La fin 2009 aura vu les humiliations s’accumuler pour notre pauvre petite Confédération des Républiques Marchandes de la Vieille Europe. Il y eut d’abord le mépris avec lequel Chinois et Américains ont reçu nos tentatives de leur faire signer un Accord international sur le climat qui les aurait contraints et placés sous surveillance. Deux choses dont ces grandes puissances, jalouses de leur souveraineté, ne veulent pas entendre parler. La Chine, premier pollueur de la planète, on le sait, entend bien polluer bien davantage dans les prochaines années pour assurer son rattrapage économique. Elle considère les tentatives européennes de l’y faire renoncer comme le dépit d’un mauvais joueur qui, furieux de perdre, prétendrait changer les règles du jeu en imposant aux meilleurs coureurs une vitesse limitée. Les partisans européens de la décroissance auront bien du mal à convaincre un pays qui, au coeur de la crise, continue d’afficher un taux de croissance vertigineux - supérieur à 8%.
D’autres humiliations de décembre ont affligé les Européens, la plupart venues de cette Asie en plein essor.
Economique : 1° La Chine est devenue le premier exportateur de la planète, dépassant soudain et nettement l’Allemagne, cette année. 2° Le rachat du “géant” (à l’échelle européenne) Volvo par le nain (à l’échelle chinoise) Geely. 3° L’énorme contrat d’équipement en énergie nucléaire d’Abu Dhabi (20 milliards $) raflé par le Coréen Kepco au nez et à la barbe d’un consortium français regroupant tous nos champions nationaux : GDF-Suez, Areva et Total. D’ici à 2050, une cinquantaine de pays comptent s’équiper en centrales nucléaires. D’après l’Agence pour l’énergie nucléaire, le parc mondial de centrales devrait passer de 440 aujourd’hui à 1 040. Si nous ne sommes pas compétitifs dans nos (rares) domaines d’excellence, que va-t-il nous rester ? 4° Dans la banlieue de Shanghai, les Chinois ont ouvert, toujours en cette fin décembre, le gigantesque chantier de montage de leur avion gros porteur, le C 919. D’après l’agence de presse chinoise, cet avion de 168 sièges, devrait concurrencer le Boeing 737 et notre Airbus A 320. Il prendra l’air en 2014. Quel avenir pour Airbus ? 5° J’oubliais : le train commercial à grande vitesse le plus rapide du monde est en circulation sur la ligne Wuban-Canton. Il roule en moyenne à 350 km/h, contre 277 pour nos fiers TGV nationaux. Il faut cesser de se raconter des histoires : la Chine n’est plus “l’atelier du monde”, destiné éternellement à monter des productions simples, conçues en Europe ou aux Etats-Unis. Elle sait tout faire aussi bien que nous et à meilleur prix.
Symbolique : pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, la Chine a exécuté un citoyen européen, Akmal Saïkh, manifestement cinglé et père de 3 enfants, pour trafic de drogue. Rappelons que sur la Chine exécute à elle seule, chaque année, autant de condamnés que la totalité des pays appliquant cette peine, soit entre 3 000 et 5 000 personnes. Je relève que les protestataires, véhéments et bruyant lorsque la peine de mort est appliquée aux Etats-Unis, savent se montrer discrets lorsqu’elle est le fait de la justice chinoise. Ils ont raison : leurs protestations ne serviraient à rien. “La justice chinoise agit dans la stricte interprétation de la loi et son indépendance ne souffrira aucune interférence extérieure”, déclare le porte-parole du ministère des Affaires Etrangères. Cause toujours, Gordon Brown…
L’Europe se vit encore comme une puissance quasi-impériale, qui aurait à se faire pardonner son arrogance. C’est le sens des “études post-coloniales”, par exemple. En réalité, elle n’est déjà plus qu’une vieille idée pathétique, une vague confédération à moitié paralysée de petites républiques marchandes déjà pratiquement ruinées, un ventre mou. Sinon, Berlusconi et consorts n’iraient pas faire des courbettes chez un Kadhafi. Elle a cessé d’indiquer un avenir désirable. Même si l’Asie du Sud-Est vient de réaliser la formation de son propre marché commun. Ca aussi, passé complètement inaperçu par nos média endormisseurs. Mais la zone de libre échange asiatique va stimuler l’innovation, par la concurrence. L’Europe saura-t-elle faire face ? Elle voudrait se faire pardonner ses anciens triomphes, en prêchant le droit international et limiter la souveraineté. Impuissante, elle voudrait “transformer le refus de la puissance en vertu” (Zaki Laïdi). Mais son “soft power” fait désormais ricaner.
L’Europe se prend pour un modèle social enviable, mais son système repose sur l’exclusion de fait du travail d’un pourcentage extravagant de travailleurs non qualifié. Et ce modèle vit ses dernières années, puisqu’il n’est plus financé, mais payé par des dettes qui ne cessent de croître. Sa population vieillit.
Le pire, c’est que le protecteur américain - tellement haï pour sa force - s’en va sur la pointe des pieds (cf. l’absence archi-parlante d’Obama aux cérémonie du 20° anniversaire de la victoire américano-européenne contre l’URSS) et que notre sécurité n’est donc plus assurée par personne. Plus la peine de manifester contre l’OTAN, c’est une coquille vide. Imaginez que Poutine s’en prenne aux Baltes. Tout le monde se précipitera à Moscou pour le supplier de ne pas couper le robinet de gaz.
Le pire, c’est que face à ce déclassement dans tous les domaines, les sirènes du protectionnisme vont se remettre à chanter. Puisque nous ne sommes plus capables de rivaliser, fermons-nous, diront-elles. A l’abri de ses imaginaires remparts, une bonne vieille “forteresse-Europe” pourrait ainsi sortir de l’histoire et s’endormir paisiblement en produisant elle-même ce dont elle a besoin. On se réveille de ce genre de rêves dans de sales draps, comme l’histoire l’a démontré à maintes reprises.
Il y a 5 ans, trois grands économistes, Olivier Blanchard, Jean Pisani-Ferry et Charles Wyplosz avaient publié un ouvrage intitulé “l’Europe déclassée ?” (Flammarion). On réclame une réédition remise à jour.



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3 janvier 2010 à 19:43
Bonne année Brice !! et bonne année à toute votre équipe ainsi qu’à tous les lecteurs. Espérons que cette nouvelle année nous donnera plus de raisons d’espérer que ne le fit l’actualité récente. Votre billet est une bonne synthèse de ce que nous sommes désormais nombreux à penser. Merci. C’est peut-être un peu sombre pour un début d’année …
3 janvier 2010 à 20:28
excellentissime chronique !
il est effectivement peut être tant d’abandonner les manuels de juridisme naif, de gabegie financière et sociale et surtout d’auto-flagelation relativiste
au fait qui est capable de citer et expliquer qui est président de l’UE
un indice : comme chacun sait le traité de Lisbonne a renforcé fortEment l’UE en créant une présidence bicéphale
et un homme d’un charisme et d’une compétence exceptionnelle a été désigné
3 janvier 2010 à 21:15
Et bien bonne année à vous aussi, Brice !!
Vous commencez fort, il faut le reconnaitre, avec un billet mesuré, équilibré, optimiste; tout vous, quoi!
Qu’un pays comme la Chine, avec une grande civilisation et 1.3 milliard d’habitants, dépasse l’Allemagne en exportations, est-ce surprenant ? L a Chine, et bientôt L’Inde, autre grande civilisation, vont devenir les premiers, en valeurs absolues, dans beaucoup de domaine, ce qui semble logique, au regard des démographies. Cela devait arriver et il va falloir s’y habituer.
Je ne suis pas certain que l‘exécution de Akmal Saikh soit due au déclin de l’Europe ! Cela me semble hors-sujet.
La population de l’Europe vieillit. Et oui, on vit plus longtemps, quelle horreur ! Et l’on fait aussi moins d’enfants. Mais ce problème n’est pas qu’Européen. Même la Chine, et sa politique d’un enfant par famille, va voir sa population vieillir très vite. La Russie, le Japon sont dans le même cas de figure. Le problème est donc plus vaste que le ‘déclin’ européen.
Le ‘protectorat américain’. Ne serait’il pas logique que l’Europe assure sa propre sécurité ? Peut-elle avoir une influence sans une autonomie militaire ? L’influence “morale” est une chose, mais pour peser sur les décisions mondiales, cela doit s’appuyer sur certains rapports de forces. Et là-dessus, je vous rejoins. L’Europe n’a plus de “légitimité” car elle n’est plus crainte.
Ceci dit : quelles sont les solutions ?
4 janvier 2010 à 11:44
Bonne année cher Brice
Et merci de nous la faire commencer avec ces réflexions aussi lucides que sombres.
2009 avait déjà, plus tôt, été marquée par l’énorme fiasco de la conférence de l’ONU sur les droits de l’homme, baptisée DURBAN 2, où l’on a vu la Chine, les pays musulmans, l’Afrique et tous les pays pauvres faire front sans ménagement contre les pays occidentaux. Qu’y avait pesé l’Europe? Certains de ses représentants affichaient leur fierté d’avoir quitté la salle!
Le “Choc des civilisations” de Samuel Huntington (disponible en collection de poche) décrit les ressorts de cette menace de déclin de notre civilisation et ne présente guère de solutions.
Hauts les cœurs!
6 janvier 2010 à 19:56
Le protectionnisme comme issue? L’endormissement que vous dénoncez avec raison, est prôné même par Maurice Allais (lire sa tribune dans Marianne ou sur le site protectionnisme.eu -si ça existe(coalition d’”intellectuels” se prenant pour des économistes)-). et Maurice Allais n’aurait-il pas reçu le prix nobel d’éco en 1988 et n’aurait pas été élevé au plus grand grade de la légion d’honneur? L’Europe peut avoir peur si on pense qu’elle a les élites académiques qu’elle mérite.
Bravo Brice pour cette chronique juste soulignant une vérité trop souvent cachée! Et bonne année à vous!
8 janvier 2010 à 19:18
Meilleurs vœux à tous.
Vers 1820, le PIB de la Chine était évalué à 30% du PIB mondial, celui de l’Inde à 20%; en 1950, il était tombé à 3% du PIB mondial pour chacun de ces pays. En 1800, l’Asie (hors le Japon) produisait 65% de la production manufacturière mondiale et moins de 15% en 1900. Les chiffres étaient quasi inverses pour l’Europe, sous l’effet de la révolution industrielle qui rendait notamment les productions textiles asiatiques non compétitives, et de l’expansion coloniale.
La Chine peut se prévaloir d’avoir à son actif quelques inventions importantes: l’attelage rationnel du cheval, le papier, la boussole, le gouvernail à axe vertical, les armes à feu, la soie, la porcelaine. Elle a utilisé plus précocément que l’Europe la fonte de fer et l’acier. Grâce à la technique agricole du riz inondé, elle a obtenu très tôt des rendements supérieurs à ceux du blé en Europe permettant une croissance importante et précoce de sa population. Était-il pensable qu’un tel pays allait se contenter du rôle d’”atelier du monde” ?
L’un des fléaux que la Chine a subi durant sa période de déclin fut celui de la toxicomanie favorisée par les importations, illégales d’abord puis imposées ensuite après deux guerres, d’opium des Indes sous domination anglaise. Qu’ont pensé les Chinois de cette demande de grâce pour un homme condamné pour possession de drogue, faite par un sucesseur même lointain des Peel et Palmerston qui imposèrent à leur pays des importations d’opium ?
Lorsqu’on évoquait l’immoralité de ce commerce, la reine Victoria expliquait à peu près : « vous voulez payer très cher votre thé et vos soieries ? » . Pour maintenir leur niveau de consommation, les Occidentaux continuent de mettre leur morale sous un mouchoir en commerçant avec des pays aux régimes très discutables, mais auparavant ils fixaient les règles du jeu, comme ils le firent avec la Chine au XIXè siècle, maintenant ils doivent négocier.
Finalement, ce n’est pas l’Europe qui est en déclin, c’est l’Asie, en particulier la Chine et l’Inde, qui reprend dans le concert des nations une place qu’elle n’avait perdue qu’il y a 150 ans. Les civilisations asiatiques firent avec retard sur l’Europe leur révolution industrielle, et de culture non monothéiste, elles n’avaient pas de tendance à l’expansion messianique. Dans son ouvrage sur “ Le Monde chinois “ paru au début des années 1970, Jacques Gernet estimait que « la Chine est appelée à retrouver la place qui est la sienne dans le monde », et il concluait ainsi : « Peut-être en viendra-t-on alors à remettre en cause une conception qui fait de l’histoire de l’Occident le principe et la norme de toute histoire universelle ? » . Ce moment est arrivé.
9 janvier 2010 à 13:33
Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera : un essai d’Alain Peyrefitte… A relire ?
10 janvier 2010 à 12:18
D’abord il faudrait prendre en compte aussi l’incroyable médiocrité des principaux dirigeants européens actuels. Je crois que l’Europe n’a jamais eu à subir un si bas niveaux.
Quant à : “(…) le mépris avec lequel Chinois et Américains ont reçu nos tentatives de leur faire signer un Accord international sur le climat qui les aurait contraints et placés sous surveillance.”, l’opinion publique et spécialisée outre-européenne ne voit pas les choses sur cet angle.
L’Europe est restée en dehors des négociations parce qu’elle est venue dispersée, et les discours “guaineux”, qui en plaçant Sarkozy en haut de sa pyramide se veulent “historiques” ne sont que des baragouinages prétentieuses et déplacées en dehors du Hexagone.
Du point de vu du NYT, Copenhague a été un relatif succès, parce que Obama a réussi à obliger les chinois à négocier en signant un document avec l’Afrique du Sud, le Brésil,la Chine et l’Inde, il a fait évoluer la position chinoise qui si pendant les années 2000 lorsqu’en se cachant derrière la position intransigeante de W. Bush, elle pouvait faire bonne figure écologique, parce que comme tout était bloqué la Chine pouvait faire des gesticulations, mais leur position avait changée.
Cette la réunion dans laquelle Obama s’est invité et que les européens n’ont pas trouvé important d’en participer servait exactement à placer la première pierre d’un accord entre les trois grands “émergents” plus l’Afrique du Sud pour bloquer les négociations.
L’Europe a resté dehors non pas par une faiblesse politique mais par une faiblesse de sa politique donc de ses politiques
10 janvier 2010 à 17:50
très bon billet ! je me suis permis de le citer sur mon blog !
15 janvier 2010 à 19:06
Je ne suis pas un euro beat loin de la. Mais quand meme il faut rappeler que l’UE et la premier puissance economique du monde et de loin, que la Chine vient à peine de passer devant l’Allemagne et alors ils sont 1300 millions, que le poids economique et la richesse se sont deux choses diffrentes, que l’Europe reste et de loin le plus gros reservoir d’ingenieur, de technologie, de savoir faire en general (le fameux avion chinois aura d’ailleur des moteurs français…). Ce qui manque c’est la volonte politique pas les moyens.
17 janvier 2010 à 22:24
tiens quelqu’un a t il vu un drapeau européen à haiti ?
la dyarchie présidentielle de l’UE s’est elle exprimée ?
ou est l’Europe ?
que fait le centre européen de coordination de la sécurité civile ? quelqu’un peut il me rassurer ?
non en fait je m’égare, l’Europe fait dans la discretion ce doit être une stratégie…
13 février 2010 à 10:39
@Auteur du billet:
Ce monde n’est pas du tout pour européens et américains du nord seulement, il est pour toute l’humanité! Mais pourquoi redouter la reprise et remise de la Chine? Il est de justesse de voir d’autre coins du monde se développer! Franchement je comprends pas cet égoïsme brutal qui ne veut voir l’Asie, berceau de la civilisation de l’humanité, debout. C’est décevant de ne dramatiser la lenteur européenne à cause de la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud.
13 février 2010 à 10:42
@Auteur du billet:
Lire ainsi la dernier phrase de mon com 12:
C’est décevant de ne dramatiser la lenteur européenne à cause qu’à cause de la Chine, l’Inde ou la Corée du Sud.
14 février 2010 à 15:19
Trouvé sur le blog d’Airy Routier, journaliste généralement bien informé :
“Déjeuner avec un haut responsable de la Direction générale de l’armement qui déplore l’angélisme de l’Europe sur plusieurs dossiers, en particulier celui du système de positionnement planétaire Galileo, dont la fabrication de 14 satellites sur 24 vient d’être confiée à l’allemand OHT au détriment d’EADS. En 2003, la Chine a investi 65 millions d’euros dans Galileo, et obtenu qu’une part des travaux soit confiée à ses entreprises. Deux ans plus tard, elle signait un accord-cadre « pour commercialiser les applications civiles de Galileo en Chine ». C’était un leurre grossier : dans le plus grand secret, les Chinois préparaient leur propre « GPS » baptisé Beidou (la Grande Ourse), en s’inspirant des techniques européennes les plus pointues, en particulier les horloges atomiques emportées par chaque satellite.
Comme Galileo, la précision de Beidou sera de l’ordre du mètre, contre 16 mètres pour le GPS américain. Mais voilà que, prétextant le retard pris par Galileo, les Chinois veulent préempter les fréquences accordées à l’Europe par l’Union internationale des télécommunications en publiant des fréquences qui se superposent, en plus puissant, à celles déposées par Galileo. Ce qui pourrait brouiller les signaux cryptés prévus pour les applications militaires… « Il faut s’attendre à ce que l’usine de montage d’A 320 en Chine soit dupliquée, pour fabriquer un avion chinois bien plus rapidement que ne l’avait prévu Airbus », prédit notre interlocuteur. Avis aux bonnes âmes.”
http://www.challenges.fr/magazine/0197-028522/double_je.html
14 février 2010 à 17:03
Un ami me signale cet article paru sur Cato, sous la plume de Doug Bandow, “Europe doesn’t matter” en date du 10/2/2010. C’est accablant pour nous. Oui, “l’Europe ne compte pas”…
http://www.cato.org/pub_display.php?pub_id=11214
19 février 2010 à 6:10
l’homme sujet du billet ci dessous n’est t il en mesure pour une alternative sérieuse à cet effet pour la France et l’europe?
http://oualidya.blogspot.com/2010/02/vedrineet-si-cetait-lui.html