Certains de nos intervenants lors de l’Ă©mission d’hier ont dĂ©plorĂ© que le dĂ©bat d’origine gouvernementale sur l’identitĂ© française ait Ă©tĂ© “polluĂ©” par celui qui a lieu autour des conclusions de la Commission parlementaire sur la burka et le niqab. Loin de considĂ©rer que l’un de ces dĂ©bats nĂ©cessaires ait contribuĂ© Ă  “polluer” l’autre, j’estime pour ma part qu’il s’agit bien du mĂŞme dĂ©bat. Notre pays a Ă©laborĂ©, au cours des siècles, un certain type de civilitĂ© qui repose, en particulier, sur la libre circulation des femmes dans l’espace public, sur leur participation Ă  la formation de l’esprit public (les “salons” des XVII° et surtout XVIII° siècles), sur un certain habitus de l’Ă©change entre les sexes qui repose sur une culture de la sĂ©duction (le marivaudage), couronnĂ©e, un peu plus tard, avec le fĂ©minisme universaliste français, par un idĂ©al de l’Ă©galitĂ© complète entre hommes et femmes. La coutume archaĂŻque de cloĂ®trer les femmes dans des espaces Ă  elles rĂ©servĂ©es au sein du foyer, qui suppose qu’elles ne sauraient s’exposer aux regards des autres hommes que voilĂ©es et/ou Ă©troitement contrĂ´lĂ©es dans leurs dĂ©placements par un des hommes du clan, cette coutume est profondĂ©ment Ă©trangère Ă  nos moeurs et Ă  notre culture. Faut-il tenter de la bannir par voie de loi ou de règlements ? C’est une autre affaire. Mais voyons l’Ă©tat du dĂ©bat politique Ă  ce jour.

Tout a commencĂ©, me semble-t-il, par le cri de colère poussĂ© par un dĂ©putĂ© communiste, ancien maire de VĂ©nissieux, AndrĂ© Gerin, en juin 2009. Je me souviens de l’Ă©mission Ă  laquelle nous l’avions invitĂ©, Ă  ce moment-lĂ . Il paraissait furieux. Il parlait d’une vague de dĂ©fis et de provocations Ă  l’Ă©gard des idĂ©aux rĂ©publicains et laĂŻcs. Il dĂ©crivait les services de la mairie de VĂ©nissieux comme quotidiennement agressĂ©s par les maris de femmes qui refusaient d’oter leur voile.Il rĂ©clamait un dĂ©bat national sur la question et demandait aux responsables politiques nationaux qu’ils “sortent de leur aveuglement”. Cet Ă©tĂ©,  a donc Ă©tĂ© confiĂ© Ă  cet Ă©lu communiste la prĂ©sidence d’une commission parlementaire sur le sujet. Après 6 mois de dĂ©libĂ©ration, cette commission est parvenue Ă  des conclusions. Elle propose une RĂ©solution parlementaire condamnant le port du voile intĂ©gral comme contraire aux valeurs de la RĂ©publique ; elle propose d’adopter une disposition interdisant l’accès aux services publics Ă  toute personne dissimulant son visage ; elle propose de modifier le Code de sĂ©jour des Ă©trangers de manière Ă  opposer un refus systĂ©matique du droit d’asile aux personnes qui manifesteraient une “pratique radicale de leur religion” ; elle demande enfin au gouvernement de recueillir l’avis du Conseil d’Etat en vue de la rĂ©daction d’une Proposition de loi parlementaire interdisant la dissimulation du visage.

Le problème politique a Ă©clatĂ© dĂ©s la remise du Rapport Gerin. 6 membres de la Commision ont votĂ© pour, 6 autres ont votĂ© contre. Seule, la voie prĂ©pondĂ©rante du prĂ©sident Gerin a donc permis son adoption. Et l’empoignade politique, qui couvait, s’est alors dĂ©chaĂ®nĂ©e. Mais ce qui est intĂ©ressant dans cette affaire, c’est qu’elle transcende le clivage gauche/droite. Certes, il ne faut pas nĂ©gliger ce qui ressort de tactiques purement politiciennes : Jean-François CopĂ©, prĂ©sident du groupe UMP de l’AssemblĂ©e Nationale entend bien couper l’herbe sous le pied Ă  son rival Xavier Bertrand, patron de l’UMP, en prenant l’initiative prĂ©coce d’une Proposition de loi d’interdiction.

Mais on voit surtout s’opposer, au sein de la gauche comme de la droite, deux conceptions de la RĂ©publique.

Pour les uns, comme Manuel Valls et AurĂ©lie Philipetti (PS), ou Nathalie Kosciuszko-Morizet, Nadine Morano ou FadĂ©la Amara (UMP), la dĂ©fense de la laĂŻcitĂ© et de la dignitĂ© des femmes passe par le “bannissement” d’un voile qui constitue “une atteinte Ă  la dignitĂ© humaine” (Valls et Filippetti), “un cercueil” (Amara), “une prison de tissus” (Morano).

Pour d’autres, en interdisant le port du voile intĂ©gral Ă  1 900 femmes en France (estimations de France-Soir, mais ça monte tout le temps…), on risque de stigmatiser la communautĂ© musulmane tout entière (5 millions de personnes d’après les spĂ©cialistes, mais le dĂ©compte est impossible dans le cadre de notre lĂ©gislation). Le Conseil français du culte musulman avait d’ailleurs, dĂ©s juin dernier, opposĂ© un “ferme refus” Ă  la crĂ©ation d’une commission parlementaire d’enquĂŞte sur le niqab et la burqa, mettant en avant ce risque de stigmatisation. Robert Badinter, Arnaud Montebourg et Laurent Fabius incarnent ce refus de la loi par crainte de “stigmatisation”, Ă  gauche, comme Rachida Dati et Christine Boutin, le reprĂ©sentent, Ă  droite.

A ceux qui redoutent la stigmatisation des musulmans de France, il faut rappeler que plusieurs imams se sont prononcĂ©s pour le vote d’une loi d’interdiction. C’est notamment le cas de l’imam de Drancy, Hassan Chalgoumi - actuellement menacĂ© par des islamistes radicaux pour son dialogue avec des responsables religieux juifs. Le Coran impose-t-il, ou non le voile, comment et sous quelle forme ? Ce sont des dĂ©bats dans lesquels il est bien hasardeux d’entrer. Notre RĂ©publique est laĂŻque. Les responsables politiques, les Ă©ducateurs, les mĂ©diateurs n’ont pas Ă  entrer dans des dĂ©bats thĂ©ologiques qui ne concernent que les croyants. Imaginez un peu le Parlement discuter de la virginitĂ© de Marie, mère de Dieu… Ou, moi-mĂŞme, ici, de la grâce suffisante…

Mais parce qu’elle est laĂŻque, parce qu’elle est la forme politique que s’est choisie le peuple français, notre RĂ©publique est en droit d’exiger de tous ceux et de toutes celles qui la rejoignent le respect de ses valeurs et de son identitĂ©. Notre conception de la nationalitĂ©, telle qu’elle s’est manifestĂ©e lors de l’Ă©vènement fondateur, - la FĂŞte de la FĂ©dĂ©ration du 14 juillet 1790 - est une conception ouverte et incluante. Elle n’est pas, elle n’a jamais Ă©tĂ© ethnique, fondĂ©e sur les mythes de la race et du sang. Elle est culturelle et civique. Or cette culture demande Ă  ĂŞtre respectĂ©e. Nous nous trahirions nous-mĂŞmes et nous cesserions d’exister en tant que peuple et donc en tant que Souverain collectif si nous acceptions la prĂ©sence en notre sein de personnes qui viennent nous mettre au dĂ©fi par des comportements provocateurs. C’est pourquoi je n’ai pas aimĂ© la formule d’Eric Besson, selon laquelle “la France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomĂ©rat de peuples qui veulent vivre ensemble.” (La Courneuve, le 5 janvier 2010) Non, nous ne sommes pas des “populations” qui tenteraient, vaile que vaille, de cohabiter plus ou moins pacifiquement sur un territoire, autrefois habitĂ© par le peuple français, lequel aurait mystĂ©rieusement disparu…. MĂŞme les nations politiques les plus rationnelles et les plus citoyennes sont inscrites dans des rĂ©alitĂ©s historiques et culturelles concrètes. Rousseau lui-mĂŞme insistait pour que tout Etat cultive ce caractère national.

Il y a des aspects de l’identitĂ© française qui, en tant que fan Ă  la fois du libĂ©ralisme anglo-saxon et de la social-dĂ©mocratie scandinave, m’exaspèrent. En particulier, le goĂ»t national pour l’honneur, les castes, les privilèges, les avantages acquis, les rentes de situation, les professions fermĂ©es, etc… (cf. Philippe d’Iribarne). D’autres m’Ă©nervent, mais je ne peux m’empĂŞcher de les aimer parce qu’elles sont miennes et me viennent de loin : l’esprit “mousquetaire” : le sens du panache, de l’acte gratuit, de la folle bravoure, cette frivolitĂ© qui pousse le Français Ă  l’exploit inutile. Je pense en particulier Ă  l’Ă©pisode des Trois Mousquetaires, refusant de quitter leur bastion Saint-Gervais, assiĂ©gĂ©, parce qu’ils n’ont pas fini leur repas.

” Une petite troupe s’avançait.

- Si nous retournions au camp ? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas Ă©gale.

- Impossible pour trois raisons, rĂ©pondit Athos : la première, c’est que nous n’avons pas fini de dĂ©jeuner ; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance Ă  dire ; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit Ă©coulĂ©e.”

(Alexandre Dumas : Les Trois Mousquetaires”, (chapitre XLVI)