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L’esprit de Paris 8 Saint-Denis/Vincennes était-il là hier, sur l’antenne de France Culture ?

Non classé 2 commentaires »
15 jan 2009

A l’antenne, sur le coup de 18h30, dans un hall A comble, Antoine entame un rap endiablé. Il en ressort qu’enfant de la banlieue et fier de l’être, l’auteur considère Saint-Denis comme le centre du monde. Ayant longtemps enseigné dans cette ville, y revenant souvent,  je ne suis pas loin, parfois, de penser comme lui. A ce moment de la soirée, j’éprouve donc une certaine satisfaction d’avoir convaincu la chaîne de s’y installer non pas pour une heure, comme au temps de Travaux Publics, mais pour une journée.    J’avais oublié que, de ma vie, rien ne m’avait autant épuisé, lessivé, essoré que le travail à Saint-Denis. Plonger dans la fournaise du “centre du monde”, c’est éprouvant . La veille déjà, le mardi, pendant le prélude à la Cartoucherie de Vincennes, et tout le mercredi, nous avons dû négocier, émission après émission, avec le même petit groupe, UFR 0. Ces sympathiques libertaires disaient, inlassablement, vouloir instaurer un nouveau concept de radio. Ils demandaient qu’on ouvre, en plein hiver, une plage de libre parole qui s’étendrait à l’infini. Ils s’installaient avec une belle régularité non loin des micros, comme une promesse d’anarchie qui se serait déployée silencieusement pour faire de l’ombre à chacune des émissions soigneusement et classiquement préparées par nos producteurs. Après pas mal de palabres - l’UFR 0 se déplace en grappe, discute en groupe avant de décider qui va pisser le premier - il avait été convenu qu’un de ses membres - mais lequel, ce fut incertain jusqu’au dernier moment - viendrait parler de la ”misère étudiante” ( formule de 68) et de la réalité, aujourd’hui, des ghettos universitaires.

     Patatras, un peu avant 19 heures, alors que nous guettions les réactions d’une délégation de Sud qui s’était installée au premier  rang et exigeait évidemment sa part, voila que surgit du diable vauvert un commando dit du 11 novembre qui s’empare du micro et lit un très long appel que nous parvenons à interrompre au moment où il y est répété, pour la troisème fois de la journée, que le groupe de Tarnac n’est pas ce que de vains médias pensent. Après une intervention de Danièle Tartakovski, qui s’avère vaine et quelques propos peu amènes qui fusent de part et d’autre, Paris coupe l’antenne.

    Laurent Goumarre dont l’émission doit commencer dans dix minutes décide de faire face. On délibère un petit moment. Une secrétaire du département Arts plastiques intervient. C’est le genre de femme qui fait des trajets quotidiens de quatre heures pour rejoindre son poste qu’elle adore mais que la grève des cheminots de Saint-Lazare ne gêne pas : “Cela permet de discuter plus longtemps sur les quais”. En revanche, une longue expérience lui fait haïr l’intolérance : “Pour moi, dit-elle, c’est important que France Culture finisse la programmation qu’elle a entreprise à Saint-Denis…” Bref, elle recommande que le centre du monde se comporte avec… comment dit-on à Saint-Denis ? respect.

     Sur ces entrefaites, Laurent entre dans l’arène. Pour lui, c’est clair, on ne déprogramme pas.  Chapeau, l’artiste. Il y a une manière crâne, naturelle, de se comporter qui l’obtient, ce respect. Sans plus de précautions, il donne la parole à Julie Coudry. L’ex-leader étudiante polarise l’hostilité dès qu’elle ouvre la bouche. “On ne veut pas de leader”… crient les uns. Ca passe encore.”Fasciste”, “fasciste”, entend-on, par contre, dans les rangs de Sud. Je m’ éloigne avec le micro d’ambiance: il n’y a plus de raison de le tendre, notre fonction est maintenant de protéger des cris notre invitée.Laquelle en a vu d’autres et continue, impavide. Quand on a une suffisante habitude des assemblées générales, on sait qu’on a une chance de l’emporter face aux lazzi : par l’usure. C’est ce que pense Laurent, sans doute. Les minutes passent; les rangs des opposants s’éclaircissent ; à Paris, le studio attend le moindre faux pas pour couper défintivement l’antenne ; ouf; la fin approche, l’acrobate n’est pas tombé…

     ”Quel pensum, cette succession de déclarations d’extrème gauche”, disent certains auditeurs.D’autres critiquent, ils auraient voulu entendre les manifestes se chevaucher indistinctement plus longtemps. Beaucoup, derrière leur poste, ont tendu l’oreille. Et se souviendront de ce moment de radio sur le fil où, bien que disposant d’un filet - la coupure de la diffusion - nous nous sommes mis en danger.

     Et encore n’ont-ils pas vu le plus étonnant : Antoine qui, une heure après son rap, entamait un strip-tease. Et le plus émouvant : l’un des membres de l’UFR 0 penché vers le micro, plutôt tendu comme un arc, les yeux embués, se jetant dans le direct comme parmi les fauves. Ce n’était pas facile pour nous, mercredi, de conserver le contrôle du micro. Pour les libertaires qui gardent confusément le meilleur de l’esprit de Vincennes, c’était un défi de s’y frotter : face aux professionnels, au public, dans la contrainte des secondes qui tournent, c’était pour eux aussi tentant et difficile que de plonger au fond d’eux-mêmes.

     Demeure tout de même une autre question formulée par un des nombreux étudiants contraints  au silence : tous mes camarades prêts à transformer France Culture en mascarade, demandait-il, ne sont-ils pas en train de rejouer, en mineur, avec moins de talent que ses premiers auteurs, l’antique pièce de l’agit’prop des années 70 ? Et, loin du théatre, ailleurs, dans d’autres facultés moins  narcissiques, d’autres étudiants qui contestent avec plus d’efficacité ? Et si Saint-Denis n’était pas le centre du monde ?

France Culture et le Forum Libération à Grenoble : un nouveau monde ?

votre France Culture, actualité, société, Non classé 0 commentaire »
23 sept 2008

Monsieur S, vieux compagnon de France Culture (il mériterait le nom de Grenoblois oreille fidèle) est resté, à 79 ans, un grand marcheur. Jeudi, il avait consacré sa journée à la randonnée et à la cueillette des champignons ( 2008, grand cru dans l’Isère, il a tant plu…) mais vendredi, c’était pour lui le jour Forum Libé. Monsieur S est  de tempérament exigeant, il aimerait que France Culture continue de parler comme lui, avec la même économie de mots:” Vous n’y parvenez pas toujours mais…bon! En ce qui concerne ce forum,vous avez eu raison de vous y associer; la première rencontre, par exemple, entre Lang et Cohn-Bendit, se situait, d’entrée, à la bonne altitude”.A la différence de Monsieur S. (et des quelque vingt mille spectateurs de la MC2, autant qu’au match de foot Bordeaux-Grenoble, le même week-end…), vous n’avez pas eu accès direct aux salles de la MC2  mais vous en avez entendu des échos sur notre antenne: partagez-vous son sentiment? Le Dauphiné libéré, observant le ballet des limousines qui déposaient les intervenants face à l’entrée des artistes, a titré, un rien jaloux peut-être: “Le défilé des ministres”…Les membres du gouvernement avaient en effet accepté nombreux l’invitation de Libération”: Xavier Bertrand, Martin Hirsch, Christian Estrosi, Fadela Amara. Aux actuels, il faudrait joindre le Perpétuel, Jack Lang qui, en chemise bleue puis rose, arpenta le hall et le parvis toute la journée de vendredi, jouant à l’hôte, accueillant avec affabilité ses jeunes successeurs. Une fois ou l’autre, le public fut moins aimable, étrilla tel ministre, Fadela Amara par exemple. Le débat que nous avons choisi de relayer, entre Xavier Bertrand et Bernard Thibault, était un meilleur indicateur du climat dominant: les spectateurs penchaient pour le syndicaliste mais écoutaient avec retenue le ministre, les premiers donnant l’impression de craindre encore plus l’échec de l’expérience Sarkozy que sa réussite et le second faisant effort pour ne rien dire qui rompe cet équilibre fragile et puisse déboucher sur un affrontement.Exceptionnellement, ce vendredi, l’identité de l’émission Du grain à moudre s’effaca devant ce débat tel que le proposait “Libé”. Coup de canif à notre contrat  Ou instantané, qui rendait compte utilement d’une ambiance qui en dit long sur le rapport de forces actuel? C’est à vous de le dire.En haut de la volée de marches qui mène à la MC2, se tenaient, à bonne distance de Jack Lang, quelques gauchistes du parvis”, qui déployaient de temps à autre une modeste banderole ou distribuaient quelques tracts.Grâce aux bons offices du directeur de l’établissement, Michel Orier, les mesures de sécurité, à l’entrée du batiment, étaient plus discrètes, et surtout plus finement appliquées que lors des rendez-vous du même genre organisés les années précédentes.Néanmoins, le sentiment demeure, chez quelques uns, d’une “trahison”: “Qu’est-ce qu’un journal qui se dit toujours de gauche et nous ignore, nous, militants d’ici?” Dans les émissions qui lui étaient propres (la totalité, sauf une), France Culture s’était efforcé d’éviter ce reproche, nous avions invité plusieurs grenoblois, des innovateurs comme des historiens, en nombre significatif.Les tout petits groupes habitués à la prise et au contrôle de la parole sont évidemment déroutés par un forum d’un nouveau genre comme celui de “Libé”. Les spectateurs qui, à l’entrée, composent leur programme au dernier moment (”Et toi? Tu vas voir qui?”) se comportent un peu comme dans un festival, et non comme dans un meeting ou une assemblée générale. Plus étonnant encore: après avoir écouté, méfiants et hostiles, Rachida Dati, ils peuvent se précipiter vers elle pour solliciter un autographe…Un observateur superficiel pourrait se dire que nous sommes  vraiment entrés dans cette trop fameuse “démocratie d’opinion” qui tourne à la façon d’un manège, d’un spectacle à l’autre. Pierre Rosanvallon, au micro de Jean-Marie Colombani,  mettait justement en garde contre cette fausse évidence de la modernité. La démocratie quui vient, c’est aussi l’ultradémocratie, la contestation, silencieuse en public mais studieuse, attentive qui se transforme ,sur le net, en un bruissement continu.J’ajouterai : la démocratie représentative existe encore. Parti de Grenoble aussitôt achevée “La rumeur du monde”, et parvenu quarante kilomètres plus haut, dans une vallée qui m’est chère, celle du Haut-Breda, j’entendais le soir les habitants discuter avec leur conseiller général: - Formidable année, Philippe, pas pour les ceps, mais pour les chanterelles et les trompettes. - Il a tant plu! - Pour les champignons, ça va, mais pour le reste…Et la discussion démarra, très exactement sur le même thème qui avait occupé la MC2  trois jours durant et dont vous pouvez, ici même, apprécier le traitement que nous en avons fait.