jouer sur l’assimilation de l’islam avec les “dominés”, les “exclus”, en lui opposant la laïcité de la société environnante - celle des surveillants, des juges et des policiers, bref de la France haïe.

L’examen de la loi pénitentiaire rédigée, sous la responsabilité de Rachida Dati - sur le départ - a débuté au Sénat. La commission des lois, sous la direction de son rapporteur, Jean-René Lecerf (UMP), a fait un énorme travail d’examen et de correction, qui va dans le bon sens. Une centaine d’amendements ont été votés - parfois contre le désir exprimé par le gouvernement. Et il faut souhaiter que l’Assemblée Nationale ne revienne pas systématiquement sur la plupart d’entre eux. L’un de ces amendements introduit une obligation d’activité qui paraît essentielle. Activité professionnelle ou formation. C’est vital. D’abord pour permettre aux détenus de sortir avec un pécule : un quart d’entre eux quittent la prison avec moins de 15 euros en poche. Comment pourraient-ils échapper à la tentation de voler ?