MONSIEUR DE MEUDON (sur Céline)
« Il faut toujours se méfier de l’absence de douleur ».
Après celle, d’une dureté limpide, de Joseph de Maistre, dans sa première Soirée de Saint – Petersbourg (« ôtez du monde cet agent incompréhensible … »), avant celle, à l’érudition foisonnante, de Roger Callois, dans ses Essais de sociologie, la brève incursion claudélienne dans l’évocation du bourreau me semble toucher juste (et l’expression n’est pas innocente), mettre pleine cible. L’auteur du Soulier de satin place en effet dans la bouche des factionnaires affectés à la garde des murailles de Mogador, troisième journée, scène IV, l’échange suivant :
Premier soldat
Écoute, ça recommence
Deuxième soldat
Je n’entends rien.
Troisième soldat
Y a pas de danger que nous entendions encore quelque chose. Bon Dieu ! j’en ai plein la malle. Oh là là ! mais quel cri il a poussé !
Deuxième soldat
Un cri comme ça, c’est quand on touche la fibre.
Premier soldat
Quelle fibre ?
Deuxième soldat
C’te affaire que cherchent le bourreaux. Chez les uns, elle est ici, chez les autres pas. La fibre, quoi.
Passage tout célinien où il en va donc de la nature et de la localisation d’une certaine « fibre ». On dit souvent du prochain qu’il a la fibre musicale, bricoleuse ou voyageuse. « Fibre » signifiant alors penchant, talent. Mais la fibre claudélienne est d’une tout autre nature, valant, elle, pour le nerf de la vie, la corde - mère dont la vibration, le chant, coïncide avec l’existence même de celui, celle, sur lequel, laquelle, elle est tendue. L’homme est un violon à une corde, mais une chanterelle si fine que le commun l’ignore, seuls à la voir : les bourreaux et les saints. Le bourreau, entendu comme un artisan supérieur (« Monsieur » de sa ville, comme l’évêque) ,un maître – luthier, virtuose de la souffrance, apte à isoler et à se jouer de ce nerf de la vie qui est bien au-delà de la pure réalité physiologique : un principe - premier, un axe infime. Et qu’on peut atteindre par rien qu’un regard. Il est clair que le bourreau est là , pour Claudel, une pure métaphore. Image du directeur d’âme, de l’ange, voire, et c’est notre avis, image de l’écrivain. Exécuteur des basses œuvres de l’âme du monde, l’écrivain en sa vérité, face au lecteur, serait là pour « toucher la fibre », pincer le nerf premier, faire vibrer la corde – mère. Le regard du Christ, la prunelle de l’inquisiteur ou de ses disciples (Cf. « l’immense réprobation » du regard de l’Idiot face à la femme cruelle) savaient, en un éclair, toucher la fibre. Faire avouer ce très bas - monde.
Bref en – tête doloriste qui permet de rejoindre notre sujet : le Céline de Paul Yonnet (de Fallois), livre bouleversant. Paul Yonnet y tente ceci : dire ce que Voyage (au bout de la nuit) à fait de sa vie, à sa vie, comment vivre après Voyage, sans Voyage, dans la lumière noire de Voyage. Il lui est arrivé Voyage. Et le livre lu, cuvé lentement, a, lui aussi, « toucher la fibre ».
Céline, médecin, voyant, a touché la « fibre » de l’homme du siècle dernier. Le sombre peuple non des « voyageurs » (qui aiment à voyager), mais des « voyagiens » (qui aiment à lire Voyage) semble infini : le monde comme une vaste salle d’attente où le docteur Destouches fait patienter, avant visite, les malades du Voyage, des assommés, balafrés, blastés, sonnées, violés, etc … Pas de guérison, la littérature devenu moins une métaphore qu’ une Méthadone, comme un énorme produit de substitution à Voyage, la « came » majeur, de la pure à densité unique. À côté de Mauriac, « grand écrivain sans chef-d’œuvre », Céline, après Lautréamont, est l’homme d’un chef-d’œuvre : « cette nuit où m’avait plongé l’éblouissement lugubre de Voyage ». le chef-d’œuvre, c’est la nuit.
« Comme des empreintes de crampons dans la terre accueillante que je fus alors ».
« Comme un concert de Motorhead ».
Pour Paul Yonnet, la lecture est un acte métaphysique, quasi - sacramentel, « la vérité gît dans les livres », et messianique, « la lecture est un acte d’espérance ». « Pépite », « joint », « articulation », « isthme », « cheville », la lecture rapproche, articule, révèle. D’où l’impact destructeur de Céline et de Voyage. En état de réception maximum, d’attente fiévreuse, comme pour tout livre, Yonnet vit le livre comme un rassasiement et une dépossession, une assomption et un rapt : Voyage donne et reprend, ouvre et interdit. Il ne peut vivre avec cette « Visitation » de l’ange célinien, mais seulement tenter de survivre après. De toute façon, le livre est scellé : « je m’étais interdit de rouvrir Voyage », le retour impossible : «après la lecture de Voyage, j’étais vidé du désir de lecture ».
Le désir perdure, néanmoins, vital, premier, et de lire, et de retrouver l’accès, la formule de Voyage. Des pistes s’ouvrent, étranges, mêlés. Des phrases s’offrent comme des clés : « le génie, pensée d’enfance réalisée dans l’âge mûr », Maurras devenu « fou d’avoir eu à ce point raison » ; des présences s’affirment qui composeraient une communion dont Céline serait le célébrant absent, la place vide du chœur : Bernanos, Péguy, Maurras, Barrès, France (voire Renaud, Alain Gerbaud, l’art de l’accordéon). De part et d’autre de la ligne Dreyfus, qui partagent les consciences, dressent les camps. Et les pamphlets participe de cette tâche de salut qui est celle de Céline, non Portement de Croix, mais ingurgitation/régurgitation de toute la matière noire contemporaine : « Céline est un ver de vase qui vit en symbiose avec son époque, il s’en nourrit, et défèque ses tortillons un peu partout ».
Tranchant des petits ostracismes benêts, Yonnet place Céline dans son seul vrai axe : littéraire. Céline 1) découle de Zola, participe du naturalisme, 2) participe d’une histoire qui est celle de la langue, avant tout. D’où un chapitre étonnant sur Scribe et Céline, le plus grand débitant en pièces dramatique du XIXe et l’homme de Voyage.
« Quand j’ai lu le Voyage, j’ai été traversé par ce livre, coupé en deux, en trois, en dix, mais reconstitué aussitôt en moi-même, et j’ai eu le sentiment que son auteur me donnait l’ordre formel d’en rester là , de ne pas aller plus loin, de faire de la sociologie, de l’histoire, de la démographie, de l’anglais ou de l’économie, mais d’en rester là avec la littérature, d’aller voir ailleurs. C’est que j’ai fait ». Quand l’histoire d’une vie est bien l’histoire d’une lecture et de ses retombées, l’autobiographie devient la seule forme possible de critique littéraire. C’est ce que nous prouve Paul Yonnet, fils de Blanc de Saint-Bonnet et d’Yvette Horner, dans ce livre « intense, mordeur, déterminé ».