La série noire continue : un lycéen de 17 ans a de nouveau été poignardé, ce matin, au lycée de Chennevières. Pour un regard, nous dit-on. Celui-ci ne mourra peut-être pas. A la différence de Hakim, 18 ans, poignardé à mort au lycée du Kremin-Bicêtre, samedi et de Rachid, 16 ans, tué à coups de couteux deux ou trois jours plus tôt au Centre commercial de Cergy. Ses agresseurs ont 16 et 17 ans. Que se passe-t-il, dans nos banlieues, pour que se produise cette hécatombe ?  Il y a bien des explications possibles, mais je voudrais citer ici l’essai publié il y a quelques temps déjà par David Robins, en Grande-Bretagne. Dans ce pays, en effet, les actes de violence entre adolescents, dans et hors des établissements scolaires ont connu une hausse vertigineuse au cours des dernières années et sociologues, éducateurs et responsables politiques s’arrachent les cheveux.Dans “Cool Rules : Anatomy of an Attitude“, David Robins met en cause une certaine culture de rue, la “culture cool”, telle qu’elle s’exprime à travers certains jeux vidéo violents et surtout certaines formes de “musique”, comme le rap et en particulier le gansta rap. Pour les jeunes garçons en échec scolaire, la figure du mâle agressif et prédateur, proposé par la “culture cool”, son exhibitionnisme, les signes de puissance (armes brandies, attitudes menaçantes), les inévitables marques qui figurent sur ses vêtements street wear, constituent une compensation symbolique appréciable. Elle lui renvoie une image enfin valorisante de mâle dominant qui exige le “respect” par sa dangerosité même (détournement de le sémantique de l’antiracisme). Elle est liée à une vision des relations sexuelles réduites au seul registre de l’exploitation du plus faible par le plus fort, dévelopée par des garçons sentimentalement immatures. Elle invite à se procurer les biens les plus rutilants proposés par le consumérisme ambiant par des moyens illégaux et violents. Le sens de la vie humaine y est absent. Il s’agit seulement d’assurer une “attitude” : paraître “cool”, invulnérable, follement confiant en soi et au-dessus des lois. Sur un rythme binaire et lancinant, les “chanteurs” éructent une haine universelle et lassante envers l’ordre, la police, les éducateurs et toutes les figures d’autorité. Dans les clips, y compris français, on les voit brandir d’énormes pistolet et tirer sur des policiers.

Le gangsta rap, véhiculé par des personnages tels que Ice T, NWA, Dr Dre, et autres Mr. Criminal est censé issu de l’expérience des bandes violentes américaines et de celle de la prison. J’ai trouvé sur un site de discussions français consacré à cette “musique” des témoignages d’adolescents, se demandant avec le plus parfait sérieux si, “pour être crédible” en tant que “gansta rap”, il fallait avoir purgé de longues peines de prison… J’observe que l’ode à l’illégalité est devenue un gimmick rentable de la culture commerciale, qui déborde largement du rap en question.

Selon David Robins, le port d’une arme blanche, par les adolescents, en Grande-Bretagne, s’est banalisé. Même les enfants des classes moyennes se sont équipés, afin de ne pas s’auto-désigner comme “victimes”. Une “vigilance paranoïde” s’est développée à tous les échelons de la société, chez les plus jeunes. Le niveau de la violence dans les rues est tel qu’il est devenu dangereux, pour les ados, de sortir sans armes. A partir du moment où une minorité impose une élévation continue du seuil de violence, ceux qui ne sont pas capables de suivre se condamnent eux-mêmes à subir toujours. Dans certains quartiers, les habitants ont lancé des campagnes pour tenter de prévenir l’escalade : “Say No to knives”, “Mothers againts crime”, etc. Mais des centaines de vies qui commençaient ont fini prématurément dans quelque coin de rue. Les jeunes de nos quartiers manifestent, chaque fois, dans la tristesse et la colère, on l’a vu, ce week-end, au Kremin-Bicêtre. Mais ils ne peuvent pas, par eux-mêmes, empêcher la folle spirale de la violence.

Je ne demande pas la censure des clips stupidement agressifs. Mais allez jeter un coup d’oeil sur les noms que je mentionne et vous verrez le niveau d’aberration mentale auquel l’industrie du divertissement est tombée. En tous cas, j’estime qu’il est de la responsabilité des pouvoirs publics, à tous les niveaux, d’enrayer cette spirale de la violence, par tous les moyens appropriés. En Grande-Bretagne, cela passe par les caméras vidéo, et les détecteurs de métaux aux entrées des collèges et lycées. Mais ce sont les causes culturelles auxquelles il faut s’attaquer. Aux enseignants, de proposer des alternatives humanistes aux modèles aberrants et meurtriers de la “cool culture”, plutôt que de tenter de pactiser avec elle.