ROSE BALLET
Il y a le rose dont on fait les romans, désuet et suranné, le rose baiser, à étaler sur la lèvre, celui dont on fait les bonbons, pour boudoir chou, celui qui sert à la bibliothèque des enfants bien sages. Et puis, enfin, le rose dit ballet, pour adultes peu sages. Le rose pour manchot salace, barbouilleuse mondaine, indic chic et fillettes dévoyées. Celui qui nous occupe. La lecture du livre de Benoît Duteurtre (Grasset, 17 euros) dont je ne connaissais jusqu’à présent que les philippiques dardées contre la musique contemporaine, ses caciques et ses pompes, et le fait qu’il était de la descendance de René Coty (les pieds dans l’eau, Gallimard), m’a eu comme un goût de madeleine. Et comme il va être question, j’ose, de biscuits trempés en eau trouble, roulons. Je me revois, c’était il y a quarante ans, à bord d’un fauteuil en cuir craquelé, perçu comme colossal et qui engloutissait ma mince personne. Hôte, le temps d’un dimanche, d’un oncle qui aimait les chansonniers, l’opéra et San Antonio, j’avais prélevé dans sa pile de Crapouillot un numéro sur les « secrets de la Ve ». Si la « Cinquième » me laissait froid, le terme de « secrets » avait piqué le lecteur de la bibliothèque verte et l’amateur de Zorro que j’étais encore. Et c’est là , alors que les adultes parlaient au jardin, que, pour la première fois, j’ai découvert « les ballets roses ». M’est resté de cette lecture, outre l’odeur de cigare qui flottait dans la maison et la déambulation inquiétante d’un énorme chien de garde, une impression d’érotisme glauque, d’une verdeur pécheresse bien autrement émotionnante que celle de la bibliothèque du même nom.
Au cœur de l’affaire se dresse la silhouette picaresque d’un homme aujourd’hui oublié : André Le Troquer. Poilu endurant qui revint manchot du Front, avocat socialiste et cacique du parti, résistant en délicatesse d’égo et de doctrine avec le Général et puis, couronnement d’une carrière de dur – à - cuire (mais rapide à émouvoir quand on était une dame) : président de l’Assemblée nationale où il succède à Édouard Herriot. Revue passée des décorations et des hauts faits, passons aux bas instincts : André aime les femmes avec une rage goulue qui le fait quitter son épouse pour une maîtresse plantureuse, Simone Michot alias l’actrice Fanny Clair alias la modiste Fanny Mauve. Cette dernière finalement évincée par une « comtesse » Pinajeff, demi-mondaine roumaine usant d’une aptitude à enduire les toiles, débiter des portraits officiels, pour se faufiler sous les lambris républicains. André disposant d’un pavillon de chasse, le Butard, idoine pour dîners fins et repas d’amis. Rien là de bien fracassant, je suis d’accord. Le fracas, encore discret, retentit dans Le Monde du 10 janvier 1959 où l’on signale qu’un certain Jean Merlu, 34 ans, ex-lampiste de la DST, vient d’être inculpé pour détournement de mineures qu’il livrait à certains majeurs au cours de parties dûment carrées. Le problème vient qu’il met en cause André le Troquer et son Butard qui prend des allures du culbutoir forestier. La justice suivant son cours inexorable, on met à jour l’existence de séances très théâtralisées où de pures jeunes filles avides de conquérir le monde (du spectacle) opéraient avec la Comtesse Pinajeff, le policier Pinabel (sic) et le dit Merlu face à un André Le Troquer l’œil écarquillé et la main active. Tomberont également au terme de l’enquête un opulent commerçant, un coiffeur mondain et un restaurateur connu. À l’issue du procès, Merlu récoltera cinq années de prison, André Le Troquer écopera d’un an avec sursis (peine légère, mais la déconsidération publique en est une autre, lourde à souhait). La comtesse s’en tirant avec une amende. Merlu, devenu restaurateur pigalleux, offrira à ses hôtes, maintes années plus tard, en souvenir de ses années Le Troquer, un porte-clef orné d’une petite ballerine.
Affaire des Poisons, du Collier, Stavisky, Markovic : régime, dis – moi ce qui t’ébranle, je te dirais qui tu es. Certes, mais le livre de Benoît Duteurtre vaut pour autre chose que l’entrouverture d’un dossier oublié : pour la randonnée intime dans un passé familial et pour l’évocation amusée d’un monde aujourd’hui chimérique : celui de la quatrième et des débuts de la cinquième république française. Merlu retrouvé et guère loquace, archives dépouillées le cœur battant, promenade au lieu du délit : laissons la main unique et baladeuse de Le Troquer faire son office, nous avons, nous, rendez-vous avec le décor. C’est pour cela que nous sommes venus, pas pour la pièce. Rendez-vous avec « ce temps où les hommes portaient des chapeaux, où chaque place de Paris comptait son enseigne « beurre, œufs, fromages », où les églises étaient pleines et le communisme fervent, où la pornographie demeuraient clandestine, où Patachou chantait « la bague à Jules », où de Gaulle boutait l’OTAN hors de France, où la fin du monde semblait suspendue à un bouton atomique, où l’histoire demeurait ouverte à un horizon de conquête pour les femmes, les noirs, les homosexuels et l’industrie française, où l’on pouvait passer la nuit dans les cinémas, où il fallait deux jours pour rejoindre la Méditerranée, où les réserves de poisson n’étaient pas épuisées, où nos parents étaient encore jeunes, où je n’étais pas encore né ». Moi si, cher Duteurtre, et encore adepte d’un rose tout ce qu’il y a de layette. De toute façon, comme le dit le titre de la collection où est paru votre livre, « Ceci n’est pas un fait divers », rien que des souvenirs, en brassées. Ce qui compte.



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