A quoi reconnaĂ®t-on une sociĂ©tĂ© totalitaire, d’après Orwell ? A sa novlangue. Au fait qu’un interdit social pèse sur le simple constat de rĂ©alitĂ©s que chacun a sous les yeux. A ce que des institutions spĂ©cialisĂ©es font la chasse aux “mots interdits” et punissent ceux qui les profèrent. A ce qu’il devient prohibĂ© de prononcer de simples Ă©vidences, dans le but de crĂ©er, chez les sujets, l’accoutumance Ă  des phĂ©nomènes de double-conscience : je sais que c’est mauve, mais c’est vert qu’il faut dire. Il faut n’avoir jamais achetĂ© de drogue de sa vie pour ignorer encore que la grande majoritĂ© des dealers de drogue sont noirs et maghrĂ©bins. Comme les marchands de charbon, autrefois, Ă©taient auvergnats. Comme les Corses dominaient le milieu dans les annĂ©es 1940-1960. Pour avoir relevĂ© ce fait, que beaucoup de non-consommateurs peuvent, eux aussi, constater de la fenĂŞtre de leur immeuble, Eric Zemmour, dont je ne partage pas toutes les idĂ©es, risque son job de chroniqueur au Figaro. On rĂŞve. L’un des rares Ă  relever l’incongruitĂ© de cette situation, l’avocat gĂ©nĂ©ral de la Cour d’Appel de Paris, Philippe Bilger Ă©crit sur son blog : “je propose Ă  un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles Ă  Paris et il ne pourra que constater la validitĂ© de ce fait. […] Tous les Noirs ou les Arabes ne sont pas des trafiquants, mais beaucoup de ceux-ci sont Noirs et Arabes.” Mais le paradoxe de la situation que nous traversons veut que, la mĂŞme semaine, un autre humoriste, bizarrement classĂ© Ă  gauche, lui, dĂ©rape de manière autrement plus grave en accusant Eric Besson d’ĂŞtre un sous-marin du Front National, infiltrĂ© d’abord au PS, puis Ă  l’UMP. Et volilĂ  que les mĂŞmes bonnes âmes qui accablent Zemmour, courent au secours de Guillon. Parfaite illustration de ce que Raymond Aron appelait un double standard moral. Voyons pourquoi.

L’Ă©pigramme est l’esprit de la haine, de la haine qui hĂ©rite de toutes les mauvaises passions de l’homme, de mĂŞme que l’amour concentre toutes ses bonnes qualitĂ©s. […] MalgrĂ© la facilitĂ©, la vulgaritĂ© de cet esprit en France, il est toujours bien accueilli. L’article de Lucien [de RubemprĂ©] devait mettre et mit le comble Ă  la rĂ©putation de malice et de mĂ©chancetĂ© de son journal.” (Balzac : Illusions Perdues, p. 428) Quand StĂ©phane Guillon s’en prend Ă  Eric Besson, il le fait prĂ©cisĂ©ment dans cet esprit. Celui de l’Ă©pigramme. Mettre le lecteur/l’auditeur de son cĂ´tĂ© en faisant rire aux dĂ©pends de quelqu’un qui ne peut pas se dĂ©fendre. Ricaner tous ensemble aux dĂ©pends de quelqu’un qui est seul et qui est censĂ© incarner une autoritĂ©, en faisant semblant de croire qu’elle est redoutable. MĂŞme si c’est au prix de la dĂ©sinformation, du mensonge. Comme Lucien de RubemprĂ©, faisant rire aux dĂ©pens du “vieux beau d’Empire”, le baron du Chatelet et de son “os de seiche”, madame de Bargeton.

 La gauche bobo, dont StĂ©phane Guillon est l’un des hĂ©rauts, est bimi : bien intentionnĂ©e, mal informĂ©e. L’humoriste croit sans doute oeuvrer Ă  une bonne cause, en s’attaquant Ă  un ministre qui lui semble incarner Ă  la fois le ralliement d’une partie du centre-gauche Ă  Nicolas Sarkozy et l’utilisation de thèmes patriotiques, potentiellement scabreux, à l’approche d’Ă©lections. La gauche bobo, qui prĂ©tend interdire le constat que les dealers sont majoritairement d’origine immigrĂ©e, voudrait interdire aussi tout dĂ©bat sur l’identitĂ© nationale. Mais le paradoxe, c’est que son hĂ©raut Guillon le fait dans un style qui appartient en propre Ă  l’extrĂŞme-droite. C’est LĂ©on Daudet, dans l’Action Française, qui comparaĂ®t Naquet Ă  une “araignĂ©e torve”. C’est dans Gringoire et dans Je suis Partout que les ministres du Front Populaire Ă©taient moquĂ©s pour leur petite taille, ou la forme de leur nez…. De nombreux auteurs (Barthes, par exemple) ont relevĂ© combien cette rĂ©duction de l’adversaire Ă  l’animalitĂ© prĂ©parait les esprits Ă  la nĂ©gation de son humanitĂ©. Afin de s’attribuer le droit d’exterminer les gens, il est utile de les avoir au prĂ©alable expulsĂ©s symboliquement de l’espèce humaine… Cette rhĂ©torique-lĂ  est prĂ©cisĂ©ment celle du racisme - contre lequel l’humoriste croit combattre.

StĂ©phane Guillon s’en prend au “physique antipathique” de Besson, Ă  “ses yeux de fouine, son menton fuyant, un vrai profil Ă  la Iago, idĂ©al pour trahir.” Ayant travaillĂ© sur ce sujet pour une très ancienne maĂ®trise, je peux assurer que la polĂ©mique de gauche, par tradition, ne recourt jamais Ă  ce genre de stylistique. Elle peut ĂŞtre très violente dans le combat d’idĂ©es, menacer de mort l’adversaire, mais jamais, par principe, elle ne s’en prend Ă  son apparence physique. Et je trouve dramatique qu’un tel tabou soit tombĂ©.

Il est plus facile de s’indigner Ă  bon compte que de s’informer. Bimi, disais-je, bien intentionnĂ©, mal informĂ©. Accuser Eric Besson d’ĂŞtre un sous-marin du FN et un raciste est d’une grande injustice et manifeste une absence complète d’information. Il suffirait Ă  StĂ©phane Guillon d’avoir, par exemple, pris la peine de lire le livre de rĂ©glement de comptes de Sylvie Brunel, l’ex-Ă©pouse de Besson, pour savoir Ă  quoi s’en tenir Ă  ce sujet. Mais il s’agit de dĂ©fendre une thèse en faisant rire, n’est-ce pas, et non d’informer.

Citations : “Nous vivons dans une ville connue pour son importante population d’origine maghrĂ©bine, ce qui lui a valu longtemps d’avoir d’avoir mauvaise rĂ©putation - Comment avez-vous pu choisir de de vous installer Ă  Donzère ? C’est le Bronx ! nous a-t-on dit lorsque nous y avons achetĂ© notre maison en 1989.” “Les immigrĂ©s avaient Ă©tĂ© parquĂ©s dans une citĂ© HLM assez glauque, baptisĂ©e de façon suggestive “l’Enclos”. Eric [Besson, devenu maire] a mis un point d’honneur Ă  le rĂ©habiliter, refaire la crèche, crĂ©er des espaces verts et un terrain de sport tellement beau que pas un jeune n’a osĂ© le dĂ©grader depuis. ” “Mon Mari [Eric Besson] est considĂ©rĂ© comme celui qui a rĂ©conciliĂ© les communautĂ©s et pacifiĂ© la ville. Personne n’oublie qu’il est nĂ© Ă  Marrakech et qu’il a vĂ©cu dix-huit ans au Maroc. Peu savent, en revanche, que sa grand-mère maternelle ne parlait pas français.” (Manuel de GuĂ©rilla Ă  l’usage des femmes, p. 144, 145)

A Donzère, Eric Beson a attaquĂ© politiquement un FN qui y rĂ©alisait des scores extravagants. Et il a obtenu, lui, des rĂ©sultats en ce domaine que les billets d’humoristes quotidiens sont bien incapables de produire. Quand ils n’ont pas l’effet inverse Ă  celui qui est recherchĂ© : l’exaspĂ©ration d’une population - qui ne vit pas dans les beaux quartiers, mais peut-ĂŞtre dans ceux oĂą l’on vend de la drogue aux enfants - envers les humoristes matinaux ignorant les fins de mois difficiles.

L’humoriste de droite Eric Zemmour est attaquĂ© de toutes parts pour avoir osĂ© dire Ă  un micro ce que tout le monde sait pour vrai et que confirme l’une des personnalitĂ©s les mieux informĂ©es dans le domaine. Ceux qui s’en scandalisent devraient plutĂ´t travailler Ă  expliquer un phĂ©nomène qui a des causes objectives dans la rĂ©alitĂ© sociale de nos quartiers : lorsque l’accès Ă  l’emploi est rendu impossible, il ne reste que le “bizness”. La mĂŞme semaine, l’on court au secours de l’humoriste de gauche StĂ©phane Guillon, menacĂ© d’une éventuelle rĂ©primande, pour avoir lancĂ© une accusation mensongère Ă  un autre micro.

Double standard moral. Aron parlait aussi, Ă  propos de Sartre, d’un “moralisme Ă  sens unique” (PolĂ©miques, 1955), qui fait qu’on se scandalise ou s’Ă©merveille des mĂŞmes actes, selon qu’ils sont commis par l’adversaire ou par l’alliĂ© politiques. Et dans l’Opium des intellectuels, il explique le “double jeu de la rigueur et de l’indulgence” auquel parvient l’intellectuel aveuglĂ© par l’esprit partisan. Qu’on en soit encore lĂ  dans ce pays 20 ans après la fin de la guerre froide est affligeant.