Une vieille, par excès de curiosité, a basculé par la fenêtre, puis elle est tombée et s’est écrasée au sol. Une autre vieille s’est penchée par la fenêtre pour regarder celle qui venait de s’écraser, mais, par excès de curiosité, elle a basculé elle aussi, puis elle est tombée et s’est écrasée au sol. Puis une troisième vieille est passée par la fenêtre, puis une quatrième, puis une cinquième. Lorsque a basculé la sixième vieille, j’en ai eu assez de les regarder et je suis allé au marché Maltsevski, où, à ce qu’on disait, un aveugle avait reçu en cadeau un châle tricoté.

C’est le premier poème de Daniil Harms que j’ai entendu. Je l’ai entendu de la bouche d’une amie - une de manières de transmettre la poésie interdite à l’époque communiste. Dans les années qui ont précédé la “perestroïka”, Daniil Harms était tout juste reconnu officiellement comme un auteur de quelques livres pour enfants. Ses principaux écrits circulaient uniquement en samizdat dans les milieux intellectuels. Il faudra attendre la fin des années 60 pour voir une de ses Å“uvres pour le théâtre mise en scène, d’abord en Pologne. Et ce n’est qu’à la fin des années 80 qu’il est reconnu comme un auteur majeur en URSS. On vient de publier la première grande biographie de Daniil Harms. Faite par Alexandre Kobrinsky, c’est une livre-clé pour comprendre la vie de l’écrivain absurdiste russe le plus important du 20eme siècle.

« Daniil Harms » est l’un de nom de plume de Daniil Ivanovich Yuvachov. Harms, de l’anglais « harm » : le mal, fait ou subi, le tort, le dommage. To harm : blesser. Mais aussi comme un jeu de mots entre « charms » (charme) et harms. Mais aussi un clin d’Å“il à Scherlock Holmes, pour qui Harms a une fascination.

Il est né à Saint Petersbourg en 1905 et passe presque toute sa vie là-bas. Son père Ivan Pavlovitch, avait été condamné au bagne à perpétuité en 1883. Il faisait partie de l’organisation terroriste « la Volonté du Peuple». À son retour, le père est devenu très croyant, adepte de thèses de Leon Tolstoï. La mère, elle, s’occupait d’un foyer pour anciennes détenues.

La vie de Harms est un Å“uvre d’art en soi. Il était grand, au cheveu longs, et à cause de sa fascination pour Scherlock Holmes, souvent  habillé en veste du style britannique. Son appartement a été rempli de livres sur la magie noire et des symboles occultistes. Très excentrique, il était également profondément croyant, il lisait la bible en allemand, on le voyait souvent prier dans des églises chrétiennes orthodoxes. Sur son vieux Harmonium Harms jouait Bach et Mozart. Il adorait chanter, surtout les chants de Glinka.

Au début de sa « carrière » littéraire,  Harms expérimente avec les structures et la technique de l’écriture, en essayant de créer des significations à travers les sons. Il rejoint en 1925 le groupe de Toufanov, poète très excentrique qui se fait appeler Vélimir II, dans la filiation on ne peut plus directe de Vélimir Khlebnikov. Khlebnikov, qui a ouvert la voie aux poètes  « transmentalistes », ceux qui essaient de nommer les objets non-existants, précisément les choses en-soi avec des mots qui n’existaient pas. En 1926, le groupe devient Le Front gauche (gauche dans ces cercles voudrait dire « expérimental » et pas un engagement politique). Harms le quitte très vite pour former avec les philosophes Drouskine et Lipavski le groupe des Tchinari (« les gradés »). Ils entrent à l’Union des poètes la même année et verront là, en 1926 et 1927, les deux seules publications de leur vivant.

A l’automne 1927 avec ses amis-poètes Vvédenski, et Zabolotski il fonde L’Obériou : la Société pour l’art réel. A cette époque tous les signaux politiques indiquent que la Nouvelle Politique Economique, ce retour provisoire à l’économie de marché et à une certaine liberté  après la guerre civile, est terminée maintenant on construit le Socialisme ! Le burlesque, l’absurde, le macabre, le carnavalesque, tout cela n’est pas très sérieux, et ne colle pas du tout avec l’idéologie marxiste! Mais les obérioutes, eux, se battent avec le réel. Ils s’en foutent de la transformation du monde par l’art engagé et réaliste. Il s’agit d’admettre, au contraire, qu’il est impossible de connaître le réel. Le monde existe en dehors de tout rapport au sujet. La vie conduit à la mort, et la logique est le garde-fou de ce chemin. Le 24 janvier 1928 voit la manifestation « trois heures de gauche ». Poèmes, film, et Élisaveta Bam, une pièce vraiment singulière, jouée qu’une seule fois !

Deux hommes viennent arrêter Élisaveta Bam. Mais elle n’a rien fait ! Son père finit par tuer l’un des deux hommes. Deux hommes frappent à la porte a nouveau pour arrêter  Bam.

La presse et les milieux officiels incendient cette manifestation. Pur délire ! Dangereux ! Ces jeunes gens sont des contre-révolutionnaires ! Oberiou est dissout pour un « acte de protestation contre la dictature du prolétariat ». Considérés comme des ennemis de la classe, ils seront arrêtés, puis condamnés à l’exil, à Koursk.

Fin 1932, de retour à Saint Petersbourg, qui porte à l’époque le nom de Lénine, il faut affronter la misère, la véritable famine. Harms continue à écrire, comme ses amis du « Cercle des savants peu savants ». Son Å“uvre est essentiellement constituée de courtes vignettes, ne faisant souvent que quelques paragraphes, où il met en cause la logique ordinaire et la rationalité du monde. Le monde de Harms est imprévisible et désordonné, ses personnages répètent sans fin les mêmes actions ou se comportent de façon irrationnelle, des histoires linéaires commencent à se développer puis brutalement interrompues par des catastrophes inexplicables qui les font rebondir dans des directions totalement inattendues.

Il y a de plus en plus de violence dans les textes. Il sait très bien que les gens sont massacrés par le régime, à commencer par sa propre première femme, Esther, morte en camp après avoir été accusée d’espionnage au profit de l’Allemagne. À partir de 1939, Daniil Harms n’écrit plus un seul vers. Quand débute la guerre il est persuadé que la première bombe allemande tombera sur lui. Le dernier texte s’intitule « Réhabilitation ». Il date du 10 juin 1941. « Considérer comme un crime que je me sois accroupi et aie déféqué sur mes victimes, c’est, excusez-moi, absurde. Déféquer est un besoin naturel, et, par conséquent, n’est absolument pas criminel. De sorte que je comprends les craintes de mon défenseur, mais j’espère néanmoins être totalement relaxé. » Il est arrêté en août, « de manière préventive». Accusé de « propos défaitistes ». Il meurt le 2 février 1942 à l’asile psychiatrique de la prison du NKVD.

Il était une fois un homme roux, qui n’avait pas d’yeux ni d’oreilles. Il n’avait pas non plus de cheveux et c’est par convention qu’on le disait roux.
Il ne pouvait parler car il n’avait pas de bouche. Il n’avait pas de nez non plus.
Il n’avait même ni bras ni jambes. Il n’avait pas de ventre non plus, pas de dos non plus, ni de colonne, il n’avait pas d’entrailles non plus. Il n’avait rien du tout ! De sorte qu’on se demande de qui on parle. Il est donc préférable de ne rien ajouter à son sujet.