Vendredi prochain, La Fabrique de l’histoire rendra compte comme il convient de l’oeeuvre de Chaunu qui vient de disparaître. Heureusement que France-Culture est là: “Le Figaro”, où Chaunu rendit compte avec fougue de dizaines et de dizaines de livres qu’il était souvent le premier à découvrir, ne lui consacre aujourd’hui qu’une malheureuse colonne dans ce qui lui tient lieu de pages culturelles…

     J’ai été l’élève d’Alphonse Dupront que Chaunu tenait pour le plus important historien de la génération qui l’avait précédé: de lui, il avait appris, comme moi, que l’homme est fondamentalement un animal religieu (mon clavier, toujours handicapé, ne parvient pas à achever l’écriture de ce mot…). Etudiant, je ne connaissais de Chaunu, outre ses grands livres bien sûr, que ses interventions fulgurantes dans des soutenances de thèses où je me rendais rien que pour l’entendre. Je me souviens néanmoins d’une rencontre furtive dans le métro, qui m’avait laissé interloqué. J’étais tranquillement assis sur une banquette quand l’illustre professeur vint s’installer à mes côtés; il portait comme à l’accoutumée la cravate noire qu’il ne quittait plus depuis la mort, à quinze ans, de son fils Marc; à peine posé, il se mit aussitôt à lire en même temps que moi le journal que je tenais  entre les mains, m’incitant d’un regard impérieu  à tourner plus vite les pages, me prenant presque l’ e emplaire des mains: un tel ogre gourmand d’informations, prêt, évidemment, à discuter ferme avec le benêt que j’étais, me fut aussitôt sympathique. A ceu  qui, à l’époque, le traitaient de “fasciste” parce qu’il n’avait pas baissé sa garde en 68 et qui, aujourd’hui encore, le qualifient d’homme d’e trème droite, je réponds qu’il n’aimait rien tant que l’échange et la confrontation: les “intellectuels de gauche” y sont souvent beaucoup moins portés qu’il ne l’était.

     Malade déjà, il avait publié à bas bruit, au Cerf, en 2006, un petit livre nourri des prédications qu’il assurait discrètement chaque dimanche dans le modeste temple protestant de Courseulles-sur- Mer. Le titre en était: “Leçons pour la pai”  (encore un mot que je ne parviens plus à écrire correctement). On y lit l’inquiétude d’un vieil homme issu de Lorraine qui, dès la rentrée 1938 qu’il effectua en Normandie, venu de Metz, savait que la guerre était pour demain et qui, en aout 1945, comprit de suite le sens d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais, ô surprise pour ses détracteurs, on y relève aussi cet appel au croyants des trois grandes religions: “les conflits du Proche-Orient sont d’origine beaucoup plus récente qu’on ne veut vous le faire croire; ils ne remontent pas vraiment au  croisades dont Dupront a montré qu’elles fécondèrent  l’estime mutuelle entre chrétiens et musulmans; la manière dont fut faite - et mal- la décolonisation est l’e plication première;  si l’histoire n’est pas si ancienne, la solution n’est donc pas si éloignée…” Dans nos régions, recommande Chaunu, “les chrétiens doivent accueillir et mieu  connaître les immigrés qui viennent de pays musulmans; il faut qu’ils voient dans le musulman non pas un ennemi mais un allié; les armes dont nous disposons contre le terrorisme sont les signes de fraternité et l’aide au développement…”

    Les obstinés qui veulent renvoyer Chaunu, lequel prêchait sans cesse l’hospitalité, dans le camp des installés feraient bien de lire ce testament qui, de surcroît, est bref: Chaunu possédait l’ esprit de synthèse. Mais, pour l’entendre, il leur faudrait renoncer aussi à ce laïcisme obstiné qui voit en chaque croyant, juif, chrétien, musulman, un hystérique et un aliéné. C’e’st sans doute beaucoup demander…

     “En mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance, nous avons surtout compris que nous allions mourir.” Chaunu, entré dans le silence depuis longtemps, s’y était préparé. Au temple, la semaine prochaine, quand, peu de jours avant l’émission d’Emmanuel Laurentin, se réuniront ses mais, ils sauront dire que, bien au dessus de la connaissance -et Dieu sait si elle avait de l’importance pour Chaunu, il y a le coeur de la révélation: les hommes sont faits pour le dialogue et non pour la violence.

On

On