A l’antenne, sur le coup de 18h30, dans un hall A comble, Antoine entame un rap endiablé. Il en ressort qu’enfant de la banlieue et fier de l’être, l’auteur considère Saint-Denis comme le centre du monde. Ayant longtemps enseigné dans cette ville, y revenant souvent, je ne suis pas loin, parfois, de penser comme lui. A ce moment de la soirée, j’éprouve donc une certaine satisfaction d’avoir convaincu la chaîne de s’y installer non pas pour une heure, comme au temps de Travaux Publics, mais pour une journée.   J’avais oublié que, de ma vie, rien ne m’avait autant épuisé, lessivé, essoré que le travail à Saint-Denis. Plonger dans la fournaise du “centre du monde”, c’est éprouvant . La veille déjà , le mardi, pendant le prélude à la Cartoucherie de Vincennes, et tout le mercredi, nous avons dû négocier, émission après émission, avec le même petit groupe, UFR 0. Ces sympathiques libertaires disaient, inlassablement, vouloir instaurer un nouveau concept de radio. Ils demandaient qu’on ouvre, en plein hiver, une plage de libre parole qui s’étendrait à l’infini. Ils s’installaient avec une belle régularité non loin des micros, comme une promesse d’anarchie qui se serait déployée silencieusement pour faire de l’ombre à chacune des émissions soigneusement et classiquement préparées par nos producteurs. Après pas mal de palabres - l’UFR 0 se déplace en grappe, discute en groupe avant de décider qui va pisser le premier - il avait été convenu qu’un de ses membres - mais lequel, ce fut incertain jusqu’au dernier moment - viendrait parler de la ”misère étudiante” ( formule de 68) et de la réalité, aujourd’hui, des ghettos universitaires.
    Patatras, un peu avant 19 heures, alors que nous guettions les réactions d’une délégation de Sud qui s’était installée au premier  rang et exigeait évidemment sa part, voila que surgit du diable vauvert un commando dit du 11 novembre qui s’empare du micro et lit un très long appel que nous parvenons à interrompre au moment où il y est répété, pour la troisème fois de la journée, que le groupe de Tarnac n’est pas ce que de vains médias pensent. Après une intervention de Danièle Tartakovski, qui s’avère vaine et quelques propos peu amènes qui fusent de part et d’autre, Paris coupe l’antenne.
   Laurent Goumarre dont l’émission doit commencer dans dix minutes décide de faire face. On délibère un petit moment. Une secrétaire du département Arts plastiques intervient. C’est le genre de femme qui fait des trajets quotidiens de quatre heures pour rejoindre son poste qu’elle adore mais que la grève des cheminots de Saint-Lazare ne gêne pas : “Cela permet de discuter plus longtemps sur les quais”. En revanche, une longue expérience lui fait haïr l’intolérance : “Pour moi, dit-elle, c’est important que France Culture finisse la programmation qu’elle a entreprise à Saint-Denis…” Bref, elle recommande que le centre du monde se comporte avec… comment dit-on à Saint-Denis ? respect.
    Sur ces entrefaites, Laurent entre dans l’arène. Pour lui, c’est clair, on ne déprogramme pas.  Chapeau, l’artiste. Il y a une manière crâne, naturelle, de se comporter qui l’obtient, ce respect. Sans plus de précautions, il donne la parole à Julie Coudry. L’ex-leader étudiante polarise l’hostilité dès qu’elle ouvre la bouche. “On ne veut pas de leader”… crient les uns. Ca passe encore.”Fasciste”, “fasciste”, entend-on, par contre, dans les rangs de Sud. Je m’ éloigne avec le micro d’ambiance: il n’y a plus de raison de le tendre, notre fonction est maintenant de protéger des cris notre invitée.Laquelle en a vu d’autres et continue, impavide. Quand on a une suffisante habitude des assemblées générales, on sait qu’on a une chance de l’emporter face aux lazzi : par l’usure. C’est ce que pense Laurent, sans doute. Les minutes passent; les rangs des opposants s’éclaircissent ; à Paris, le studio attend le moindre faux pas pour couper défintivement l’antenne ; ouf; la fin approche, l’acrobate n’est pas tombé…
     ”Quel pensum, cette succession de déclarations d’extrème gauche”, disent certains auditeurs.D’autres critiquent, ils auraient voulu entendre les manifestes se chevaucher indistinctement plus longtemps. Beaucoup, derrière leur poste, ont tendu l’oreille. Et se souviendront de ce moment de radio sur le fil où, bien que disposant d’un filet - la coupure de la diffusion - nous nous sommes mis en danger.
    Et encore n’ont-ils pas vu le plus étonnant : Antoine qui, une heure après son rap, entamait un strip-tease. Et le plus émouvant : l’un des membres de l’UFR 0 penché vers le micro, plutôt tendu comme un arc, les yeux embués, se jetant dans le direct comme parmi les fauves. Ce n’était pas facile pour nous, mercredi, de conserver le contrôle du micro. Pour les libertaires qui gardent confusément le meilleur de l’esprit de Vincennes, c’était un défi de s’y frotter : face aux professionnels, au public, dans la contrainte des secondes qui tournent, c’était pour eux aussi tentant et difficile que de plonger au fond d’eux-mêmes.
    Demeure tout de même une autre question formulée par un des nombreux étudiants contraints  au silence : tous mes camarades prêts à transformer France Culture en mascarade, demandait-il, ne sont-ils pas en train de rejouer, en mineur, avec moins de talent que ses premiers auteurs, l’antique pièce de l’agit’prop des années 70 ? Et, loin du théatre, ailleurs, dans d’autres facultés moins narcissiques, d’autres étudiants qui contestent avec plus d’efficacité ? Et si Saint-Denis n’était pas le centre du monde ?