Le premier kolkhoze américain
Rytkheou, yupik, kolkhoze, USA, toundra, Russie, Etats-Unis, langues régionales, voyage 0 commentaire »28 sept 2009
L’ile Saint Laurent, dans le détroit de Béring. Les habitants de la 113ème plus grande ile au monde sont les yupiks - des indigènes qui vivent également au Sud de la côte ouest de l’Alaska, et sur la pointe orientale de la Russie en Tchoukotka.
Pendant la guerre froide l’ile abritait une station-radar de l’armée de l’air des Etats-Unis. Aujourd’hui, le site est fermé mais le sol reste pollué. Mais il y a eu des évènements beaucoup plus graves, comme la famine de 1880 -une grande part des quelques 4000 Yupiks vivants à l’époque sur l’île a disparue.
Et puis, un autre épisode a été raconté par le grand écrivain de la région, Yuri Rytkheou - peu avant sa mort - dans son dernier ouvrage qui vient d’être publié en russe : « Le lexique de la route ».
Dans le village de Ounazik, coté URSS, le premier chasseur devenu communiste était un certain Ashkamakine.
« Un beau jour, il est parti rendre visite à ses proches de Sivuqaq, sur l’Ile de Saint Laurent. Toute la population de cette grande ile venait d’Asie, plus précisément d’Ounazik. Beaucoup d’habitants d’Ounazik avaient leurs frères, sÅ“urs et neveux  sur l’Ile. On parlait la même langue sur l’ile et sur le continent. Depuis des siècles, les habitants des deux côtés du détroit de Béring ne faisaient aucun cas des frontières politiques. Avant la guerre froide, il y avait même un accord officiel entre les Etats-Unis et l’Urss sur la libre circulation des habitants de la région. »
Le premier communiste de la région, celui qui a été le premier à bruler publiquement ses idoles chamaniques, à se laver et à utiliser une fourchette, n’a pas renié sa famille de l’Ile :
« Ashkamakine est resté très longtemps dans sa famille. A son retour, son humeur était excellente.
- J’ai organisé un nouveau kolkhoze ! - annonça t-il en rentrant au comité local du Parti.
-Très bien ! - le secrétaire du comité local du Parti a loué les efforts du jeune activiste.
-Maintenant il suffit - Askamakine devint soudainement très pensif - enfin, il faudra lui trouver un président…
-Il est où ce nouveau kolkhoze ?- demanda le grand chef.
-A Sivuqaq.
-Loin de chez nous ?
-Non, tout près ! Sur l’Ile de Saint Laurent.
-Où ?! - le secrétaire se leva.
-A Sivuqaq, sur l’Ile de Saint Laurent. Les habitants de l’ile ont tous de la famille ici. Et ils veulent tous être dans un kolkhoze, comme nous. Ils ont voté la collectivisation à l’unanimité !
Le secrétaire, silencieux, tira le rideau derrière lequel se cachait une carte accrochée au mur.
-Tu vois où elle est ton ile ?
-Oui. Je vois. Sur la carte elle est toute petite, mais en réalité, elle est très grande !
-Et tu sais à qui appartient cette ile espèce de tête d’esquimau ??? - le secrétaire commençait à perdre patience - elle appartient aux Etats-Unis d’Amérique ! Tu as créée un kolkhoze aux USA. Tu sais ce qui va arriver maintenant ?
- Non ?
- Un gigantesque scandale international ! Va t-en maintenant ! Et ne raconte jamais cela à personne ! »
La dernière fois que Youri Rytkheou rencontra le malheureux organisateur du premier kolkhoze américain, c’était au milieu des années 1970’s. Il travaillait alors dans le vestiaire d’un comité local du Parti Communiste.
L’homme se trouvait à 58 kilomètres de l’Ile St. Laurent, sur le continent, séparé de sa famille par un rideau de fer, pas très loin du radar de l’armée de l’air des Etats-Unis.



Imprimer


