1 mois après les catastrophes, les sociétés face aux risques naturels: 3 questions à Stéphanie Beucher et Magali Reghezza
RisquesStéphanie Beucher est professeure de géographie au lycée Thiers de Marseille. Elle est intervenue dans Planète terre le 6 janvier 2010. Magali Reghezza est enseignante-chercheuse en géographie à l’ENS. Elle est intervenue dans Planète terre en décembre 2007 (”Paris peut il être inondé?”).
Elles travaillent l’une et l’autre sur la question de la vulnérabilité des sociétés face aux risques d’inondation. Elles ont publié ensemble La géographie: pourquoi, comment? Objets et démarches de la géographie d’aujourd’hui, Hatier, 2005; et: Les Risques, Bréal, 2004.
1-Que révèlent les catastrophes récentes (Haïti, Vendée, Chili) sur la relation des hommes au risque naturel ?
Stéphanie Beucher : Les catastrophes récentes nous rappellent tout d’abord la propension des sociétés humaines à occulter le risque. Au cours de l’histoire, les sociétés littorales ont fréquemment été confrontées à des inondations exceptionnelles lorsque des tempêtes importantes se produisaient à marée haute. Cependant, il est plus facile de croire que ce type d’événement ne nous concerne pas. Les catastrophes récentes constituent en outre une clé de lecture de l’organisation sociale, économique et territoriale d’un pays à une date donnée.
Le séisme d’Haïti a rappelé au monde entier l’extrême vulnérabilité sociale et économique d’un des pays les moins avancés de la planète ainsi que son extrême dépendance vis-à-vis des grandes puissances mondiales et des institutions internationales. La catastrophe est alors le révélateur des inégalités de développement à toutes les échelles. En Vendée, les inondations ont mis en lumière les limites d’une politique d’aménagement des territoires qui ne tient pas suffisamment compte des spécificités des géosystèmes littoraux.
Magali Reghezza : Il est ici intéressant de comparer ces catastrophes.
Contrairement à la Vendée, où l’alerte avait été lancée, on se trouve dans le cas du Chili ou de Haïti, face à des processus physiques inéluctables et imprévisibles. Le cas du Chili est exemplaire puisque le pays est régulièrement frappé par des séismes. Le risque, loin d’être nié comme en France, a été accepté et du coup, l’habitat a été adapté. L’acceptation du risque et l’utilisation de techniques adéquates (normes sismiques par exemple) ont permis de réduire considérablement le nombre de victimes. Il ne suffit pas d’être exposé pour être vulnérable : le Chili a su réduire sa vulnérabilité. Avec des limites : le tsunami rappelle les problèmes relatifs à l’alerte. Au Chili, la technique vient appuyer un comportement social collectif et individuel.
En Vendée au contraire, le risque a été nié et/ou oublié. En France, la confiance en la technique a encouragé des comportements dangereux (urbanisation à « l’abri » de la digue, absence d’évacuation). En Haïti, les conditions socio-économiques, les héritages des crises politiques, la succession des catastrophes ont au contraire placé le pays dans un état de vulnérabilité forte. Une gestion efficace du risque doit associer la technique et les comportements sociaux.
2-Selon vous, leurs conséquences auraient elles pu être moindres (ou différentes) ?
Stéphanie Beucher : En ce qui concerne la Vendée, un meilleur contrôle de l’urbanisation en zone inondable aurait certainement permis de diminuer la vulnérabilité des personnes, mais cela nécessite de mener une politique de prévention sur le long terme (et non seulement une politique de protection par un système de digues), ce qui n’est pas toujours compatible avec l’agenda défini par le court terme des acteurs économiques et politiques aux échelles locales et nationale. La Vendée a été touchée mais une grande part du littoral français est tout aussi vulnérable à ce type d’aléa.
Il faut souvent attendre une catastrophe pour que de nouveaux choix d’aménagement soient pris. Dans cette perspective la catastrophe est « salvatrice », mais à quel prix ?
Magali Reghezza : Dans le cas d’Haïti, on a affaire à une vulnérabilité qui révèle avant tout les dysfonctionnements d’une société désorganisée par la récurrence des crises politiques, climatiques, économiques et de mal développement. La comparaison avec le Chili, où le séisme a été beaucoup plus intense, montre que la crise résulte moins de la « nature » que de la capacité de la société exposée à faire face, c’est-à-dire de causes sociales et politiques. Le cas du Chili montre qu’on peut vivre dans des zones à haut risque, mais sous certaines conditions : définir au préalable collectivement et publiquement le degré de risque acceptable et le prix que la société est prête à payer.
En France, c’est différent : on continue à se croire à « l’abri » des digues alors que celles-ci peuvent se rompre ou être débordées. De fait, on crée du risque en densifiant les zones inondables sans précaution particulière (urbanisme adapté et préparation des habitants au sinistre).
3-La réflexion sur le changement climatique et la montée du niveau des océans renouvelle-t-elle la culture du risque en Europe et dans le monde ?
Stéphanie Beucher : En Europe, la réflexion sur le changement climatique et la montée du niveau des océans semble plutôt pour l’instant avoir « brouillé les cartes » d’une gestion cohérente des risques. Au lieu de travailler sur la vulnérabilité des territoires et de repenser de nouveaux modes d’aménagement, les acteurs se tournent vers des mesures générales de lutte contre les gaz à effets de serre (promotion des circulations douces, nouvelles normes architecturales…). C’est le cas à Londres et sa région, où un grande nombre de collectivités locales pensent réduire la vulnérabilité aux inondations en construisant des toitures végétalisées (peu importe que celles-ci soient en front de fleuve…). La réflexion sur le changement climatique a déplacé le problème sans prendre en compte les spécificités des différents aléas auxquels peuvent être exposés les sociétés ainsi que leurs capacités à s’y adapter.
Magali Reghezza : Le changement climatique peut avoir un effet positif : rappeler aux sociétés modernes que malgré l’artificialisation de la « nature », malgré la technique, des menaces existent. La sensibilisation au « changement global » peut ainsi permettre de sensibiliser des populations et des hommes politiques à des risques, même si ceux-ci existent sans qu’il y ait besoin de modifier les paramètres climatiques. Dans le même temps, les discours actuels révèlent (et confortent) les référentiels de gestion dominant : on parle encore d’empêcher le changement climatique alors que la question est plutôt de savoir comment limiter et comment s’adapter à ce qui est inévitable. De la même façon, la terre tremble, les fleuves débordent, les tempêtes se conjuguent à la marée pour inonder les terres : c’est inévitable. L’accepter ne signifie pourtant pas que la catastrophe soit inéluctable. Mais cela demande de poser certaines questions qui touchent en particulier à la place de l’homme sur la Terre.



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