Pour corriger les dysfonctionnements et les injustices de notre société, il convient d’abord d’en avoir une vue exacte et précisément mesurée. C’est pourquoi les politiques sociales, traditionnellement de la compétence des sociologues, seraient en train de passer aux mains des économistes, comme le constate François Dubet, pour le déplorer, dans son dernier livre, “le travail des sociétés”. Or, notre connaissance de la réalité sociale est trop souvent faussée par les slogans, non pas du jour, mais bien plutôt de la veille. Dans un pays où les dirigeants politiques ont de plus en plus tendance à réagir aux mouvements d’opinion, plutôt qu’en fonction d’un plan d’ensemble, cela donne parfois de piteux résultats. Notre politique sociale a souvent pêché de vouloir corriger les problèmes d’hier, plutôt que ceux d’aujourd’hui - comme nos généraux perdaient les guerres du moment, pour s’être longtemps préparés à la dernière…. Ainsi, les média vont répétant que, dans notre pays, “les inégalités de revenus explosent”, ou encore que “le partage de la valeur ajoutée s’est dégradé au détriment des salaires”. Qu’en est-il exactement ? Le rapport Cotis, qui vient de paraître, remet les pendules à l’heure. C’est sur la base des indications qu’il fournit que des négociations sociales informées et honnêtes pourront s’ouvrir, afin que le poids de la crise ne pèse pas prioritairement sur les plus faibles. Car les principales victimes de la crise sont et surtout seront, comme d’habitude, ceux que l’on n’entend pas.

  La part de la valeur ajoutée qui rémunère le travail est de 67 % en France selon le Rapport Cotis. Elle comporte, outre les salaires proprement dits, les primes, les cotisations sociales, et l’épargne salariale. Elle est très proche de ce qu’elle était tout au long des “trente glorieuses” (autour de 70 %), ce qui témoigne d’une grande stabilité. Il est exact que, dans les années qui ont suivi le choc pétrolier, cette part avait grimpé progressivement, jusqu’à atteindre 76 % en 1982. Mais elle est retombée très vite - au cours du premier septennat de François Mitterrand - à son niveau actuel.  Depuis, elle est d’une étonnante stabilité. La thèse de la “dégradation continuelle” sous les coups de la mondialisation s’effondre donc. On aimerait que ceux qui la prônaient hier encore reconnaissent leur erreur. Le compromis travail / capital est le fruit de l’état du dialogue social national. Il n’est pas “imposé de l’extérieur par la concurrence déchaînée des pays en développement”, comme on l’ont trop répété analystes et dirigeants, pour se défausser de leurs responsabilités. D’autres pays que le nôtre ont fait le pari de soutenir davantage les fonds propres des entreprises, afin de les “muscler” face à la concurrence internationale. Dans une période de crise du crédit, c’est une politique nécessaire. C’est notamment le cas de l’Allemagne, où la part des salaires s’est récemment dégradée, face à celle des salaires : elle est désormais de 58%. Pas chez nous où elle demeure stable - avec presque 10 points de plus.

Un phénomène qui n’a guère été commenté, tant il heurte le sentiment commun : parmi les pays avec lesquels la France est comparée, il n’y en qu’un où les salariés obtiennent un pourcentage supérieur de la valeur ajoutée - et donc les détenteurs de capitaux moins ; et ce pays, ce sont les Etats-Unis., avec 70 %... Elie Cohen nous donné, lors de l’émission de mardi, la raison de cette incongruité : plus l’économie d’un pays comporte d’emplois de services, réclamant peu de capitaux, plus est élevée la part des revenus dégagés allant à la main d’oeuvre. Plus l’industrie y est importante et hautement technologique, moins la cette part est élevée. Les Etats-Unis ont misée surtout sur les services, l’Allemagne sur les industries de pointe. CQFD.

Mais ce qui est préoccupant, dans le cas français, d’après ce Rapport, c’est que 36 % de la part des profits va aux actionnaires, contre seulement 57 % qui est réinvesti. Le reste allant s’ajouter aux salaires, sous forme d’intéressement. C’est beaucoup trop peu, pour un pays dont le tissu industriel vieillit et dont la compétitivité extérieure s’érode.

Malgré cette stabilité de la part des salariés, les salaires des Français ont très médiocrement progressé depuis la fin des années 1970. La hausse réelle des salaires nets a tourné, depuis lors, autour d’un petit 1 % l’an. Cotis incrimine, en particulier, “l’activation” récente des moins qualifiés, mal payés, qui auraient eu tendance à “plomber” la moyenne. Mais chacun sait que la cause principale de cette quasi-stagnation des revenus, c’est l”essoufflement de notre croissance - mesurée par fait que la France a “décroché” en Europe, passant du 4° au 12° rang en termes de PIB par habitant, parmi les 15 pays d’Europe “occidentale” de l’UE. Les auteurs du rapport Cotis montrent aussi que l’une des causes est également à chercher dans la hausse régulière des cotisations sociales, qui a absorbé la quasi-totalité de la progression des salaires. En effet, malgré slogans et média, qui dénoncent régulièrement la “dérive libérale” ou la “casse de la politique sociale” dans notre pays, il faut savoir que la France consacre à sa politique sociale 33 % de son PIB, soit le niveau le plus élevé de toute l’OCDE, après la Suède. Rappelons que niveau de la dépense publique en France est supérieur à 52 % du PIB - ce qui n’est pas précisément un symptôme de “dérive ultra-libérale”…

Les inégalités, “explosent-elles”, comme l’écrivent ceux des commentateurs qui ne se sont pas donné la peine de lire le rapport Cotis ? Le Rapport de l’OCDE, “Croissance et inégalités”, paru en novembre de l’an dernier, avait déjà souligné cette heureuse “exception française” : au cours d’une période où les inégalités entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres (”coefficient de Gini”) se sont creusées presque partout, l’Australie, la Grèce, le Mexique, le Royaume-Uni, et surtout la France, ont connu une évolution inverse. Contrairement à ce qui est répété, les inégalités de revenus sont plus faibles, en France, que dans le reste du monde industrialisé (1 à 6 contre 1 à 9, moyenne OCDE). Ce que confirme le rapport Cotis : le ratio D9/D1 est “de l’ordre de 3 et il est relativement stable - voire en légère baisse depuis des années. En revanche, l’écart s’est creusé au niveau des très hauts salaires.” Camille Landais (Paris School of Economics) avait pointé, dans une étude parue en juin 2007, cette anomalie : lorsqu’on passe de l’analyse au niveau des déciles (en divisant l’échelle des revenus en 9 “barreaux”) à un examen au niveau des centiles,  on s’aperçoit que ce sont les 1 % les plus riches - et surtout les 1 sur 1000 les plus riches, dont les revenus ont le plus augmenté. C’est à cette échelle-là que l’on peut parler, en effet, “d’explosion des inégalités” : les super-riches, en effet, décrochent. Il s’agit essentiellement de quelques milliers de sportifs de très haut niveau, des PDGs des entreprises du CAC 40, des vedettes du cinéma et de la chanson, ainsi que d’une poignée de consultants internationaux très recherchés. Mais résumer le problème en titrant, comme le fait l’AFP, sur le “creusement des inégalités de salaires et de revenus entre les Français”, témoigne d’une lecture fallacieuse. Le problème, c’est que les journalistes ont tendance à recopier les dépêches, plutôt qu’à se donner la peine de lire attentivement le rapport…

Pour en revenir à l’étude de l’OCDE, celle-ci pointait du doigt un phénomène préoccupant - je veux dire qui devrait retenir davantage l’attention. Les prestations sociales représentent, en moyenne, 33 % du revenu des ménages français. - contre 22 % pour la moyenne OCDE. Et c’est pourquoi les inégalités de revenus “n’explosent” pas : elles sont corrigées par la redistribution. Paradoxalement, soulignait l’OCDE, ce fort niveau de redistribution profite davantage aux catégories moyennes qu’aux classes populaires : les 20 % les plus pauvres ne reçoivent que 16 % des prestations sociales. Il y a là une anomalie, qui confirme ce que l’observation empirique relève : les meilleures “bénéfices sociaux” (mutuelles solides, comités d’entreprises, etc.) vont à ceux qui sont bien ancrés dans l’emploi. La politique sociale est très active (et très chère), mais elle ne cible pas de manière privilégiée - comme elle le devrait - ceux qui en ont le plus besoin. Souhaitons que le RSA (qui, en réalité ne comporte que pour 1,5 milliards de dépenses nouvelles) commence à corriger cette aberration bien française.

C’est pourquoi il serait indécent qu’à la faveur de la crise, à la faveur du regain de faveur des politiques de soutien à la consommation, ce ne soit pas les principales victimes qui bénéficient de l’attention des pouvoirs publics - jeunes, précarisés et intérimaires - mais, au contraire, ceux qui bénéficient de l’emploi à vie, et de prestations sociales de toute sorte. Au cours du premier trimestre de cette année, la France a déjà perdu 138 000 emplois. C’est très peu, si l’on compare avec les données statistiques des pays plus gravement touchés, comme l’Espagne ou les Etats-Unis. Mais il faut remarquer que plus de la moitié de ces emplois “détruits” étaient tirés de l’intérim. (78 00) C’est la preuve que les patrons tentent de faire face à la chute dramatique de leurs carnets de commande en se séparant de leurs salariés non protégés par un contrat de travail. Mais c’est aussi la démonstration que ce sont les jeunes qui vont payer, une fois de plus, l’adaptation réaliste du pays à la crise.

C’est donc vers les “outsiders” et non pas vers les “insiders” que, plus que jamais,  doivent aller les mesures sociales nouvelles rendues nécessaires par la crise. S’il doit y avoir un effort sur les revenus, pour doper la croissance par la consommation, il faut qu’il soit destiné prioritairement aux chômeurs plutôt qu’aux salariés dotés d’emplois à vie et de solides prestations sociales. D’autant que, comme le relève François Dupuy dans une interview passionnante dans Les Echos du 20/05, ce sont ceux qui travaillent le plus intensivement. Face au “sous-travail, les entreprises recourent “aux intérimaires qui, eux, travaillent à fond. Dans l’une des entreprises où j’ai enquêté, j’ai pu mesurer une productivité des intérimaires supérieure de 40 % à celle des salariés maison occupant le même poste ! Autrement dit, les salariés de l’entreprise peuvent d’autant plus sous-travailler qu’il y a des esclaves pour faire le boulot. Les intérimaires acceptent ça parce qu’on leur agite sous le nez la carotte de la titularisation : si vous travaillez bien, vous serez embauché et vous pourrez souffler à votre tour.” Le problème est que les insiders sont extrêmement peu présents dans nos syndicats, qui sont surtout représentatifs de la fonction publique… Mais s’ils devaient s’avérer les grands oubliés de la négociation qui s’ouvre sur les revenus, on pourrait s’attendre à voir leur frustration prendre des formes autrement plus inquiétantes que nos défilés Bastille-République.

Enfin, l’INSEE vient de publier les chiffres des salaires en 2007. Le salaire moyen atteint, pour la première fois, les 2 000 euros (1997, exactement) et l’INSEE relève que, cette fois-ci, la hausse (+ 1,5 %) n’a pas été grignotée par celle des cotisations sociales, comme cela avait été le cas l’année précédente.  Cette moyenne ne prend en compte que les salariés travaillant à temps complet dans le secteur privé et dans le semi-public. Elle serait donc légèrement supérieure si on prenait en compte les salaires des fonctionnaires qui, anomalie française, touchent davantage, en moyenne que les salariés du secteur exposé à la concurrence - et au risque du chômage. En 2006, selon l’INSEE, un fonctionnaire d’Etat gagnait 26 182 euros annuels, contre 23 261 pour un salarié du privé (PDGs compris…). C’est un cas unique en Europe.