L’Union EuropĂ©enne, depuis 2007, a son propre prix du cinĂ©ma - le Prix LUX (lumière en latin). Pourquoi faire? Pour faciliter la diffusion des films europĂ©ens dans l’Union europĂ©enne. Comment faire? DĂ©passer les barrières linguistiques! Le Prix LUX, estimĂ© Ă 87 000 euros, finance, dans les langues officielles de l’Union EuropĂ©enne, le sous-titrage et le kinescopage du film primĂ©. Selon le PrĂ©sident du Parlement de l’UE Hans-Gert Pöttering, le trophĂ©e “rappelle la Tour de Babel biblique Ă l’origine du multilinguisme. Nous poursuivons ainsi une offensive contre la logique de la rentabilitĂ© Ă©conomique, qui conduit souvent Ă ce que les ‘petits marchĂ©s du film’ ne bĂ©nĂ©ficient pas d’une version linguistique propre. Nous envoyons un signal fort pour faire en sorte que chaque citoyen europĂ©en puisse regarder un film dans sa propre langue”. Les trois finalistes sont issus d’une sĂ©lection officielle arrĂŞtĂ©e par un panel indĂ©pendant formĂ© de 17 professionnels: producteurs, distributeurs, opĂ©rateurs de cinĂ©ma, directeurs de festival, critiques de films.
Les critères de sélection sont suivantes :
- Ĺ“uvres de fiction, y compris d’animation, ou documentaires ;
- d’une durĂ©e minimale de 60 minutes ;
-  produites ou coproduites dans les États éligibles au programme MEDIA2007 (UE, Islande, Liechtenstein, Norvège, Suisse) ;
- sorties pour la première fois entre le 1er juin 20007 et le 31 mai 2008 illustrant l’universalitĂ© des valeurs europĂ©ennes et/ou la diversitĂ© de la culture europĂ©enne et/ou Ă©clairant le dĂ©bat d’idĂ©es sur le processus de construction continentale.
Les 3 films finalistes 2008 - “Delta”, rĂ©alisĂ© par Kornel Mundruczo, “Le silence de Lorna” de Jean-Pierre et Luc Dardenne et puis “Obcan Havel”, rĂ©alisĂ© par Miroslav Janek et Pavel KouteckĂ˝ - ont Ă©tĂ© projetĂ©s dix-neuf fois chacun dans une salle amĂ©nagĂ©e du Parlement europĂ©en du 15 septembre au 17 octobre, ce qui constitue potentiellement le plus grand jury international composĂ© de 785 dĂ©putĂ©s europĂ©ens.
Le choix de dĂ©putĂ©s a confirmĂ© le choix de jury du festival de Cannes - ce sont les frères Dardennes qui seront sous-titrĂ©s en toutes les langues officielles de l’UE. Dommage pour mon film prĂ©fĂ©rĂ©, “Obcan Havel”, je l’ai vu sous-titrĂ© en anglais et français uniquement. Pour les autres allemano-polono-greco-etc-phones il faudra patienter pour que la logique commerciale exige la traduction de l’humour si brillant de Vaclav Havel. Je ne m’inquiète pas pour les petites et jeunes nouvelles dĂ©mocraties europĂ©ennes, car l’histoire de Vaclav Havel, les coulisses de sa prĂ©sidence, c’est Ă©galement leur histoire.
Ne lisez pas les “synopsis”! Ceux qui les Ă©crivent n’ont, le plus souvent, pas vu les films qu’ils sont censĂ©s promouvoir…”Le Citoyen Havel” analyse sous un jour nouveau les Ă©vĂ©nements de politique internationale de la fin du XXème siècle et du dĂ©but du XXIème siècle, ainsi que la transition vers la dĂ©mocratie d’un pays post-totalitaire. Vaclav Havel a jouĂ© un rĂ´le-clĂ© dans les grands changements intervenus en Europe centrale et orientale dans les annĂ©es 1990 et le matĂ©riau du film tĂ©moigne de son engagement et de son influence Ă la fois dans son pays et sur la scène internationale…” Tout ça est vrai, mais “Le Citoyen Havel” est autre chose.
Pendant deux heures vous ĂŞtes plongĂ©s dans les coulisses du pouvoir du PrĂ©sident pas comme les autres. Par ce qu’il a Ă©tĂ© et, le film le montre, reste d’abord un dramaturge - d’ou la nĂ©cessitĂ© des coulisses. L’une de dernières scènes: le prĂ©sident redevenu un simple citoyen, mais toujours dramaturge, regarde ses fiches pour l’une de ses pièces: “Vilem Lear, le hĂ©ros…C’est un homme Ă©lĂ©gant, grisonnant, 55 ans. Ancien politique, qui a perdu rĂ©cemment le pouvoir… Je l’ai Ă©crit en 1988 -soupire Havel. Il est un peu vaniteux, sĂ»r de lui. Il aime l’attention du public. Il souffre d’avoir perdu le pouvoir, mais au dĂ©but il ne laisse rien paraĂ®tre. Il vit enveloppĂ© du souvenir de sa puissance rĂ©volu. Au fond de lui il espère qu’un jour, peut-ĂŞtre, quel qu’un, la nation sans doute, va le rappeler au pouvoir. Ce qui est Ă©videmment faux…”
Le dramaturge devenu dissident anticommuniste a Ă©tĂ© appelĂ© Ă la prĂ©sidence de la TchĂ©coslovaquie après la RĂ©volution “antirĂ©volutionnaire” l’annĂ©e suivante. Mais le film commence plus de 3 ans après. Le dernier PrĂ©sident TchĂ©coslovaque devient le Premier PrĂ©sident Tchèque. Un gros plan sur le visage. Vaclav Havel prononce son premier discours. Camera recule. On comprend que Havel est seulement en train de rĂ©pĂ©ter son premier discours devant ses aides de camp. Il est Ă l’aise et mal Ă l’aise Ă la fois. Les conseillers conseillent: “Tiens-toi plus droit! Ne lis pas! Regarde devant toi!”. Dramaturge, il sait que le prĂ©sident doit parler comme ça. Mais lui il reste le dramaturge qui joue le rĂ´le du prĂ©sident. Le rĂ´le qu’il est en train d’Ă©crire pour lui-mĂŞme. D’oĂą ce sourire plein d’ironie Ă la fin du discours.
Premières journĂ©es du travail prĂ©sidentiel. Il prĂ©pare son exposĂ©, en s’excusant devant une jeune stagiaire: “Est-ce que vous auriez la gentillesse de passer une Ă©ponge sur le tableau après mon expose, s’il vous plait. Ca ne sera pas très bien vu si le PrĂ©sident le fera lui-mĂŞme. Et puis il faudra accrocher ce tableau dessus.” Le lendemain, pendant l’exposĂ©, ils feront ça ensemble. Le tableau est trop lourd.
Pareil avec les boissons, il les sert lui-mĂŞme. Et puis on fume. Tout le monde fume tout le temps. Parfois on a du mal Ă croire que nous sommes au sein mĂŞme du Pouvoir, tellement c’est naturel, mal coiffĂ©, un peu nĂ©gligĂ©.
Mais de qu’il peut Ă©chapper Ă la PrĂ©sidence il s’Ă©chappe. A la campagne, dans une modeste maison postsocialiste avec un portrait de Jean Paul II, avec ses 2 chiens, son t-shirt amĂ©ricain, ses jeans…
Il redevient dissident pour une soirĂ©e, en lançant la pĂ©tition pour la rĂ©ouverture du cĂ©lèbre cafĂ© pragois “Slavia”. Imaginez Mitterrand, Chirac, Sarkozy lancer des pĂ©titions pour la rĂ©ouverture du cafĂ© Flore vendu et fermĂ©…
J’ai vu les films de Depardon. Les coulisses du Grand Théâtre Français du Pouvoir tĂ©moignent de la permanence de l’esprit monarchique. Ici ce sont les coulisses du théâtre de l’intelligentsia europĂ©enne. Pour les avoir cĂ´toyĂ© Ă Prague au milieu des annĂ©es 90 je peux vous dire qu’ils ont Ă©tĂ© vraiment comme dans ce film. Oui, on fumait autant et oui, on prenait la bière dans le frigidaire du ministre, et oui, les gardiens Ă©taient…bref ce ne sont pas les gardiens Ă Matignon!
“La VĂ©ritĂ© et L’Amour doivent vaincre la Haine et La Mensonge”. Il a dit ça au dĂ©but de sa carrière politique. Il n’Ă©tait pas le seul. Andrei Sakharov en Russie, Vitautas Landsbergis en Lituanie…Le premier est mort, le deuxième est presque oubliĂ©. Vaclav Havel est le seul qui a durĂ©. Il a sorti la RĂ©publique Tchèque du socialisme, l’a sĂ©parĂ©e de la Slovaquie pacifiquement, amenĂ© les tchèques vers l’OTAN et l’UE. Le film se termine, d’ailleurs, dans les coulisses du sommet de l’OTAN ou Vaclav Havel envoie sa jeune Ă©pouse se mettre Ă cotĂ© du prĂ©sident Chirac pour lui faire taire ses envolĂ©s antiamĂ©ricaines … Ils sont tous lĂ . Le Monarque, Le Texan, et les Autres. Et puis lui. Le PrĂ©sident - Dramaturge. Qui va bientĂ´t redevenir simple Citoyen.
“Que feras-tu maintenant?”- demandent ses collaborateurs. “Je vais faire une tournĂ©e des pubs, vous savez les plus kitch, lĂ ou il y aura mes photos avec Schwarzenegger, et j’espère qu’ils vont m’offrir une demi!”
Simple citoyen. Rien de nouveau, me diriez-vous. Ca s’appelle le populisme, n’est pas? Justement, la diffĂ©rence est de taille. LĂ ou les autres emploient les spĂ©cialistes en communication politique, les publicitaires et les psychosociologues pour transformer son “look” ou la manière de se comporter, pour paraĂ®tre proche du peuple, lui…il les utilise sans doute aussi, mais toujours avec un sourire ironique. Car il reste lui-mĂŞme. Qu’est que c’est quelques annĂ©es a l’Ely… pardon a Hrad, après tant d’annĂ©es en prison? Un petit spectacle amusant? Non! Beaucoup plus, sans doute. La Guerre, La GĂ©opolitique…
Je n’aime pas le pouvoir personnifiĂ©. Je ne vĂ©nère pas les images des rois et des prĂ©sidents. Mais je n’arrive pas Ă jeter une petite affiche Ă©lectorale pris dans une rue de Prague en 1990. Le visage du Citoyen Havel me sourit depuis…
1 commentaire à “Le Dramaturge Havel”
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28 octobre 2008 à 11:19
Cher Monsieur,
Merci pour votre message. Je profite des congés pour y répondre, heureuse de voir que nous sommes de nombreux adeptes.
Le nouveau blog est une bĂ©nĂ©diction car minuit dix n’est pas une heure facile et vos chroniques ne sont pas comme telles sur le podcast. J’avoue ne pas pouvoir enregistrer ni Ă©couter l’Ă©mission chaque jour.
Jean Lebrun a fait une apparition vocale lors d’une rĂ©cente matinale ; ce fĂ»t revigorant comme une douche fraĂ®che.
Une Ă©mission sur les EuropĂ©ens serait bienvenue, j’espère que vous concrĂ©tiserez ce projet utile.
Bonne semaine à vous, Géraldine Santrot