Depuis que Frédéric Mitterrand est devenu ministre de la culture, chacun y va de son anecdote sur le nouveau promu. J’ai les miennes et je préviens d’emblée les voyeurs de passer leur chemin : elles n’ont rien de graveleux. Du reste, l’auteur de “La mauvaise vie” s’est déjà lui-même chargé de tous les péchés capitaux ; il n’est pas besoin d’en rajouter. Non, mes anecdotes à moi illustrent plutôt le caractère dandy d’un personnage qui m’aura longtemps fasciné. Et puis, j’atteins enfin l’âge où l’on vous tolère, en fin de repas, des “souvenirs d’autrefois”. Je sens venir l’époque de la vie où l’on est tenté par la publication des “silhouettes et croquis” des gens célèbres qu’on a côtoyés (prenez garde Ariel Wizman, Ségolène Royal, Karl Zérö, etc.). Puisqu’on a changé d’époque, je me contenterais, en attendant, d’en faire profiter les patients lecteurs de ce blog.

 

En 1973, je me suis trouvé un minuscule appartement, au premier étage d’anciennes écuries, avec une fenêtre donnant sur un jardin, dans le fin fond du XIV° arrondissement. Etudiant, j’avais emménagé là pour me rapprocher de l’endroit de Paris qui me paraissait alors le plus excitant : le cinéma L’Olympic dirigé par Frédéric Mitterrand. A peine installé rue de l’Ouest, je filai “chez Mitterrand”, rue Pernéty. Le programme était extraordinaire. On pouvait voir là les films de Visconti, la nouvelle vague suisse (Tanner, Souter, etc.), plus tard, le jardin des Finzi Contini, le cinéma underground américain, les films de Daniel Schmid et bien sur le “cinéma militant”, avec  ses séquestrations de patrons, redevenues récemment très tendance.

Quelques temps plus tard, je vis, à quelques pas du cinéma, sur le même trottoir, une espèce de boutique,  ou plutôt une vitrine vide, derrière laquelle trois personnages , deux garçons et une fille, semblaient s’ennuyer autour d’une table en feuilletant des magazines et en buvant du thé. Ils me firent signe d’entrer. A l’époque, on se comportait comme ça. La méfiance n’existait qu’envers les non-jeunes. Tout ce qui portait cheveux longs était a priori réputé ami. “Nous allons monter une librairie de cinéma ici, à proximité du cinéma de Frédéric Mitterrand”, m’expliquèrent-ils, en me proposant une tasse de thé. “Mais pour le moment, nous vendons surtout nos collections personnelles. Si quelque chose t’intéresse…” Quelques mois plus tard, ils emménageaient, en effet, leur “librairie Atmosphère” dans le nouveau “complexe ” que Frédéric Mitterrand venait d’installer rue Francis de Pressensé. Cette fois, ils vendaient aussi des affiches et des photos de films, des ouvrages consacrés au cinéma. J’en ai conservé un certain nombre. Bientôt Lenny allait ouvrir un salon de thé, puis un restaurant à l’Olympic-Entrepôt. J’y passais mes après-midis et surtout mes nuits. Au début du mois, lorsque je n’avais pas encore dévoré mon salaire d’apprenti-professeur, j’y invitai de jolies jeunes filles à dîner.

A cette époque, je rencontrai un jeune écrivain vénézuélien, Ben-Ami Fihman Zighelboïm, qui voulait lancer, à Paris, une revue de littérature fantastique. J’étais hanté par les visions glacées de Jean Ray, par les métamorphoses de Marcel Béalu, les nouvelles érotico-fantastiques d’André-Pierre de Mandiargues. Ben-Ami me fit découvrir des nourritures autrement épicées : Horacio Quiroga, Bioy Casares… Il habitait, lui aussi, à proximité des Olympics. Avec un groupe d’amis, dont faisait partie Marylène Delbourg-Delphis, nous avons lancé “L’Oeil du Golem”. Comme je voyais beaucoup le dessinateur de bédé Tardi, à l’époque, je pris l’initiative de lui demander de dessiner, pour la revue, un rabbin et son golem. Ben-Ami ayant déjà promis le dessin de une à un copain, le dessin de Tardi devint un poster, offert en supplément avec un numéro de la revue. C’était du pur Tardi, en noir et blanc, à la fois réaliste et baroque, plein de clairs-obscurs. Cela représentait un alchimiste juif, dans son laboratoire, une main sur un épais volume, de l’autre intimant un ordre à un personnage de golem hyper-angoissant, dans un décor de cornues et de machines étranges.

Ben-ami ayant remarqué que Frédéric Mitterrand me saluait quand nous nous croisions, me demanda de proposer au directeur des Olympics, une semaine du cinéma fantastique, à laquelle notre revue serait associée. Par mon ami Gérard (le patron de la librairie Atmosphère), j’obtins un rendez-vous en début d’après-midi avec ce personnage qui me fascinait. Comme il était fort en retard, on me permit d’aller l’attendre dans son bureau - qu’on me désigna en haut d’un escalier en colimaçons, situé entre le restaurant et la librairie. J’y montai. C’était assez haut. Enfin, je parvins dans une grande pièce toute blanche, entièrement vide, à l’exception d’un téléphone posé par terre et d’une grande table posée sur des tréteaux. Sur la table, il y avait un très grand train électrique, pour l’instant à l’arrêt. “C’est le bureau de Frédéric”, me dit mon cicerone, désabusé et légèrement réprobateur. Moi, je trouvai cette mise en scène franchement warholienne. Et je me dis que si j’étais le banquier des Olympics, je réclamerais pour son directeur une ligne de crédit sans plafond. Comme la suite devait le démontrer, les vrais banquiers avaient une autre vision des choses.

Le maître des lieux survint sur ces entrefaites. Je lui montre notre revue. Il sort le poster, l’examine avec attention et me dit d’un air intéressé : “Ah je vois, il s’agit donc une feuille antisémite.” Je m’étrangle : “mais pas du tout !” Lui : “Je plaisantais, voyons, calmez-vous.” Finalement, la “semaine du cinéma fantastique” n’eut pas lieu. Il me dit que c’était “un peu compliqué”, non sans m’avoir laissé le temps de dérouler mon programme personnel idéal, qui aurait fait la part belle aux “Dracula” de la Hammer, avec Christopher Lee. Je notai qu’il avait une manière très personnelle et très valorisatrice d’écouter son interlocuteur, ou de faire semblant. Cela lui servira dans ses nouvelles fonction.

Quelques années plus tard, je dirais que ce devait être en 1976 ou 1977, il y eut à L’Entrepôt, une “nuit de la new wave”. Y étaient projetées des films rares issus du courant underground américain. Un seul billet d’entrée donnait droit à toutes les projections qu’on pouvait supporter jusqu’au petit matin. Il y avait, en particulier, des films de Kenneth Anger. C’est assez dire le niveau d’endurance exigé. Alors que je sortais de la première séance, j’entendis des cris du côté de la porte d’entrée. Un groupe “d’autonomes”, ultimes séquelles du gauchisme, mi-punks en perfectos, mi-babas radicalisés à cheveux pas encore coupés, étaient en train d’attaquer les vitres des portes d’entrée au motif qu’ils ne voulaient pas payer. Car déjà à l’époque, le thème de la gratuité de l’accès aux produits culturels - qu’on avait déjà vu venir à l’époque des premiers festivals pop, comme Amougies,  1969 - servait de slogan mobilisateur à l’extrême-gauche. Frédéric Mitterrand et trois de ses employés étaient en train de faire le coup de poing afin de protéger leur cinéma. Beaucoup de cris. Tout le monde trouvait l’épisode fort distrayant et comme faisant en quelque sorte partie du spectacle. Jusqu’à ce que, soudain, l’un des “autonomes” sorte une petite bombe lacrymogène de sa poche et en asperge les camp des défenseurs. Je revois comme si c’était hier Frédéric Mitterrand courir, aveuglé, en ma direction. Il portait un costume gris, une cravate et une pochette à pois assortie,  dont il se servait pour s’essuyer les yeux. Me reconnaissant au milieu de ses larmes, il me serre la main et me dit : “Charmante soirée, n’est-ce pas, il y a là tout ce que nous aimons.”