Les sociétés face aux risques naturels. Retour sur Katrina: 2 questions à Julie Hernandez
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Julie Hernandez est agrégée de géographie et doctorante à l’Université de Paris 10 Nanterre. Elle effectue son terrain à la Nouvelle Orléans, où elle a enseigné trois ans à l’Université Tulane, pour analyser les conséquences de Katrina sur l’espace urbain et les cultures à la Nouvelle-Orléans. Julie Hernadez était intervenu le 29 août 2007 dans Planète terre consacrée à ”Katrina: quels enseignements?”.
Lorsque Katrina aborda les côtes de la Louisiane, il fut identifié comme un cyclone majeur de catégorie 3 sur l’échelle de Saphir-Simpson. L’ordre d’évacuation de la ville fut donné très peu de temps avant l’arrivée de Katrina sur la Nouvelle Orléans, ville-centre d’une agglomération de 1 million 500 000 habitants, provoquant des embouteillages dantesques. Le passage du cyclone le 29 août 2005 a laissé la Nouvelle Orléans innondée et comme coupée du monde : les digues censées protéger la ville des variations du Mississipi et du lac Ponchartrain n’ont pas résisté. Les dégâts ont été immenses. Cependant, sur le moment et sous le choc, il a été difficile de comprendre les raisons et l’ampleur de cette catastrophe dite naturelle.
1) La comparaison entre Katrina et Xynthia donne-t-elle des enseignements sur la relations des hommes au risque naturel ?
Dans les deux cas, la notion de « vulnérabilité » et son caractère multidimensionnel ont été brutalement mis en évidence. Vulnérabilité environnementale aggravée par une urbanisation dans des zones à risques. Vulnérabilité sociale qui rappelle que certaines catégories de populations sont affectées de manière disproportionnée par les catastrophes naturelles (par exemple les personnes âgées victimes de ces deux tempêtes). Cette vulnérabilité différentielle reste peu prise en compte par les plans de préventions et d’intervention, qui supposent trop souvent des individus uniformément attentifs aux consignes, mobiles et rationnels. Vulnérabilité culturelle enfin, dépendante pour Katrina comme pour Xynthia, d’une mémoire du risque absente ou ignorée. Les deux catastrophes renvoient à la problématique fondamentale qui sous-tend cette notion de risque, à savoir qu’elle est un « pari », une évaluation des probabilités d’un retour sur investissement (immobilier, entre autres, à La Nouvelle-Orléans comme dans l’ouest de la France) contre celles d’un désastre potentiel. Or les critères d’évaluation de cette « prise de risque » s’inscrivent dans des logiques et des temporalités différentes en fonction des acteurs concernés (entrepreneurs, résidents, élus locaux…).
Katrina et Xynthia permettent de plus de repenser la notion « d’aléa », l’événement dramatique qui déclenche la catastrophe. Parce que les mécanismes environnementaux (sinon les temporalités exactes) d’un ouragan, d’un tsunami ou d’un séisme semblent scientifiquement maîtrisables, l’étude des aléas singuliers est nimbée de fausses certitudes en géographie des risques. Katrina et Xynthia permettent de rouvrir la discussion des fonctions de l’aléa dans le cadre de catastrophes non conventionnelles, qui cumulent et conjuguent plusieurs de ces aléas : cyclone et catastrophe technique (la rupture des digues) en 2005, forte tempête et grande marée en 2010. Les glissements de terrains attendus à Haïti lorsque la saison des pluies affectera des sols déstabilisés par le séisme de février sont un autre exemple de ces systèmes de catastrophes. La prochaine gageure dans l’appréhension des risques naturels résident probablement dans une meilleure compréhension de ce type de catastrophe.
2) À l’ombre de Katrina (voire du tsunami chilien ou du tremblement de terre haïtien), la réflexion sur le changement climatique et la montée des océans renouvelle-t-elle la culture du risque aux Etats-Unis et dans les Amériques ? Je parlerais ici des Etats-Unis que je connais mieux et où le débat sur le changement climatique reste particulièrement vif. Je crois qu’il faut séparer trois aspects de ce débat qui s’entrechoquent et se confondent souvent dans la sphère publique américaine. D’une part, son instrumentalisation politique, en particulier par les Républicains qui l’ont ajouté à leur liste de griefs contre l’administration Obama. Corrélativement, les déboires récents du GIEC ont été intégrés dans l’argumentaire de ceux qui nient totalement l’existence du phénomène de réchauffement climatique ou du moins son intensité actuelle. Troisièmement, et c’est l’aspect le plus problématique de la question, le lien entre le changement climatique et la récurrence de certains aléas naturels n’a toujours pas été scientifiquement établi, même si de fortes corrélations existent.
Dans le cas des cyclones par exemple, s’il est assez évident qu’une surface océanique plus chaude augmentera l’intensité de l’ouragan, il n’est pas certains qu’elle joue un rôle dans les temporalités de récurrence de cet aléa. Or, comme nous l’avons vu à l’instant, la relation au risque naturel est largement dépendante des catégories temporelles associées à la mémoire, la projection d’un retour sur investissement et l’évaluation des probabilités à court et long terme. Et cette culture du risque, même quand elle existe, ne percole pas nécessairement à travers tous les groupes d’acteurs impliqués. Aucune autre ville, ces cinq dernière années, n’a vu sa vulnérabilité plus mesurée, analysée, exposée et comptabilisée que La Nouvelle-Orléans dans les sphères académiques et politiques des Etats-Unis. Le consensus établi veut que la montée des océans et le cancer géologique dont la ville est atteinte la condamnent dans les deux siècles à venir.
Pourtant, le long des rues envahies par trois mètres d’eau en août 2005, les maisons sont reconstruites et continuent de s’enfoncer lentement sous le niveau de la mer, les automobilistes qui longent les digues ne leur jettent qu’un regard distrait, et la possibilité d’une « autre Katrina » est reléguée au quatrième plan de la vie quotidienne, loin derrière la nécessité de trouver un emploi en période de crise, l’école des enfants ou la victoire des Saints lors du dernier Superbowl. Ainsi, le débat sur le changement climatique a sans doute déplacé mais pas fondamentalement modifié, la fine ligne qui sépare dans la culture du risque, une dangereuse inconscience d’une forme productive de déni.
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