À ceux qui n’ont pas souhaité ou pu écouter, il y a nombre d’années, l’excellent “Bon Plaisir” de Pierre Chaunu produit par Ludovic Cellier pour France Culture (à rediffuser) et qui ne verrait en lui, Chaunu, à tort, qu’un mandarin bourru versé dans la thanatologie apocalyptique, l’Ézéchiel des berceaux vacants ou l’Isaïe du gouffre moral occidental, je recommande la lecture de ce chef-d’oeuvre qu’est son texte “Le fils de la morte”, publié en 1987, chez Gallimard, dans le recueil “Ego-Histoire” dirigé par Pierre Nora : En voici l’ouverture :

“Je suis historien parce que je suis le fils de la morte et que le mystère du temps me hante depuis l’enfance. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me trouve fasciné par la mémoire. Elle retient le ciment de l’esprit, le secret de notre identité, le mémoire nous livre au vertige de l’être et du temps. Comme vous, et comme le néandertalien qui, il y a quarante cinq mille ans, à la Chapelle aux saints, dans cette Corrèze où s’enracine ma souche paternelle, enterra avec un rite complexe et, sans nul doute, pleura le premier mort, donc le premier homme vraiment homme qui vécut dans le pays sachant la mort, comme lui, comme vous, j’ai un problème avec le temps. En vérité, je suis tenté de le croire, nous n’avons jamais eu, depuis que nous savons chasser, d’autre problème que celui-là. Et cet unique problème est celui de la mort. Nous savons que le temps, disons, mieux, la durée, ne s’écoule que dans un seul sens, qui nous pousse, dans son tunnel, de la béance de l’avant à la béance de l’après. On ne remonte pas le temps.” (p. 61 du volume cité)