Je ne sais pas ce que vous avez fait de votre juillet et de votre août, j’ai, quant à moi, fait «La religion » de Tim Willocks (ed. Sonatine). Il y a en effet des livres, « Les bienveillantes » en font partie comme « L’échiquier du mal » de Simmons ou « Orbitor » de Cartarescu, qui se « font », comme des montagnes, des déserts, des sentiers de très (trop) grande randonnée. Des livres qui vous donnent le sentiment du périple profond, de l’équipée psychique. C’est une lecture sans bouteille possible, en apnée psychologique intégrale. De Willocks, on avait déjà reçu au ventre deux autres titres : Bad City Blues (L’olivier) et Les rois écarlates (id.), mais, là , la dose est triple, la pression maximum. La scène est à Malte, en 1565. Malte, ultime bastion de la Chrétienté en Méditerranée où s’accrochent, bec et ongles, bec de fer et ongles en sang, les Chevaliers de l’Ordre hospitalier de Saint – Jean de Jérusalem sous le commandement de Parisot de La Valette. Le roman s’écartèle entre deux dates : 13 mai et le 9 septembre. Le temps d’un siège, opéré sans succès par les forces de la Porte, soucieuses d’arracher cette épine christique au corps sacré de l’empire des Croyants. Un siège narré en temps réel par un Willocks, mué en copiste de l’Apocalypse. Entre les deux têtes de cet arc électrique, un paysage mouvant et effondrée, un « charnier divin » (Huysmans) : marécages de tripailles fumant au soleil de Dieu, sang en écoulement torrentiel, éboulis colosses de murailles, rumeurs de prières, cris d’agonie, râles de jouissance, malédictions, chuchotis comploteurs, proférations. Encens et détonations. Ce qui fait l’architectonique de l’ensemble, c’est, non la minutie de la reconstitution, le côté « sang et lumières », mais l’énergétique des personnages. Willocks affronte des masse énergétiques dotées d’un potentiel X et d’une logique fonctionnelle Y, de la physique pure : Mathias Tannhauser, enfant de la guerre élevé dans le corps des janissaires pour ensuite repasser dans le camps chrétien, mercenaire humaniste, trafiquant esthète, trancheur de montagnes ; Bors, son bras droit, entre Hulk et capitaine Haddock ; Dame Carla Le Penautier en quête d’un fils inconnu et son amie Amparo ; l’inquisiteur Ludovico lisse et tranchant comme un rasoir de tonsure. Mais ceux-là règlent avant tout, et malgré les apparences, des comptes très personnels. Restent les autres, Malte, aux murailles émiettées comme une hostie par les assauts, et ses chevaliers répartis en autant de « langues » qui sont des corps d’armée. Face à eux, l’armée ottomane, qui fond comme le beurre sur la poêle : extraordinaire paysage militaire, grouillant et fastueux, du tailleur de poupe au mousquetaire, du muezzin au janissaire bektashi, tout de soie et d’acier. Et Willocks d’actionner la centrifugeuse : la mêlée est énorme dont les vrais héros sont les armes. Coutelas d’éventration, sabre d’abordage, pertuisane qui va chercher la mort aux confins des armures comme le serpent un œuf au bout du terrier, épée à une main, deux mains, frêle mousquet aux balles de pierre, obusiers aux boulets planétaires et fins canons d’abordage à la mitraille ravageuse. Le dialogue amoureux de la chair et du fer, de la pierre et du sang : mille milliards de blessures d’où s’écoulent les ruisseaux de pus et les fleuves de sang qui empoissent le sol des hôpitaux maltais et la terre des campements turcs. Bataille navale et charge de cavalerie. Willocks, face à pareille empoignade, a eu l’exact flair de ne pas juger, de nous épargner le laïus poitrinaire sur la folie religieuse et la barbe à papa sur le fanatisme des croyants : il descend dans la fosse, jauge, pèse, peint au couteau, creuse ses personnages à plein pouce et vous laisse choisir. La parole est à la salle. Entrez en « Religion », lisez Willocks : « Lecteurs, vous pourrez dire, j’y étais ».
Tous les billets de septembre 2009
sept 07



Imprimer