Présente-t-on Dennis Lehane ? Rapidement alors. Depuis 1999, à l’angle de Guérif et Rivages, il tient une des très bonnes adresses du polar américain, maison de confiance dont la renommée s’est fait sur les aventures bostoniennes du couple Kenzy/ Gennaro (5 titres parus). Mais ce débitant agréé aime à varier les plaisirs et à troubler le chaland . En témoignent le gothique Shutter island (adapté par Scorcese, sortie en octobre 2009, BD signée De Metter chez Castermann) ou Mystic river (porté à l’écran par Clint Eastwood). Son dernier opus marie dans l’élan fresque historique et roman noir autour de l’immédiat après Première Guerre Mondiale.
Avouons-le, de ce côté-ci de l’Atlantique, comme millésime, 1919 a plutôt moyenne presse. L’année certes où on respire, où on rallume, mais où l’Europe aligne les totaux, compte ses pertes en tout genres (hommes, chevaux, matériel), année faste pour les prothésistes, les fondeurs et les marchands de voile. L’année de la conférence de Versailles. Sur la rive américaine, l’atmosphère est encore pire. C’est ce que nous montre Lehane dans Un pays à l’aube, en disposant les pièces, une fois de plus, sur l’échiquier bostonien et en poussant la partie jusqu’à un mat apocalyptique. Dressons l’état des forces : les blancs, les noirs, et surtout les rouges.
Les Blancs : Babe Ruth, artilleur des Boston Red Sox, star du base-ball ;les Coughlin, irlandais pur Cork, famille centrée autour de Thomas, le père, flic de droit divin et modérément corrompu ; Danny le fils, flic aussi, mais de la graine de bleu et de syndicaliste, Connor, autre fils, avocat alcoolique, Joe le tardillon frondeur - fugueur. Un monde d’hommes qu’Ellen, la mère des douleurs et qui, comme telle, se tient debout face à ce calvaire de virilités déchaînées, ponctuelle à la messe où elle se rend en voiture de maître. Nora, l’enfant trouvé lui sert de Marie-Madeleine. Ajoutons au tableau quelques autres flics, un maire pédophile, un chef de la police recru de rancœur et flanqué d’un adjoint vicieux à ravir.
Les Noirs : Luther Laurence, noble cœur mais porte-la-poisse en cavale, les Giddreaux, militants anti-racistes, Byron Jackson, secrétaire général du syndicat des grooms, le « bedeau » et ses porte-flingues
Les Rouges : les Abruzze, Nora et son père de mari, et toute une grande remue d’anarchistes, nihilistes, illégalistes, bolcheviques supposés et émeutiers avérés.
Fort de pareils bataillons, Lehane organise les stratégies, peaufine les énergies, agence ses flux, construit des affrontements avant tout politiques. Montée du syndicalisme et des revendications sociales, tensions nées de la ségrégation raciale et des rivalités ethniques entre immigrants, face à cela un capitalisme à front de taureau, une politique municipale autiste et un police moisie à souhait. Faites monter la pression sur plus de 700 pages : on aboutit alors à l’explosion attendue. Boston la patricienne part en vrille : explosion sur le parvis des églises, mailings piégés à destinations des huiles politiques et des grossiums de l’industrie, attentats à la bombe, défouraillages à tout va. Et pour bloquer, si besoin est, l’accélérateur, une grève de la police qui, lâchant les bas sur les beaux – quartiers, offre à la si digne Boston une nuit de carnaval sanglant à toute épreuve avec viols, feux de joie, pillages. « il est du genre à jouer du luth pendant les incendies » dit du maire Thomas Coughlin : monsieur est servi. Pour nous faire tâter l’ardeur du chaudron, Lehane mise autant sur des face – à – face insupportables que sur des scènes de groupe : confrontation aux allures de garrot entre Mc Kenna et Luther Laurence, entre les flics en passe de se syndicaliser et l’adjoint du maire ; sortie de messe dynamitée, mêlées sanglantes et sabrage de l’émeute. Gueule d’un bois très très noueux au réveil, mais, brother, ce sera la dernière : le Volstead act et la prohibition ouvre le prochain chapitre et, pourquoi pas, une suite au roman.
Le contrat est rempli. Lehane nous offre des visions infernales (les ravages américains de la grippe espagnole, l’infect déluge sucré qui déferle sur la basse ville depuis la carcasse fracassée d’un réservoir de mélasse) et des entrebaillements, des détails inoubliables : cet enfant - loup irlandais qui, après avoir écouté ce que lui disent les flammes, part crever les yeux d’une chèvre et ce dernier, fatal : les rats gavés d’une sucrerie, si gros, écrit-il, qu’on pourrait les « seller ».
L’univers de Lehane est celui du conflit généralisé : intime, familial, social, ethnique, racial, municipal, national. L’homme qui vit est en guerre, est aux prises. Violence aussi consubstantielle à l’homme que l’air et l’eau.
le roman s’achève sur l’arrivée en train, pour une nouvelle carrière, de Babe Ruth à New – York :
« Une femme ivre s’affala sur la portière du compartiment. Quand elle éclata de rire, il eut une érection ».
Qui dit mieux ?
fév 08



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21 février 2009 à 20:57
Dans votre enthousiasme, justifié par ailleurs, vous oubliez, mais c’est un des points esentiels du livre… que Babe Ruth est blanc(cf p. 23)….
22 février 2009 à 8:24
BONJOUR MR ANGELIER.
Premièrement votre commentaire et un pousse au crime à la lecture.
chose que l’on ne peut vous reprocher.
Second point, suivant avec intérêt vos émissions, je m’inquiète de la disparition de la ” la malle des Indes “.
Ne l’ayant pas suivi malheureusement de manière constante, je me désole de la disparition des livres et sujets citées qui ne me sont plus accessibles.
En clair est il possible d’obtenir les sujets et livres attenants aux émissions passées.
Bien à vous
benoît.