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Tous les billets de février 2009

Voyage, voyage (sur le Céline de Paul Yonnet)

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15 fév 2009

MONSIEUR DE MEUDON (sur Céline)

« Il faut toujours se méfier de l’absence de douleur ».

Après celle, d’une dureté limpide, de Joseph de Maistre, dans sa première Soirée de Saint – Petersbourg (« ôtez du monde cet agent incompréhensible … »), avant celle, à l’érudition foisonnante, de Roger Callois, dans ses Essais de sociologie, la brève incursion claudélienne dans l’évocation du bourreau me semble toucher juste (et l’expression n’est pas innocente), mettre pleine cible. L’auteur du Soulier de satin place en effet dans la bouche des factionnaires affectés à la garde des murailles de Mogador, troisième journée, scène IV, l’échange suivant :

Premier soldat
Écoute, ça recommence
Deuxième soldat
Je n’entends rien.
Troisième soldat
Y a pas de danger que nous entendions encore quelque chose. Bon Dieu ! j’en ai plein la malle. Oh là là ! mais quel cri il a poussé !
Deuxième soldat
Un cri comme ça, c’est quand on touche la fibre.
Premier soldat
Quelle fibre ?
Deuxième soldat
C’te affaire que cherchent le bourreaux. Chez les uns, elle est ici, chez les autres pas. La fibre, quoi.

Passage tout célinien où il en va donc de la nature et de la localisation d’une certaine « fibre ». On dit souvent du prochain qu’il a la fibre musicale, bricoleuse ou voyageuse. « Fibre » signifiant alors penchant, talent. Mais la fibre claudélienne est d’une tout autre nature, valant, elle, pour le nerf de la vie, la corde - mère dont la vibration, le chant, coïncide avec l’existence même de celui, celle, sur lequel, laquelle, elle est tendue. L’homme est un violon à une corde, mais une chanterelle si fine que le commun l’ignore, seuls à la voir : les bourreaux et les saints. Le bourreau, entendu comme un artisan supérieur (« Monsieur » de sa ville, comme l’évêque) ,un maître – luthier, virtuose de la souffrance, apte à isoler et à se jouer de ce nerf de la vie qui est bien au-delà de la pure réalité physiologique : un principe - premier, un axe infime. Et qu’on peut atteindre par rien qu’un regard. Il est clair que le bourreau est là, pour Claudel, une pure métaphore. Image du directeur d’âme, de l’ange, voire, et c’est notre avis, image de l’écrivain. Exécuteur des basses œuvres de l’âme du monde, l’écrivain en sa vérité, face au lecteur, serait là pour « toucher la fibre », pincer le nerf premier, faire vibrer la corde – mère. Le regard du Christ, la prunelle de l’inquisiteur ou de ses disciples (Cf. « l’immense réprobation » du regard de l’Idiot face à la femme cruelle) savaient, en un éclair, toucher la fibre. Faire avouer ce très bas - monde.
Bref en – tête doloriste qui permet de rejoindre notre sujet : le Céline de Paul Yonnet (de Fallois), livre bouleversant. Paul Yonnet y tente ceci : dire ce que Voyage (au bout de la nuit) à fait de sa vie, à sa vie, comment vivre après Voyage, sans Voyage, dans la lumière noire de Voyage. Il lui est arrivé Voyage. Et le livre lu, cuvé lentement, a, lui aussi, « toucher la fibre ».
Céline, médecin, voyant, a touché la « fibre » de l’homme du siècle dernier. Le sombre peuple non des « voyageurs » (qui aiment à voyager), mais des « voyagiens » (qui aiment à lire Voyage) semble infini : le monde comme une vaste salle d’attente où le docteur Destouches fait patienter, avant visite, les malades du Voyage, des assommés, balafrés, blastés, sonnées, violés, etc … Pas de guérison, la littérature devenu moins une métaphore qu’ une Méthadone, comme un énorme produit de substitution à Voyage, la « came » majeur, de la pure à densité unique. À côté de Mauriac, « grand écrivain sans chef-d’œuvre », Céline, après Lautréamont, est l’homme d’un chef-d’œuvre : « cette nuit où m’avait plongé l’éblouissement lugubre de Voyage ». le chef-d’œuvre, c’est la nuit.
« Comme des empreintes de crampons dans la terre accueillante que je fus alors ».
« Comme un concert de Motorhead ».
Pour Paul Yonnet, la lecture est un acte métaphysique, quasi - sacramentel, « la vérité gît dans les livres », et messianique, « la lecture est un acte d’espérance ». « Pépite », « joint », « articulation », « isthme », « cheville », la lecture rapproche, articule, révèle. D’où l’impact destructeur de Céline et de Voyage. En état de réception maximum, d’attente fiévreuse, comme pour tout livre, Yonnet vit le livre comme un rassasiement et une dépossession, une assomption et un rapt : Voyage donne et reprend, ouvre et interdit. Il ne peut vivre avec cette « Visitation » de l’ange célinien, mais seulement tenter de survivre après. De toute façon, le livre est scellé : « je m’étais interdit de rouvrir Voyage », le retour impossible : «après la lecture de Voyage, j’étais vidé du désir de lecture ».
Le désir perdure, néanmoins, vital, premier, et de lire, et de retrouver l’accès, la formule de Voyage. Des pistes s’ouvrent, étranges, mêlés. Des phrases s’offrent comme des clés : « le génie, pensée d’enfance réalisée dans l’âge mûr », Maurras devenu « fou d’avoir eu à ce point raison » ; des présences s’affirment qui composeraient une communion dont Céline serait le célébrant absent, la place vide du chœur : Bernanos, Péguy, Maurras, Barrès, France (voire Renaud, Alain Gerbaud, l’art de l’accordéon). De part et d’autre de la ligne Dreyfus, qui partagent les consciences, dressent les camps. Et les pamphlets participe de cette tâche de salut qui est celle de Céline, non Portement de Croix, mais ingurgitation/régurgitation de toute la matière noire contemporaine : « Céline est un ver de vase qui vit en symbiose avec son époque, il s’en nourrit, et défèque ses tortillons un peu partout ».
Tranchant des petits ostracismes benêts, Yonnet place Céline dans son seul vrai axe : littéraire. Céline 1) découle de Zola, participe du naturalisme, 2) participe d’une histoire qui est celle de la langue, avant tout. D’où un chapitre étonnant sur Scribe et Céline, le plus grand débitant en pièces dramatique du XIXe et l’homme de Voyage.
« Quand j’ai lu le Voyage, j’ai été traversé par ce livre, coupé en deux, en trois, en dix, mais reconstitué aussitôt en moi-même, et j’ai eu le sentiment que son auteur me donnait l’ordre formel d’en rester là, de ne pas aller plus loin, de faire de la sociologie, de l’histoire, de la démographie, de l’anglais ou de l’économie, mais d’en rester là avec la littérature, d’aller voir ailleurs. C’est que j’ai fait ». Quand l’histoire d’une vie est bien l’histoire d’une lecture et de ses retombées, l’autobiographie devient la seule forme possible de critique littéraire. C’est ce que nous prouve Paul Yonnet, fils de Blanc de Saint-Bonnet et d’Yvette Horner, dans ce livre « intense, mordeur, déterminé ».

Massachussetts, capitale Baston

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8 fév 2009

Présente-t-on Dennis Lehane ? Rapidement alors. Depuis 1999, à l’angle de Guérif et Rivages, il tient une des très bonnes adresses du polar américain, maison de confiance dont la renommée s’est fait sur les aventures bostoniennes du couple Kenzy/ Gennaro (5 titres parus). Mais ce débitant agréé aime à varier les plaisirs et à troubler le chaland . En témoignent le gothique Shutter island (adapté par Scorcese, sortie en octobre 2009, BD signée De Metter chez Castermann) ou Mystic river (porté à l’écran par Clint Eastwood). Son dernier opus marie dans l’élan fresque historique et roman noir autour de l’immédiat après Première Guerre Mondiale.
Avouons-le, de ce côté-ci de l’Atlantique, comme millésime, 1919 a plutôt moyenne presse. L’année certes où on respire, où on rallume, mais où l’Europe aligne les totaux, compte ses pertes en tout genres (hommes, chevaux, matériel), année faste pour les prothésistes, les fondeurs et les marchands de voile. L’année de la conférence de Versailles. Sur la rive américaine, l’atmosphère est encore pire. C’est ce que nous montre Lehane dans Un pays à l’aube, en disposant les pièces, une fois de plus, sur l’échiquier bostonien et en poussant la partie jusqu’à un mat apocalyptique. Dressons l’état des forces : les blancs, les noirs, et surtout les rouges.
Les Blancs : Babe Ruth, artilleur des Boston Red Sox, star du base-ball ;les Coughlin, irlandais pur Cork, famille centrée autour de Thomas, le père, flic de droit divin et modérément corrompu ; Danny le fils, flic aussi, mais de la graine de bleu et de syndicaliste, Connor, autre fils, avocat alcoolique, Joe le tardillon frondeur - fugueur. Un monde d’hommes qu’Ellen, la mère des douleurs et qui, comme telle, se tient debout face à ce calvaire de virilités déchaînées, ponctuelle à la messe où elle se rend en voiture de maître. Nora, l’enfant trouvé lui sert de Marie-Madeleine. Ajoutons au tableau quelques autres flics, un maire pédophile, un chef de la police recru de rancœur et flanqué d’un adjoint vicieux à ravir.
Les Noirs : Luther Laurence, noble cœur mais porte-la-poisse en cavale, les Giddreaux, militants anti-racistes, Byron Jackson, secrétaire général du syndicat des grooms, le « bedeau » et ses porte-flingues
Les Rouges : les Abruzze, Nora et son père de mari, et toute une grande remue d’anarchistes, nihilistes, illégalistes, bolcheviques supposés et émeutiers avérés.
Fort de pareils bataillons, Lehane organise les stratégies, peaufine les énergies, agence ses flux, construit des affrontements avant tout politiques. Montée du syndicalisme et des revendications sociales, tensions nées de la ségrégation raciale et des rivalités ethniques entre immigrants, face à cela un capitalisme à front de taureau, une politique municipale autiste et un police moisie à souhait. Faites monter la pression sur plus de 700 pages : on aboutit alors à l’explosion attendue. Boston la patricienne part en vrille : explosion sur le parvis des églises, mailings piégés à destinations des huiles politiques et des grossiums de l’industrie, attentats à la bombe, défouraillages à tout va. Et pour bloquer, si besoin est, l’accélérateur, une grève de la police qui, lâchant les bas sur les beaux – quartiers, offre à la si digne Boston une nuit de carnaval sanglant à toute épreuve avec viols, feux de joie, pillages. « il est du genre à jouer du luth pendant les incendies » dit du maire Thomas Coughlin : monsieur est servi. Pour nous faire tâter l’ardeur du chaudron, Lehane mise autant sur des face – à – face insupportables que sur des scènes de groupe : confrontation aux allures de garrot entre Mc Kenna et Luther Laurence, entre les flics en passe de se syndicaliser et l’adjoint du maire ; sortie de messe dynamitée, mêlées sanglantes et sabrage de l’émeute. Gueule d’un bois très très noueux au réveil, mais, brother, ce sera la dernière : le Volstead act et la prohibition ouvre le prochain chapitre et, pourquoi pas, une suite au roman.
Le contrat est rempli. Lehane nous offre des visions infernales (les ravages américains de la grippe espagnole, l’infect déluge sucré qui déferle sur la basse ville depuis la carcasse fracassée d’un réservoir de mélasse) et des entrebaillements, des détails inoubliables : cet enfant - loup irlandais qui, après avoir écouté ce que lui disent les flammes, part crever les yeux d’une chèvre et ce dernier, fatal : les rats gavés d’une sucrerie, si gros, écrit-il, qu’on pourrait les « seller ».
L’univers de Lehane est celui du conflit généralisé : intime, familial, social, ethnique, racial, municipal, national. L’homme qui vit est en guerre, est aux prises. Violence aussi consubstantielle à l’homme que l’air et l’eau.
le roman s’achève sur l’arrivée en train, pour une nouvelle carrière, de Babe Ruth à New – York :
« Une femme ivre s’affala sur la portière du compartiment. Quand elle éclata de rire, il eut une érection ».
Qui dit mieux ?

le roman de Ramon

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1 fév 2009

Cela aurait pu s’appeler « le Casque et la Plume ou de l’impénétrable mystère de certaines dérives intellectuelles ». Cela s’appelle tout simplement Ramon. Livré signé Dominique Fernandez, édition Grasset.
Fernandez, le fils, ne fait pas de bruit avec sa paille pour amuser la terrasse, pas plus qu’il ne tente de s’extirper du gosier une note depuis longtemps absente ou s’emmêle les doigts en d’absurdes numéros d’anneaux chinois. Il se contente de consacrer huit cents pages, intenses et inégales, passionnantes, à la figure de son père, le critique et romancier Ramon Gabriel Adeodato Fernandez (1894-1944), dit aussi Ramon III ou Moncho.
Depuis 1958 qu’il écrit et publie des ouvrages, et sur tous les sujets : de la Sicile à Eisenstein, d’Amsterdam aux castrats, du Baroque et de l’homosexualité, Dominique Fernandez sait qu’un jour il aura rendez-vous avec ce livre-ci. Ce mozartien se doute bien qu’à l’heure dite la statue fissurée d’un commandeur altier et titubant viendra taper à sa porte, s’asseoir à sa table et que ce sera à lui, le fils, et de poser les questions et de tenter d’y répondre. « Chacun ne commence à se retourner vers son passé que lorsque son avenir se rétrécit », écrit-il. Sa fraîche immortalité n’y fait rien, à soixante-treize ans, Dominique Fernandez a jugé l’heure venu, celles des comptes, des débits et crédits, de la mémoire. Et tous les livres de Fernandez viennent s’organiser autour de ce dernier et semblent des prétextes agréables à en avoir, de longtemps, retarder la parution. Dont acte.
« J’écris ce livre pour essayer de percer le secret d’un destin si trouble qu’il a suscité jusqu’ici plus d’interrogations que de réponses » ; un « destin » qu’il esquisse ainsi : « socialiste à trente et un ans, critique littéraire d’un journal de gauche à trente-huit ans, fasciste à quarante-trois, collabo à quarante-six : pourquoi ? pourquoi ? ». Anticipons le propos : comment son père a-t-il pu être NRF et PPF, débattre avec Desjardins puis Montandon, prendre Doriot pour de Gaulle, trahit Meredith pour Goebbels. S’il reconnaît intenter un « procès » à son père, Dominique Fernandez n’entend pas être là pour absoudre ou foudroyer : « je n’entreprends ni une hagiographie ni un règlement de comptes. La dévotion comme le dénigrement sont exclus de mon projet. Ce fils cherche à expliquer l’inexplicable. ».
Ce père, qui ne lui a légué, outre son épaisse énigme, que le souvenir d’une gifle d’anthologie et une bicyclette, Fernandez mobilise d’abord tout son arbre généalogique pour l’expliquer : l’arrière grand-père mexicain, latifundiste et pistolero, qui se fait nommer chef de la légation mexicaine à Paris ; le grand – père diplomate que tue net une chute de cheval ; sa grand – mère de fer, la redoutable toulonnaise Jeanne Gabrié, fille d’un poète félibre, chroniqueuse de mode dont il nous lègue une image mythique : « Génitrix provençale … Mélange d’Agrippine et de Jocaste, Jeanne de Toulon, mère d’un fils unique, reportait sur cet enfant livré à son pouvoir la totalité de ses énergies démobilisées par le veuvage, en aplanissant devant lui les contrariétés, elle était sûre de la garder sous sa coupe. ». Pareille ascendance fera, au dire de son fils, le malheur intérieur et le succès social de son père. Fort de l’aura épicée du « métèque » fastueux, du jeune « barbare » dont les veines charrient un sang de matador et de sacrificateur aztèque, Ramon Fernandez rallie les suffrages.Ce taurillon licencié en philosophie et anglophile initie au tango (qu’il dansait comme un dieu au dire de W. Jankélévitch) des salons parisiens où il évolue en marchant sur les mains. Le gardant du péril marital, sa mère le pousse à des liaisons blasonnées : il en arborera surtout deux, avec Thérèse d’Innisdäl et Yvonne de Lestrange (« quel piquant pouvait trouver mon père à cette pomme auquel manquait le serpent ? »). Sa maîtresse en titre restant sa Bugatti tomate dont il fait retentir les jardins de Pontigny et avec laquelle il emmènera Mauriac (encore lui !) en Espagne. Un pétaradant hidalgo, sorte de Dirk Bogarde tropical, qui s’épanouit dans la critique littéraire (Proust, qu’il connut, Gide, Molière qu’il biographie en 1930), l’essai philosophique (De la personnalité, 1928) et le roman (Le Pari,1932), exerçant chez Gallimard une primature de l’intelligence littéraire reconnue de tous. Mais cette heureuse union de la Pléiade et du bandonéon est minée, en son fond, par une influence maternelle apparemment tonifiante, mais secrètement lénifiante : « une non - école, qui, laissant aux garçons la bride sur le cou, les choie, les dorlote à l’excès, leur épargne les contrariétés, ne les dresse à aucune discipline, ne leur apprend la maîtrise ni du temps, ni de l’argent ». Gardé par sa mère des périls de la Première Guerre Mondiale, travaillé par une homosexualité qui trouve écho chez Drieu, Aragon ou le parterre d’hommes exquis que sa mère ne manque pas d’assembler autour de lui, Ramon Fernandez, qui ne tient pas en place, jette néanmoins son dévolu sur Lilianne Chomette, jeune Sévrienne rencontrée à Pontigny, méthodique et mesurée, janséniste de maintien et mère de Dominique Fernandez. Une union intense mais qui ne résiste pas au quotidien et sombre dans la tension, l’altercation, la colère puis la violence. Des désillusions maritales et des infidélités en cascade qui vont de pair avec une évolution idéologique chaotique : acquis, contre tout son monde, à la défense des « porte - monnaies vides », Ramon Fernandez, se laisse peu à peu gagner par un courant de dérive qui le mène de la gauche anti – communiste au doriotisme jusqu’à devenir une figure emblématique du PPF puis, la guerre perdue, un des plumes agréée de la Collaboration. Et c’est là l’ « infracassable noyau de nuit » qu’a tenté de briser Dominique Fernandez. Répétons-le : comment peut – on passer de Pontigny à Nuremberg, de l’explicitation raffinée du monde proustien à l’apologie brut de décoffrage de Jacques Doriot ? Dominique Fernandez qui, sans se vouloir hagiographe, se fait promoteur de la cause et avocat du diable, risque quelques clefs d’interprétation : suicide social et intellectuel qui prend la forme d’un double jeu ironique ou parodique, fascination homosexuelle pour le mâle fasciste, obsession de l’incarnation de la pensée, de la mise en acte de la personnalité : « j’aime les trains qui partent » déclarait-il (et l’on sait le sens que ses derniers maîtres donneront à la chose). Quand il meurt d’une embolie le 2 août 1944, empâté, alcoolique, Ramon Fernandez emmène avec lui la clef du drame. Fine fleur d’une génération qui avait sans doute trop misé sur le primat de l’intelligence, trop sacrifié à l’amour de la forme et au culte de la culture, pour pouvoir résister à l’ascendant de certaines « pesanteurs » (au sens que Simone Weil donnera à ce terme) historiques, que seule la grâce (ou à tout le moins son désir) permet de combattre. Que n’a-t-il suivi son ami Bernanos au Brésil.
Ramon Fernandez écrivait à propos de Balzac et de Proust : « le premier dépose, par son explosion, des cendres où l’autre cherche en tâtonnant les traces de son destin perdu ». Tel est sans doute la clé de Ramon.