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Tous les billets de la catégorie Non classé

Intérieur nuit (sur le récent livre de Jean-Jacques Schuhl)

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7 fév 2010

Les livres de Jean - Jacques Schuhl, quatre en presque quarante ans (”Rose poussièe”/1972, “Télex n°1″/1976, “Ingrid Caven”/2000 et ce tout dernier ; Gallimard les quatre), nous arrivent comme des signes, des passages de comêtes ou de silhouettes entrevues de qui l’on croyait disparu : mais qu’a-t-il fait, tout ce temps durant ? Comment a-t-il vécu ? Yves Adrien participe, également, de ce goût de la fugacité et de la déflagration, du retour bref mais sec, en éclair. Puis disparition, mais pour longtemps ? Mais qu’ont-ils fait tout ce temps durant ? “je viendrais comme un voleur” a dit quelqu’un.
Cette “entrée des fantômes” (mitoyenne de celle dite “des médiums” dont André Breton s’était fait le cerbère à monocle) se veut à la fois accès et dramaturgie : loin de ces entrées à flon-flon (mais là sans l’ombre d’un) qui parsèment la scène lyrique, plutôt un accès réservé et pour des présences chéries et étranges : Talleyrand ou Jean-Pierre Rassam, Byron au bras d’Ingrid Caven, Peter Lorre en croupe de Raoul Ruiz. Restif, hibou en épaulette. Ce livre est une porte, un accès entrouvert pour quelques présences rédemptrices ou curieusement vivifiantes. Les fantômes de Schuhl ne sèment pas la terreur, mais ont la poigne douce du souvenir. Plus Mme Muir que Roderick Usher. Ils s’invitent, se servent des drinks et vous parlent sans vous fixer. À quoi bon, on se connaît tellement. Un “accès pyromane” pour, doucement, réveiller, réembraser la mémoire.
La scène est à Paris, rue St Roch (noire, encaissée, sans faste, écartée), dans un restaurant asiatique ou notre homme a ses habitudes. Raoul Ruiz, qui y dinent, aborde Schuhl et lui offre le rôle du chirurgien dans un film tiré des “Mains d’Orlac”, roman de Maurice Renard. “Les Mains d’orlac” : sans doute la méthode de Schuhl. Un pianiste virtuose, aux mains ravies dans un accident de train, se voit greffer les appendices d’un tueur fou. Et notre pétrisseur de clavier d’être pris d’envies assassines. Ce sont les mains qui décident, vivent leur vie. À l’instar du chirurgien lancé dans des greffes insensées, des montages déments, Schuhl se veut plus monteur que cadreur, assembleur - marqueteur que chef-opérateur. Comme sa vie, son texte vit de rencontres, de heurts au détours d’un couloir, au fil d’un escalier, d’adresses éronnées et de numéros fautifs. Pas de parcours, d’estuaire balisé : un déboussolage rigoureux, une errance méthodique. La vérité du réel est à ce prix. Et le texte qui en découle n’a d’ailleurs pas sens commun. On n’en épuise pas la signification comme on siphone un réservoir. Jamais on n’aura fini de le lire car il n’a ni début, ni fin, ni intrigue prescrite, ni personnages découpés : rien que des élans, des ombres, des voix qui chuchotent ou s’exclament, des volets qui claquent et des lampes qui grésillent. “Ruelle ténébreuse” ou “image dans le tapis”. Sans fin.

Chessex chez Sade

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25 jan 2010

C’est “Chessai”, je sais, qu’il faut dire. Comme “pays de Geai”. Oui, mais là, j’ai bien envie de m’offir un X, et un X majuscule, sifflant et bien saignant : CHES - SEX. Car de sexe, entendez d’organe, d’écoulement, de format, d’usure, de béance complice, il en est plus que question dans l’ultime opus, posthume (il est mort en octobre 2009), du maître de Payerne (Suisse) : Jacques Chessex : Le dernier crâne du Marquis de Sade (Grasset). En 171 pages tassées et décantées, avec finition aux petits ciseaux, Chessex nous narre avec minutie et avidité, les dernières semaines de Donatien - Alphonse, 74 ans, les deux tiers en prison. Sade, avant d’être un patronyme vainqueur, un texte, une plume, c’est avant tout un corps. Une masse énorme et charnue ; un tas adipeux qui ricoche, furibond, aux quatre murs de sa cellule et n’en peut plus de n’en plus pouvoir. Un corps sujet à d’étanges merveilles comme rayonnement, sulfurisation, fumées : une parodie des phénomènes mystiques. Sa vie n’est désormais qu’une basse-fosse sans cul, un mouroir morose où le grand fouetteur, ce sodomite glorieux, ce picoteur d’élite, assiste à sa propre déconfiture. À toutes heures scruté, espionné, soumis à fouille, il trouve néanmoins encore quelques proies à fasciner, quelque complicité, telle la jeune Madeleine Leclerc (”une vraie petite salope, sous ses airs d’ange transparent”) avec qui il se maintient en forme : si elle lui enfourne en le “boyau culier” d’invraisemblables béliers de bois durs et bien poncés, lui l’astreint à un régime de punition coquet, faisant de son sexe frais un de ses coussinet hérissés d’épingles comme en ont les tailleurs à leur poignée. Pratiques régulières rythmées par les saillies blasphématoires que Sade assène à son confesseur, l’abbé Fleuret et par l’horreur que lui inspire la possible autopsie de son corps. Il passe en décembre 1814. Rien n’est respecté de ses ultimes volontés : son corps ouvert sera, sa tombe piquée d’une croix. Reste ce crâne dont les tribulations, disparitions et résurrections, font la seconde part du roman : partie de furet où la crâne de Sade s’affirme relique incendiaire, ferment de malédiction que l’auteur lui-même s’en va dénicher en un recoin de la Suisse. Même si la seconde partie (entendez purement “crânienne”) accuse une baisse de régime, la toute première moitié est un des mieux cuisinées de la rentrée. À lire donc en toute candeur ; d’autant qu’en Suisse le dit ouvrage s’est vu nanti d’un blister pour protéger les vierges prunelles de ses incongruités obscènes…
Si d’aventure, Sade finissant devait se voir, de nouveau, porté à l’écran, osons Depardieu : colossal et désabusé, il y sera sûrement plus à sa place que dans Bellamy de Chabrol, vu samedi soir, où il occupe le cadre avec l’enthousiasme d’une part de tripes posée sur un papier d’emballage.

le sourire est en deuil, deux rides de plus : Roger Pierre a passé ; Maurane aussi, entendez Camille, fauréen céleste.

Dorénavant sans Remo

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25 oct 2009

Eh, là-haut, il faudrait un peu se calmer, où je me désabonne ! Chaunu Hier, Remo Forlani ce jour : la note affiche un taux d’épiçage, je pense, excessif. Remo Forlani est parti : les “Mauvais Genres” sont en deuil : la BD affiche une case en moins, perdant un de ses plus brûlants défenseurs ; les chats sont tristes : un ami en moins ; le cinéma perd un afficionado de toujours. Quant à Erretélle, c’est son âme qui s’en va. Il y a des week-ends comme ça.
J’ai pas mal lu Forlani, enfant, dans la bibliothèque paternelle. Je ne l’ai rencontré qu’une fois, dans le grand hall d’ RTL, en compagnie de Daniel Prévost. C’était en 83, pendant mon année Anagram. Le dialogue, textuel, a été le suivant :

RF : Alors, ça va, Daniel ?

DP : Ca va mon pépère.

RF: Rassure moi Daniel, on est bien là pour sauver l’Occident chrétien ?

DP : tout à fait fait mon pépère.

RF : Alors, je suis rassuré.

Et Remo Forlani, un bon mère 90, catogan et ciré jaune, de s’éloigner.

C’est fois-ci, c’est pour de bon. Tchao.

En forme d’adieu à Pierre Chaunu (1923-2009)

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24 oct 2009

À ceux qui n’ont pas souhaité ou pu écouter, il y a nombre d’années, l’excellent “Bon Plaisir” de Pierre Chaunu produit par Ludovic Cellier pour France Culture (à rediffuser) et qui ne verrait en lui, Chaunu, à tort, qu’un mandarin bourru versé dans la thanatologie apocalyptique, l’Ézéchiel des berceaux vacants ou l’Isaïe du gouffre moral occidental, je recommande la lecture de ce chef-d’oeuvre qu’est son texte “Le fils de la morte”, publié en 1987, chez Gallimard, dans le recueil “Ego-Histoire” dirigé par Pierre Nora : En voici l’ouverture :

“Je suis historien parce que je suis le fils de la morte et que le mystère du temps me hante depuis l’enfance. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me trouve fasciné par la mémoire. Elle retient le ciment de l’esprit, le secret de notre identité, le mémoire nous livre au vertige de l’être et du temps. Comme vous, et comme le néandertalien qui, il y a quarante cinq mille ans, à la Chapelle aux saints, dans cette Corrèze où s’enracine ma souche paternelle, enterra avec un rite complexe et, sans nul doute, pleura le premier mort, donc le premier homme vraiment homme qui vécut dans le pays sachant la mort, comme lui, comme vous, j’ai un problème avec le temps. En vérité, je suis tenté de le croire, nous n’avons jamais eu, depuis que nous savons chasser, d’autre problème que celui-là. Et cet unique problème est celui de la mort. Nous savons que le temps, disons, mieux, la durée, ne s’écoule que dans un seul sens, qui nous pousse, dans son tunnel, de la béance de l’avant à la béance de l’après. On ne remonte pas le temps.” (p. 61 du volume cité)

“CHARNIER DIVIN”

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7 sept 2009

Je ne sais pas ce que vous avez fait de votre juillet et de votre août, j’ai, quant à moi, fait «La religion » de Tim Willocks (ed. Sonatine). Il y a en effet des livres, « Les bienveillantes » en font partie comme « L’échiquier du mal » de Simmons ou « Orbitor » de Cartarescu, qui se « font », comme des montagnes, des déserts, des sentiers de très (trop) grande randonnée. Des livres qui vous donnent le sentiment du périple profond, de l’équipée psychique. C’est une lecture sans bouteille possible, en apnée psychologique intégrale. De Willocks, on avait déjà reçu au ventre deux autres titres : Bad City Blues (L’olivier) et Les rois écarlates (id.), mais, là, la dose est triple, la pression maximum. La scène est à Malte, en 1565. Malte, ultime bastion de la Chrétienté en Méditerranée où s’accrochent, bec et ongles, bec de fer et ongles en sang, les Chevaliers de l’Ordre hospitalier de Saint – Jean de Jérusalem sous le commandement de Parisot de La Valette. Le roman s’écartèle entre deux dates : 13 mai et le 9 septembre. Le temps d’un siège, opéré sans succès par les forces de la Porte, soucieuses d’arracher cette épine christique au corps sacré de l’empire des Croyants. Un siège narré en temps réel par un Willocks, mué en copiste de l’Apocalypse. Entre les deux têtes de cet arc électrique, un paysage mouvant et effondrée, un « charnier divin » (Huysmans) : marécages de tripailles fumant au soleil de Dieu, sang en écoulement torrentiel, éboulis colosses de murailles, rumeurs de prières, cris d’agonie, râles de jouissance, malédictions, chuchotis comploteurs, proférations. Encens et détonations. Ce qui fait l’architectonique de l’ensemble, c’est, non la minutie de la reconstitution, le côté « sang et lumières », mais l’énergétique des personnages. Willocks affronte des masse énergétiques dotées d’un potentiel X et d’une logique fonctionnelle Y, de la physique pure : Mathias Tannhauser, enfant de la guerre élevé dans le corps des janissaires pour ensuite repasser dans le camps chrétien, mercenaire humaniste, trafiquant esthète, trancheur de montagnes ; Bors, son bras droit, entre Hulk et capitaine Haddock ; Dame Carla Le Penautier en quête d’un fils inconnu et son amie Amparo ; l’inquisiteur Ludovico lisse et tranchant comme un rasoir de tonsure. Mais ceux-là règlent avant tout, et malgré les apparences, des comptes très personnels. Restent les autres, Malte, aux murailles émiettées comme une hostie par les assauts, et ses chevaliers répartis en autant de « langues » qui sont des corps d’armée. Face à eux, l’armée ottomane, qui fond comme le beurre sur la poêle : extraordinaire paysage militaire, grouillant et fastueux, du tailleur de poupe au mousquetaire, du muezzin au janissaire bektashi, tout de soie et d’acier. Et Willocks d’actionner la centrifugeuse : la mêlée est énorme dont les vrais héros sont les armes. Coutelas d’éventration, sabre d’abordage, pertuisane qui va chercher la mort aux confins des armures comme le serpent un œuf au bout du terrier, épée à une main, deux mains, frêle mousquet aux balles de pierre, obusiers aux boulets planétaires et fins canons d’abordage à la mitraille ravageuse. Le dialogue amoureux de la chair et du fer, de la pierre et du sang : mille milliards de blessures d’où s’écoulent les ruisseaux de pus et les fleuves de sang qui empoissent le sol des hôpitaux maltais et la terre des campements turcs. Bataille navale et charge de cavalerie. Willocks, face à pareille empoignade, a eu l’exact flair de ne pas juger, de nous épargner le laïus poitrinaire sur la folie religieuse et la barbe à papa sur le fanatisme des croyants : il descend dans la fosse, jauge, pèse, peint au couteau, creuse ses personnages à plein pouce et vous laisse choisir. La parole est à la salle. Entrez en « Religion », lisez Willocks : « Lecteurs, vous pourrez dire, j’y étais ».

le roi Arthus, chevalier de l’instable monde

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7 juin 2009

Ingurgité, jeudi soir, comme huit millions d’êtres humains survivant sur l’espace dit français, l’épaisse soupe sucrée du roi Arthus. Touchant la question de l’interpellation écologique au cinéma, j’en étais resté au « Soleil vert » de Richard Fleisher (sorti en 1973), mettant en scène l’état de la terre en 2022, avec son arbre unique, relique pathétique abritée dans une chasse plastique, ses steaks si rares qu’on aurait pu les porter en sautoir, ses libraires clandestins caressant le cuir oublié des reliures, ses escaliers - dortoirs et ses femmes - meubles, son air à couper au couteau, ses émeutes et son béton. Nous était parvenu ensuite, 1980, le « Koyyananisqatsi » produit par Coppola, musique de Philip Glass et images de Godfrey Reggio : un accelerando panique de deux heures où le spectacle de la cité se dissolvait dans une sorte de course à l’abîme : plus de formes, de contours, rien qu’une entropie colorée en route vers le néant. Une roue libre oculaire démoniaque. La mauvaise pente. À côté de ses deux fulgurantes percées, l’aligot télévisuelle de Yann – Artus Bertrand vous reste sur le ventre. Et ce pour une raison simple : les mots mous y disent le contraire des trop belles images. Ce dévidage pompeux de visions terrestres somnole gentiment dans une réduction abstraite : adieu Terre des hommes, plus rien qu’une marqueterie chromatique séduisante, des tourbillons crémeux de couleurs saturées, le lego scintillant des cités, animaux faisant de la figuration. La terre admise à jouer le rôle d’un diorama aux tons trompettant où l’œil se voit bercé, caressé, endormi. L’homme ? : il ne faut pas le rater tant il est rare : le confetti en bas à droite. Un point sur la carte. À côté de cela, Dieu, en voix off, vous cause : débit poussif à prétention incantatoire, jactance scolaire dopé par instants d’élans apocalyptoïdes assez drôles. Discours ex cathedra sur fond de glapissement lyriques. Morale de la fable : l’homme est un parasite envahissant, une algue tueuse dont les agrégats proliférants contaminent tout, les cités gagnent comme la rouille. Donc, un seul mot d’ordre : « Human, go home », comme lui assène J.B Thoret dans son blog. Rendez la Terre à la Terre. En attendant, j’espère que les pique-niqueurs nocturnes du Champ de Mars ont ramassé leurs ordures, car, sinon, ça sert à quoi que Yann se décarcasse.

Un trésor, ce Guy

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25 mai 2009

On s’en doute, je n’ai que des raisons de bien aimer la Bibliothèque Nationale (désormais BN) : on peut y consulter des numéros méconnus des « Annales de Notre – Dame de La Salette » ou des brouillons de Paul Kenny, on peut y déchiffrer des manuscrits de Louis Massignon ou tenir dans sa paume les hosties sacrilèges de l’abbé Boullan (alias le Dr. Johannès du Là – Bas de Huysmans). Une terre sainte. Souventes fois, on y prend place à côté de Michel Meurger plongé dans un procès de sorcellerie ou un traité balte sur l’art de piéger les salamandres, de Claude Schopp pistant un ami de Dumas : spectacles bien apaisants. En outre, l’esplanade en plein vent du site Tolbiac offre à la méditation pédestre et à l’art de patiner un espace privilégié. Donc, l’animal est heureux. Quand sera ma dernière heure venue, je demande que mes cendres soient dispersées, en semaine, dans la salle de lecture : le climat de solennité sera bien gâché par quelques toussotements, mais qu’importe. Cela faisait déjà un jolie capital – sympathie, mais ce que j’ai appris récemment en ouvrant Chroniques (le bulletin de la BN) n°49 puis en lisant le Monde 2 du 9 mai m’a littéralement fait exploser de joie. Des bretelles m’en ont poussé, ma tignasse quasiment blanchi :
On a classé Trésor National les Archives de Guy Debord !
Les forces conjointes de la BN, de la librairie et du Ministère de la Culture ont classé bien suprême de la nation les cahiers Gibert de Guy Debord, ses notes et ses fiches. Alors là, chapeau bas, casoar et gants blancs. Déjà associer ces quatre mots « trésor », « national », « Guy » et « Debord » relève du prodige. Que les papiers de l’homme qui se voulait le démonteur du mécano spectaculaire mondial, que celui qui a conçu, en 1952, le blackout de « Hurlements en faveur de Sade », qui boutait la majuscule de ses pages comme un bedeau calabrais les touristes en short, qui célébrait à l’année les noces de la mèche théorique et du pétard social, le furieux haïsseur de tous les potestas potestatis, irrédentiste et le plus franc des tireur, qu’il soit devenu, par papiers interposés, Trésor national. Aux auteurs de ce colossal coup d’éclat, respect ! Pavé dans la mare intellectuelle ou dans la vitrine sociale, Debord va rejoindre, si financièrement l’affaire se fait, les rayons de la mémoire. À quand donc, fort de ce superbe acte ouverture, le transfert des cendres de Ravachol au Panthéon, un jour férié en mémoire de Léon Bloy, le 50 euros Sade ou le 100 euros Jarry. Et pourquoi pas une tranche Lautréamont à la Loterie Nationale. Mais cela a déjà été fait. En 1986. Mon exemplaire porte le numéro 161495. Perdant.

rose ballet

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19 avr 2009

ROSE BALLET

Il y a le rose dont on fait les romans, désuet et suranné, le rose baiser, à étaler sur la lèvre, celui dont on fait les bonbons, pour boudoir chou, celui qui sert à la bibliothèque des enfants bien sages. Et puis, enfin, le rose dit ballet, pour adultes peu sages. Le rose pour manchot salace, barbouilleuse mondaine, indic chic et fillettes dévoyées. Celui qui nous occupe. La lecture du livre de Benoît Duteurtre (Grasset, 17 euros) dont je ne connaissais jusqu’à présent que les philippiques dardées contre la musique contemporaine, ses caciques et ses pompes, et le fait qu’il était de la descendance de René Coty (les pieds dans l’eau, Gallimard), m’a eu comme un goût de madeleine. Et comme il va être question, j’ose, de biscuits trempés en eau trouble, roulons. Je me revois, c’était il y a quarante ans, à bord d’un fauteuil en cuir craquelé, perçu comme colossal et qui engloutissait ma mince personne. Hôte, le temps d’un dimanche, d’un oncle qui aimait les chansonniers, l’opéra et San Antonio, j’avais prélevé dans sa pile de Crapouillot un numéro sur les « secrets de la Ve ». Si la « Cinquième » me laissait froid, le terme de « secrets » avait piqué le lecteur de la bibliothèque verte et l’amateur de Zorro que j’étais encore. Et c’est là, alors que les adultes parlaient au jardin, que, pour la première fois, j’ai découvert « les ballets roses ». M’est resté de cette lecture, outre l’odeur de cigare qui flottait dans la maison et la déambulation inquiétante d’un énorme chien de garde, une impression d’érotisme glauque, d’une verdeur pécheresse bien autrement émotionnante que celle de la bibliothèque du même nom.
Au cœur de l’affaire se dresse la silhouette picaresque d’un homme aujourd’hui oublié : André Le Troquer. Poilu endurant qui revint manchot du Front, avocat socialiste et cacique du parti, résistant en délicatesse d’égo et de doctrine avec le Général et puis, couronnement d’une carrière de dur – à - cuire (mais rapide à émouvoir quand on était une dame) : président de l’Assemblée nationale où il succède à Édouard Herriot. Revue passée des décorations et des hauts faits, passons aux bas instincts : André aime les femmes avec une rage goulue qui le fait quitter son épouse pour une maîtresse plantureuse, Simone Michot alias l’actrice Fanny Clair alias la modiste Fanny Mauve. Cette dernière finalement évincée par une « comtesse » Pinajeff, demi-mondaine roumaine usant d’une aptitude à enduire les toiles, débiter des portraits officiels, pour se faufiler sous les lambris républicains. André disposant d’un pavillon de chasse, le Butard, idoine pour dîners fins et repas d’amis. Rien là de bien fracassant, je suis d’accord. Le fracas, encore discret, retentit dans Le Monde du 10 janvier 1959 où l’on signale qu’un certain Jean Merlu, 34 ans, ex-lampiste de la DST, vient d’être inculpé pour détournement de mineures qu’il livrait à certains majeurs au cours de parties dûment carrées. Le problème vient qu’il met en cause André le Troquer et son Butard qui prend des allures du culbutoir forestier. La justice suivant son cours inexorable, on met à jour l’existence de séances très théâtralisées où de pures jeunes filles avides de conquérir le monde (du spectacle) opéraient avec la Comtesse Pinajeff, le policier Pinabel (sic) et le dit Merlu face à un André Le Troquer l’œil écarquillé et la main active. Tomberont également au terme de l’enquête un opulent commerçant, un coiffeur mondain et un restaurateur connu. À l’issue du procès, Merlu récoltera cinq années de prison, André Le Troquer écopera d’un an avec sursis (peine légère, mais la déconsidération publique en est une autre, lourde à souhait). La comtesse s’en tirant avec une amende. Merlu, devenu restaurateur pigalleux, offrira à ses hôtes, maintes années plus tard, en souvenir de ses années Le Troquer, un porte-clef orné d’une petite ballerine.
Affaire des Poisons, du Collier, Stavisky, Markovic : régime, dis – moi ce qui t’ébranle, je te dirais qui tu es. Certes, mais le livre de Benoît Duteurtre vaut pour autre chose que l’entrouverture d’un dossier oublié : pour la randonnée intime dans un passé familial et pour l’évocation amusée d’un monde aujourd’hui chimérique : celui de la quatrième et des débuts de la cinquième république française. Merlu retrouvé et guère loquace, archives dépouillées le cœur battant, promenade au lieu du délit : laissons la main unique et baladeuse de Le Troquer faire son office, nous avons, nous, rendez-vous avec le décor. C’est pour cela que nous sommes venus, pas pour la pièce. Rendez-vous avec « ce temps où les hommes portaient des chapeaux, où chaque place de Paris comptait son enseigne « beurre, œufs, fromages », où les églises étaient pleines et le communisme fervent, où la pornographie demeuraient clandestine, où Patachou chantait « la bague à Jules », où de Gaulle boutait l’OTAN hors de France, où la fin du monde semblait suspendue à un bouton atomique, où l’histoire demeurait ouverte à un horizon de conquête pour les femmes, les noirs, les homosexuels et l’industrie française, où l’on pouvait passer la nuit dans les cinémas, où il fallait deux jours pour rejoindre la Méditerranée, où les réserves de poisson n’étaient pas épuisées, où nos parents étaient encore jeunes, où je n’étais pas encore né ». Moi si, cher Duteurtre, et encore adepte d’un rose tout ce qu’il y a de layette. De toute façon, comme le dit le titre de la collection où est paru votre livre, « Ceci n’est pas un fait divers », rien que des souvenirs, en brassées. Ce qui compte.

PANCHO VILLA ou le péon se parfume à la dynamite

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22 mar 2009

Panchomania ou le péon se parfume à la dynamite

D’abord on ne dit pas Villa, comme « Villa, mon repos » (il y en aura bien peu) ou « Villa mes roses » (la seule roseur de l’affaire sera celles des milk-shakes dont notre homme raffolait), mais B-I-L-L-I-A. Pancho Billia. J’ai manqué me faire fendre l’oreille par Paco Ignacio Taïbo II pour faute répétée et prononciation toc de plouc francilien. Son « Pancho Villa – roman d’une vie » (Payot, éditeur) est bien évidemment le livre de l’heure, la chose sur laquelle se ruer avec une fringale de gavial et des dents de couguar. Pour raconter la vie de Villa, où même la vie de n’importe qui, on a le choix, depuis le collège, entre la formule Hugo et la méthode Stendhal. Soit, la vision panoramique ou visée impériale de demi-dieu : je surplombe, rien ne m’échappe (Waterloo des Misérables) ; soit la conscience à « ras d’homme », prise dans la réalité brute du terrain, je patauge, je tousse, je tire au jugé, qui suis-je ? où vais – je ? (Fabrice à Waterloo, en ouverture de la Chartreuse de Parme). Eh bien, le cher Taïbo, qui ne rêve qu’Hugo, a Stendhalisé comme un fougueux pour nous délivrer les 950 pages (chacune gavée de signes jusqu’à la gueule) de son roman biographique. Villa nous fait monter en croupe page 1 et nous largue en rase campagne page 944, entre les deux, on ne sait ce qui nous est arrivé. On demeure hagard, estourbi, courbatu ; on titube comme un kidnappé qui viendrait de sortir du coffre arrière après cinq cent kilomètres de routes rocailleuses. Des visions nous restent, en lambeaux, des odeurs, par bouffées, des cris, des bruits, des râles : Pancho partant dormir seul, avec les coyotes, dans un recoin rocheux, Pancho chapeauté toujours, tête nue jamais ; Pancho chez le tailleur refusant d’ôter ses cartouchières pour essayer un nouveau costume ; Pancho traversant le Rio Bravo avec huit compadres (mais arrivant à la cantina, ils étaient déjà huit cents) ; Pancho négociant son image avec la firme américaine Mutual et se faisant payer trois fois pour trois prises ; Pacho ouvrant des écoles à la dizaine ; Pancho jouant au train, alignant des convois infinis chargés de chevaux, de poudre et d’armes ; Pancho jouant aux cartes et dégustant une glace à la fraise ; Pancho chaste de la narine et du gosier, interdisant l’alcool, ne fumant pas ; Pancho polygame ; Pancho dansant ; Pancho faisant battre monnaie, tambour ; Pancho et ses chaps, des guêtres montantes en cuir épais pour vaincre la griffure des épineux ; Pancho peaufinant des attaques de nuit, étirant sa cavalerie en une ligne infinie ; Pancho pris dans les négociations comme dans des bottes trop petites ; Pancho à la bataille de Tierra Blanca, de Torreon, de Zacatecas, Pancho apprenant à lire en prison, Pancho portant seul le cercueil de son maître Abraham Gonzalès ; Pancho en poncho ; Pancho se souvenant s’être un jour appelé Doroteo Anrago Arambula ; Pancho - Condé dirigeant la guerre au doigt et à l’œil, Pancho déclarant la guerre aux Etats-Unis d’Amérique et attaquant, avec ses derniers fidèles, le bled perdu de Columbus ; Pancho croisant Ambrose Bierce, parlant avec John Reed ; Pancho disant adieu à la Révolution en tirant quelques coups en l’air.
Pancho qui meurt comme King – Kong, comme Dillinger, comme Bonny Parker et Clyde Barrow : transformé en dentelle par une mitraillade croisée au détour d’une rue anonyme, l’année 1923.
Pancho, vainqueur, tu l’est à chaaaaaque fois.
« L’apparence de vérité réside dans le détail » déclare, ouvrant le bal, Taïbo II. Pancho, ce sera donc cela : une montagne énorme de détails qui pendant 950 pages déferlent sans trève, mille milliards de petits pétards crépitant dans la nuit.

Passé au Salon du livre. En face du fortin toc des éditions Albert – René, une poignée de maquisards résistent encore, basée en Rhône – Alpes, dont les éditions Jérôme Millon avec qui j’œuvre depuis 17 ans. Rencontré là le directeur des éditions « À Rebours » qui m’a fait découvrir son catalogue d’un « Mauvais Genres » parfaitement délectable : essai de Bricaud sur Huysmans, traité de Sinistrari d’Ameno sur la sodomie, ouvrage sur l’art du fouet, les tatouages pubiens des prostituées, la nymphomanie. On en reparlera.

Mort du hardeur Dominique Aveline, dit « le Martien » à cause de sa forme absolue et son endurance phénoménale. Tchao l’artiste !

Voyage, voyage (sur le Céline de Paul Yonnet)

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15 fév 2009

MONSIEUR DE MEUDON (sur Céline)

« Il faut toujours se méfier de l’absence de douleur ».

Après celle, d’une dureté limpide, de Joseph de Maistre, dans sa première Soirée de Saint – Petersbourg (« ôtez du monde cet agent incompréhensible … »), avant celle, à l’érudition foisonnante, de Roger Callois, dans ses Essais de sociologie, la brève incursion claudélienne dans l’évocation du bourreau me semble toucher juste (et l’expression n’est pas innocente), mettre pleine cible. L’auteur du Soulier de satin place en effet dans la bouche des factionnaires affectés à la garde des murailles de Mogador, troisième journée, scène IV, l’échange suivant :

Premier soldat
Écoute, ça recommence
Deuxième soldat
Je n’entends rien.
Troisième soldat
Y a pas de danger que nous entendions encore quelque chose. Bon Dieu ! j’en ai plein la malle. Oh là là ! mais quel cri il a poussé !
Deuxième soldat
Un cri comme ça, c’est quand on touche la fibre.
Premier soldat
Quelle fibre ?
Deuxième soldat
C’te affaire que cherchent le bourreaux. Chez les uns, elle est ici, chez les autres pas. La fibre, quoi.

Passage tout célinien où il en va donc de la nature et de la localisation d’une certaine « fibre ». On dit souvent du prochain qu’il a la fibre musicale, bricoleuse ou voyageuse. « Fibre » signifiant alors penchant, talent. Mais la fibre claudélienne est d’une tout autre nature, valant, elle, pour le nerf de la vie, la corde - mère dont la vibration, le chant, coïncide avec l’existence même de celui, celle, sur lequel, laquelle, elle est tendue. L’homme est un violon à une corde, mais une chanterelle si fine que le commun l’ignore, seuls à la voir : les bourreaux et les saints. Le bourreau, entendu comme un artisan supérieur (« Monsieur » de sa ville, comme l’évêque) ,un maître – luthier, virtuose de la souffrance, apte à isoler et à se jouer de ce nerf de la vie qui est bien au-delà de la pure réalité physiologique : un principe - premier, un axe infime. Et qu’on peut atteindre par rien qu’un regard. Il est clair que le bourreau est là, pour Claudel, une pure métaphore. Image du directeur d’âme, de l’ange, voire, et c’est notre avis, image de l’écrivain. Exécuteur des basses œuvres de l’âme du monde, l’écrivain en sa vérité, face au lecteur, serait là pour « toucher la fibre », pincer le nerf premier, faire vibrer la corde – mère. Le regard du Christ, la prunelle de l’inquisiteur ou de ses disciples (Cf. « l’immense réprobation » du regard de l’Idiot face à la femme cruelle) savaient, en un éclair, toucher la fibre. Faire avouer ce très bas - monde.
Bref en – tête doloriste qui permet de rejoindre notre sujet : le Céline de Paul Yonnet (de Fallois), livre bouleversant. Paul Yonnet y tente ceci : dire ce que Voyage (au bout de la nuit) à fait de sa vie, à sa vie, comment vivre après Voyage, sans Voyage, dans la lumière noire de Voyage. Il lui est arrivé Voyage. Et le livre lu, cuvé lentement, a, lui aussi, « toucher la fibre ».
Céline, médecin, voyant, a touché la « fibre » de l’homme du siècle dernier. Le sombre peuple non des « voyageurs » (qui aiment à voyager), mais des « voyagiens » (qui aiment à lire Voyage) semble infini : le monde comme une vaste salle d’attente où le docteur Destouches fait patienter, avant visite, les malades du Voyage, des assommés, balafrés, blastés, sonnées, violés, etc … Pas de guérison, la littérature devenu moins une métaphore qu’ une Méthadone, comme un énorme produit de substitution à Voyage, la « came » majeur, de la pure à densité unique. À côté de Mauriac, « grand écrivain sans chef-d’œuvre », Céline, après Lautréamont, est l’homme d’un chef-d’œuvre : « cette nuit où m’avait plongé l’éblouissement lugubre de Voyage ». le chef-d’œuvre, c’est la nuit.
« Comme des empreintes de crampons dans la terre accueillante que je fus alors ».
« Comme un concert de Motorhead ».
Pour Paul Yonnet, la lecture est un acte métaphysique, quasi - sacramentel, « la vérité gît dans les livres », et messianique, « la lecture est un acte d’espérance ». « Pépite », « joint », « articulation », « isthme », « cheville », la lecture rapproche, articule, révèle. D’où l’impact destructeur de Céline et de Voyage. En état de réception maximum, d’attente fiévreuse, comme pour tout livre, Yonnet vit le livre comme un rassasiement et une dépossession, une assomption et un rapt : Voyage donne et reprend, ouvre et interdit. Il ne peut vivre avec cette « Visitation » de l’ange célinien, mais seulement tenter de survivre après. De toute façon, le livre est scellé : « je m’étais interdit de rouvrir Voyage », le retour impossible : «après la lecture de Voyage, j’étais vidé du désir de lecture ».
Le désir perdure, néanmoins, vital, premier, et de lire, et de retrouver l’accès, la formule de Voyage. Des pistes s’ouvrent, étranges, mêlés. Des phrases s’offrent comme des clés : « le génie, pensée d’enfance réalisée dans l’âge mûr », Maurras devenu « fou d’avoir eu à ce point raison » ; des présences s’affirment qui composeraient une communion dont Céline serait le célébrant absent, la place vide du chœur : Bernanos, Péguy, Maurras, Barrès, France (voire Renaud, Alain Gerbaud, l’art de l’accordéon). De part et d’autre de la ligne Dreyfus, qui partagent les consciences, dressent les camps. Et les pamphlets participe de cette tâche de salut qui est celle de Céline, non Portement de Croix, mais ingurgitation/régurgitation de toute la matière noire contemporaine : « Céline est un ver de vase qui vit en symbiose avec son époque, il s’en nourrit, et défèque ses tortillons un peu partout ».
Tranchant des petits ostracismes benêts, Yonnet place Céline dans son seul vrai axe : littéraire. Céline 1) découle de Zola, participe du naturalisme, 2) participe d’une histoire qui est celle de la langue, avant tout. D’où un chapitre étonnant sur Scribe et Céline, le plus grand débitant en pièces dramatique du XIXe et l’homme de Voyage.
« Quand j’ai lu le Voyage, j’ai été traversé par ce livre, coupé en deux, en trois, en dix, mais reconstitué aussitôt en moi-même, et j’ai eu le sentiment que son auteur me donnait l’ordre formel d’en rester là, de ne pas aller plus loin, de faire de la sociologie, de l’histoire, de la démographie, de l’anglais ou de l’économie, mais d’en rester là avec la littérature, d’aller voir ailleurs. C’est que j’ai fait ». Quand l’histoire d’une vie est bien l’histoire d’une lecture et de ses retombées, l’autobiographie devient la seule forme possible de critique littéraire. C’est ce que nous prouve Paul Yonnet, fils de Blanc de Saint-Bonnet et d’Yvette Horner, dans ce livre « intense, mordeur, déterminé ».