François Bazin est un camarade d’autrefois. Chacun dans son service, au temps ancien -le début des années 1980- où nous collaborions à “La Croi “, nous fumions tranquillement notre pipe, ce qui était déjà une marque de distance qui nous est restée: tant de nos confrères rentraient de déjeuner cigare au bec, ce qui nous semblait un début de connivence avec ceu qui régalaient trop grassement..
Bazin donc m’envoie son livre “Le sorcier de l’Elysée” (Plon). Plus de quatre cents pages serrées consacrées au grand vitruose des médias que fut Jacques Pilhan. Je connaissais très mal le bonhomme. Je me souvenais évidemment de quelques unes de ses oeuvres: l’émission “Ca m’interesse, Monsieur le Président” en 1985 avec Mourousi assis négligemment sur la table de Mitterrand, le débat à la Sorbonne avec Philippe Séguin et Guillaume Durand où chaque mot du même Mitterrand arrachait une voi pour le oui à Maastricht, la campagne de Chirac sur la fracture sociale… Le long entretien qu’il avait, par e ception, donné au “Débat” l’avait revêtu à mes yeu d’une sorte de légitimité, vite oubliée. En réalité, je le regardais toujours, un peu de surplomb, avec le goût de la vertu que donne une condition restée modeste, comme une sorte de joueur de poker. En dépit de ma fidélité admirative pour Bazin, j’aurais sans doute laissé le livre de côté si la dédicace ne m’avait attiré: “pour Jean, cet adieu à la politique telle que nous l’avons aimée”.
Chacune de mes interventions sur ce blog consiste à répéter: la radio,la presse, les musées ne peuvent plus ressembler à ce qu’ils étaient. Bien plus, la citoyenneté n’est plus ce que qu’enseignait l’école française, à savoir la necessité pour l’homme de s’élever au-dessus de ce qu’il est comme individu. De nos jours, la citoyenneté se sépare à grande vitesse des enjeu morau et se choisit des objectifs pratiques. Voyez, pour prendre un minuscule e emple sans grand intérêt, ce blog: combien d’individus qui le pratiquent n’ont d’autre but que de provoquer un tintamarre qui, croient-ils, les fait e ister, au point qu’ils se démultiplient chacun en quatre ou cinq pseudonymes pour occuper davantage l’espace qu’ils croient leur!
Bien avant l’internet, Pilhan avait deviné cela. C’était en effet un ancien joueur de poker, il avait été aussi loufiat dans des brasseries: c’est une bonne formation pour dissiper les illusions. il avait peu lu, avant de rencontrer Benoît Yvert à la librairie “Le Conservateur”, mais il connaissait bien Clausewitz, Gracian et “La société du spectacle” de Debord. Parfait amoraliste, il avait enregistré les conséquences de l’individuation, mesuré que la vieille forme “parti” s’y adaptait mal mais qu’en revanche, une nouvelle forme d’écriture de la politique, l’écriture médiatique pouvait les maîtriser: avant de devenir très riche avec sa société de conseil, il lui était aussi arrivé de faire danser les Français en tant que disc-jockey.
C’est à cet alchimiste qui interroge, sondages quantitatifs et qualitatifs à l’appui, les contradictions de l’opinion que François Mitterrand, au creu de la vague en 1985, confie le soin de le ramener au rivage. Il le convoque, lève le nez des “Rougon-Macquart” et lui demande: “Vous croyez vraiment que je vais me noyer?” (faut-il rappeler que Mitterrand le premier, dont ses électeurs naïfs avaient pu croire qu’il était converti au socialisme, ne se préoccupait lui-même que de son propre salut?)
S’ensuivent les opérations de sauvetage réussi que je détaillais plus haut. Et bien d’autres conseils distribués à Dray, Jospin, Rocard et Tapie tout à la fois: Pilhan ne vit longtemps l’avenir -pardon: son avenir- qu’à gauche et c’est faute, après 1993, de pouvoir continuer à la garantir ainsi qu’il se tourna vers Chirac…Que voulez-vous, le train doit bien continuer à rouler, après qu’ont été débarqués les voyageurs incapables de payer le pri de la modernité…
La lecture achevée - Pilhan, brillant cerveau qui avait oublié qu’il était aussi un corps, meurt prématurément en 1998- j’ai compris la dédicace. Nous sommes depuis 2007, nous répete-t-on, dans un nouveau temps. Non, simplement dans une autre séquence. Le changement vient de beaucoup plus loin. Sarkozy, atteint de priapisme, iintervient sans cesse dans les medias alors que Pilhan avait réussi à imposer une certaine retenue, une chasteté aui moins dans la parole à ces deu ogres qu’étaient Mitterrand et Chirac mais la différence n’est pas de première importance. C’est depuis un quart de siècle que, pour nos présidents, le geste est tout, et que le propos importe peu: ils écrivent un film à grand spectacle qui cherche à être efficace sur le moment car, demain, les clivages, les imaginaires auront changé et qu’après-demain ne se laisse pas deviner dans les cornues des sondages.
Ceci posé , que reste-t-il à faire pour les journalistes?
Bazin note qu’à chaque moment décisif, ils suspendent leur jugement afin d’observer dans quel sens va l’opinion.
Il n’y a même plus besoin de les inviter dans des restaurants fins pour les entretenir, les circonvenir et leur offrir des cigares. Ils guettent derrière leur ordinateur dans les salles de rédaction, devenues de vastes chambres d’écho, ce que l’instant leur dictera. Mais qui donc est encore l’émetteur?
Conclusion de Bazin: “Pilhan, en prenant son parti du spectacle, du tromphe de l’émotion sur la pensée a au moins réduit la part de la comédie. Les uns disent qu’il participait, ce faisant, à l’abaissement de l’idée républicaine. Les autres assureront qu’il fut l’image même de l’esprit démocratique triomphant. Tous auront, évidemment, raison.”