L’ile Saint Laurent, dans le dĂ©troit de BĂ©ring. Les habitants de la 113ème plus grande ile au monde sont les yupiks - des indigènes qui vivent Ă©galement au Sud de la cĂ´te ouest de l’Alaska, et sur la pointe orientale de la Russie en Tchoukotka.


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Pendant la guerre froide l’ile abritait une station-radar de l’armĂ©e de l’air des Etats-Unis. Aujourd’hui, le site est fermĂ© mais le sol reste polluĂ©. Mais il y a eu des Ă©vènements beaucoup plus graves, comme la famine de 1880 -une grande part des quelques 4000 Yupiks vivants Ă  l’Ă©poque sur l’Ă®le a disparue.

Et puis, un autre Ă©pisode a Ă©tĂ© racontĂ© par le grand Ă©crivain de la rĂ©gion, Yuri Rytkheou - peu avant sa mort - dans son dernier ouvrage qui vient d’ĂŞtre publiĂ© en russe : « Le lexique de la route ».

Dans le village de Ounazik, coté URSS, le premier chasseur devenu communiste était un certain Ashkamakine.

« Un beau jour, il est parti rendre visite Ă  ses proches de Sivuqaq, sur l’Ile de Saint Laurent. Toute la population de cette grande ile venait d’Asie, plus prĂ©cisĂ©ment d’Ounazik. Beaucoup d’habitants d’Ounazik avaient leurs frères, sĹ“urs et neveux  sur l’Ile. On parlait la mĂŞme langue sur l’ile et sur le continent. Depuis des siècles, les habitants des deux cĂ´tĂ©s du dĂ©troit de BĂ©ring ne faisaient aucun cas des frontières politiques. Avant la guerre froide, il y avait mĂŞme un accord officiel entre les Etats-Unis et l’Urss sur la libre circulation des habitants de la rĂ©gion. »

Le premier communiste de la rĂ©gion, celui qui a Ă©tĂ© le premier Ă  bruler publiquement ses idoles chamaniques, Ă  se laver et Ă  utiliser une fourchette, n’a pas reniĂ© sa famille de l’Ile :

« Ashkamakine est resté très longtemps dans sa famille. A son retour, son humeur était excellente.

- J’ai organisĂ© un nouveau kolkhoze ! - annonça t-il en rentrant au comitĂ© local du Parti.

-Très bien ! - le secrétaire du comité local du Parti a loué les efforts du jeune activiste.

-Maintenant il suffit - Askamakine devint soudainement très pensif - enfin, il faudra lui trouver un prĂ©sident…

-Il est oĂą ce nouveau kolkhoze ?- demanda le grand chef.

-A Sivuqaq.

-Loin de chez nous ?

-Non, tout près ! Sur l’Ile de Saint Laurent.

-Où ?! - le secrétaire se leva.

-A Sivuqaq, sur l’Ile de Saint Laurent. Les habitants de l’ile ont tous de la famille ici. Et ils veulent tous ĂŞtre dans un kolkhoze, comme nous. Ils ont votĂ© la collectivisation Ă  l’unanimité !

Le secrétaire, silencieux, tira le rideau derrière lequel se cachait une carte accrochée au mur.

-Tu vois où elle est ton ile ?

-Oui. Je vois. Sur la carte elle est toute petite, mais en réalité, elle est très grande !

-Et tu sais Ă  qui appartient cette ile espèce de tĂŞte d’esquimau ??? - le secrĂ©taire commençait Ă  perdre patience - elle appartient aux Etats-Unis d’AmĂ©rique ! Tu as créée un kolkhoze aux USA. Tu sais ce qui va arriver maintenant ?

- Non ?

- Un gigantesque scandale international ! Va t-en maintenant ! Et ne raconte jamais cela à personne ! »

La dernière fois que Youri Rytkheou  rencontra le malheureux organisateur du premier kolkhoze amĂ©ricain, c’Ă©tait au milieu des annĂ©es 1970’s. Il travaillait alors dans le vestiaire d’un comitĂ© local du Parti Communiste.

L’homme se trouvait Ă  58 kilomètres de l’Ile St. Laurent, sur le continent, sĂ©parĂ© de sa famille par un rideau de fer, pas très loin du radar de l’armĂ©e de l’air des Etats-Unis.