J’ai eu la chance de passer plusieurs années de ma vie dans des bibliothèques. Dans la “crypte” du Saint-Antony’s College d’Oxford, puis à la Bodleian, la bibliothèque principale de la même ville, ainsi qu’à la Narodowa de Varsovie. Je m’en souviens avec émotion, comme l’occasion de rencontres avec des esprits éminents, de renvois à d’autres lectures, d’émerveillements et de découvertes. A l’époque, je me disais qu’il faudrait plusieurs vies et la connaissance d’une dizaine de langues au moins, pour pouvoir avaler le minimum des connaissances à partir desquelles on cesse d’être un idiot parmi les autres… Je continue à lire, mais chez moi, mais selon un toutre autre rythme. Et je viens de tomber sur ces passages de mon cher (et trop tôt disparu) W.G. Sebald, que je m’empresse de confier aux lecteurs de ce blog qui, comme moi, ont été découragés par la Très Très Grande Bibliothèque François Mitterrand.

” … jusqu’à ce bâtiment à la monumentalité inspirée par la volonté du président de laisser une trace pérenne de son passage, et qui… tant par ses dimensions extérieures que par son agencement interne, est un endroit qui vous rebute d’emblée et va définitivement à contre-courant de tout véritable lecteur. […]”

“Une fois gravies les quatre douzaines de marches aussi raides qu’étroites, opération qui même pour les visiteurs assez jeunes ne va pas sans danger, vous voici sous une esplanade couverte de madriers striés, délimitée aux quatre coins par les tours de vingt-deux étages de la Bibliothèque et couvrant la surface approximative de neuf terrains de football, qui, littéralement parlant, vous en impose et vous écrase. Et les jours où les bourrasque, ce qui n’est pas rare, rabattent la pluie sur ce parvis que rien n’abrite, on croirait être maloncontreusement fourvoyé sur le pont du Berengaria ou de tout autre géant des mers…”

“La première fois que je me retrouvai sur le pont promenade de la Très Grande Bibliothèque, je mis un certain temps à découvrir l’endroit  d’où les visiteurs, par un tapis roulant, sont acheminés un étage plus bas, vers un sous-sol qui est en réalité un rez-de-chaussée. Cette descente - après qu’on vient juste d’accéder péniblement à la hauteur du plateau - m’est d’emblée apparue comme une aberration à l’évidence imaginée pour déconcerter et rabaisser le lecteur…”

“Si la requête dépasse un tant soit peu les limites de l’habitude, il vous faut, comme aux bureaux du Trésor Public, tirer un numéro et patienter une demi-heure ou plus qu’un autre employé de la Bibliothèque vous prie d’entrer dans une cabine séparée où vous êtes autorisé, comme s’il s’agissait d’une affaire extrêmement douloureuse qui exige la confidentialité la plus absolue, à présenter votre demande et à recevoir les instructions afférentes…”

“Les nouveaux bâtiments de la Bibliothèque qui, tant par leur implantation que par leur réglementation interne à la limite de l’absurde, s’attachent à exclure le lecteur en faisant de lui un ennemi potentiel, sont la manifestation presque officielle du besoin de plus en plus affirmé d’en finir avec tout ce qui entretient un lien vivant avec le passé.”

Certes, ces propos sont placés dans la bouche d’un héros-narrateur (Jacques Austerlitz) et d’un employé accablé de la dite Très Grande Bibliothèque. Mais j’y ai reconnu ma propre exaspération lorsque, rentrant d’Oxford, en 1998, j’ai imaginé pouvoir poursuivre à Paris mes journées de lecture… J’ose espérer, sans trop y croire, que les choses ont pu changer à la Très Grande Bibliothèque, où j’ai renoncé à me rendre depuis une dizaine d’années…

Ces extraits sont tirés de : W.G. Sebald : “Austerlitz”, traduit par Patrick Charbonneau et publié en 2002 par les splendides éditions Actes Sud.