Jean-Baptiste Soufron
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À deux reprises, j’ai eu l’occasion de dire ici-même que les jeux vidéo étaient un média aux caractéristiques particulières qui freinent son adoption par le grand public. Les jeux vidéos sont beaucoup plus difficile d’accès que les films ou les émissions de télévision. Ils durent beaucoup plus longtemps (jusqu’à plusieurs dizaines d’heures) et ils deviennent un outil de hiérarchisation sociale plus qu’un jeu de société. Ce qui compte pour le joueur ce n’est plus de bien jouer à un jeu, mais bien plutôt de dire à quel jeu il a joué. Le jeu vidéo tend aujourd’hui à permettre aux joueurs de se classer les uns par rapport aux autres en fonction des jeux auxquels ils jouent.

Mais le pire vient alors de que les jeux ne sont plus développés pour procurer une expérience de jeu intéressante ou originale. Ils sont fait pour assister le joueur dans son petit egotrip sociétal. La question n’est de savoir si un jeu est bon ou mauvais, intéressant ou inintéressant, mais de savoir s’il est bien adapté au segment de joueurs pour lequel il a été développé. Au lieu de se développer comme une culture en tant que telle, les jeux vidéos se développent comme une micro-culture circulaire et auto-référentielle.

J’ai déjà développé ces idées :

- ici, en parlant de l’importance des vieux jeux et que leur inaccessibilité pour les nouveaux joueurs permet aux plus vieux d’être les seuls à détenir les clés de la “culture gaming”

- ici, en parlant de la mysoginie crasse de l’univers des jeux vidéos, autant celle qu’on retrouve dans les jeux que dans l’industrie du jeu.

Mais la sortie de God of War sur PSP offre un autre bon exemple. Comme ses prédécesseurs, le jeu est un peu violent, mais amusant : une sorte de croisement entre un péplum fantastique et un film de honk kong en jeu vidéo. Il est également assez inventif. Les contrôles proposés au joueur sont différents de ceux que l’on retrouve les jeux similaires qui existaient auparavant. Et la réalisation fait de son mieux pour rapprocher encore plus le jeu de ce que pourrait être un film d’action semi-interactif.

Le tout devrait être plutôt convaincant. Les précédents épisodes de God of War se sont très bien vendus. Mais le jeu a aussi su se trouver un public particulier dont les attentes relèvent de tout sauf de l’originalité et de la recherche de nouveau sens. Comme le montre cette interview réalisée par un fan de God of War, le public spécifique du jeu attendait en fait des créateurs qu’ils approfondissent les détails de l’histoire et qu’ils développent certaine contrôles de jeu. Autrement dit, les fans du jeu espéraient que l’histoire du jeu serait plus compliquée et que le jeu serait plus difficile à jouer. Ils n’attendaient pas un nouveau jeu, mais un nouveau verrou à leur univers. Quelque chose qui leur permette de se définir face aux autres en disant “j’ai joué à God of War et j’en maitrise tous les codes, toi pas.”

Témoin cette critique de Chris Kohler qui reconnaît que le jeu est excellent mais se sent obligé de lui reprocher d’être trop court parce qu’il l’a fini en cinq heures de jeu. Mais cinq heures de jeu pour quelqu’un d’expérimenté, c’est tout de même l’équivalent de trois films. Le jeu est peut-être un peu cher, mais ce n’est pas le souci. Je ne voudrais pas faire dire à Chris Kohler ce qu’il ne dit pas. Mais, sous toutes réserves, ses remarques me renforcent dans l’idée qu’il pense que le jeu est une expérience qui sert au joueur à se définir dans la société. En étant trop facile à jouer et à finir, God of War ne servira pas aux joueurs à se différencier les uns des autres. Sans être un mauvais jeu, c’est donc un jeu inutile à ses yeux.

À mon sens, il est fondamental que le jeu vidéo quitte cette réthorique le plus rapidement possible. Passé 20 ans, les gens continuent à regarder la télévision, à lire ou à aller au cinéma, mais ils ne jouent plus aux jeux vidéos. Il est vrai qu’ils n’ont probablement plus besoin des jeux vidéos pour trouver leur place dans la cour de récréation. Heureusement, les choses évoluent tout de même dans le bon sens. Peut-être qu’il suffit d’attendre un peu.