J’entendais l’autre soir dans “Hors champ” un professeur de psychologie du travail au CNAM, successeur pas si lointain et fort bien informé de Georges Friedmann, parler avec des mots très justes des suicides à France-Telecom Il insistait, en particulier, sur le décalage entre le traitement médiatique de ces derniers et l’ensevelissement de tant d’autres sous le silence. L’ habitude française d’écraser les quelques morts volontaires qui parvienent à notre (mé)connaissance sous les commentaires me laisse un goût d’amertume… Sans doute l’école sociologique parisienne s’est-elle fondée sur la thèse de Durkheim, pastoujours bien assimilée: Raymond Aron dit quelque part que, s’il a renoncé à la Libération à solliciter un poste universitaire, c’était pour ne pas avoir à répéter les thèses du “Suicide” à des générations d’étudiants. Jean Baechler,il y a longtemps déjà , a bien essayé d’e pliquer que la lecture idéologique, en la matière, pouvait conduire à la caricature; il prenait ainsi en e emple les débats à la Chambre pendant la période de la Séparation: les adversaires de l’enseignement catholique voulaient montrer que les élèves des congrégations avaient tendance mécaniquement à se donner la mort et, sur les travées de droite, on devine que les clericau  soutenaient précisément le contraire. Baechler n’a hélas été ni lu ni entendu et on continue chez nous, imperturbablement, à considérer le chiffre des suicides comme un indicateur certain du malheur de telle ou telle partie de la société.
Ce n’est pas ce qu’on lit et entend à satiété ces dernières semaines qui va me faire changer d’avis. Ni, non plus, le fait divers, qui n’en est même pas devenu un, que j’ai frôlé vendredi.
Mon train, ce jour-là , roulait tranquillement vers Saint-Malo. Soudain, une secousse, une autre encore. Nous nous disions que nous aurions pu dérailler quand le contrôleur, qui se trouvait là , intervint: “Encore des gamins qui auront posé des pierres sur la voie…” Puis le convoi s’arrêta brusquement: “Le conducteur aura voulu vérifier si rien n’est endommagé”.
Le contrôleur - c’est un simple TER, il n’a pas encore été doté d’un “chef de bord” réclama au micro une attention que nous ne comptions pas lui contester: “L’incident est en cours d’identification”. Il n’annonca pas un départ prochain. Et, quand il revint dans notre wagon, ce fut pour glisser à un passager, sans doute un familier: “Quelqu’un a voulu se suicider”.
Une demi-heure plus tard, nous étions invités à descendre du convoi. C’est seulement à ce moment que l’évidence que je refusais sans doute et que le silence gardé par les voyageurs n’avait pas permis de me formuler, m’apparaît: nous n’avons pas roulé sur des caillou qui, providentiellement, auraient permis de freiner et de découvrir à temps la personne qui voulait se jeter sous le train, nous avions, c’était pourtant clair bien que difficilement acceptable, nous avions bien écrasé un corps, lentement, impitoyablement.
Les passagers, une centaine, prirent donc,en file indienne, le chemin de la gare la plus proche, par le chemin qui, d’habitude, permet d’entretenir les voies et que la victime, peu de minutes avant, avait emprunté en sens inverse. Me revint une conversation avec Jean-Paul Kauffmann: il s’était trouvé naguère dans la même situation mais ce jour-là , il faisait un grand soleil, tout le monde s’était égayé dans la prairie voisine et soudain il s’était souvenu des photos de la dernière guerre: les gens restaient des heures, ne se risquant pas à l’abandonner, autour d’un train qui, lui, ne voulait pas aller au devant des bombardements…. Cet après-midi de vendredi, il faisait gris, nous avancions avec nos valises vers la gare qui n’était distante que d’un kilomètre: la victime avait rapidement mis fin à sa dernière randonnée. Quelques uns d’entre nous, un adolescent notamment que j’avais vu il y a une heure seulement accroché à son i-pod, se retournèrent plusieurs fois vers le museau du train: entre ses deu feu de détresse qui clignotaient mécaniquement, il portait des traces de sang. A l’entrée de la gare, un employé sanglotait presque. Il faut reconquérir le don des larmes, aimait à répéter Chaunu, que nous enterrions la semaine passée. Dans le car, un autre communiqua à qui le voulait le numéro de la désormais rituelle “assistance psychologique”: ça, c’est un droit nouveau que notre société reconnaît plus aisément.
Le lendemain, une poignée de lignes seulement dans Ouest-France. L’adolescent avait raison d’être ému: la victime, selon les premiers éléments de l’enquête, était une jeune fille de son âge. Fidèle à ses principes, notre confrère qui fait profesion de dignité, ne livrait pas de nom. Quand il s’agit de France-Télécom, les medias surenchérissent; ici c’est peut-être l’e cès inverse. Comment les parents de cette jeune fille, pleins de joie à la naissance - mais qu’adviendra-t–il d’elle? -auraient-ils pu imaginer que cela se terminerait ainsi? Le droit au silence est ce qui leur reste mais la malheureuse au visage meurtri a droit aussi au nom qu’ils lui avaient légué et au prénom qu’ils lui avaient choisi.
Je n’ai pas dit dans quelle gare nous nous étions retrouvés. C’était…Combourg. Le long de la voie ferrée, nous voyions un tracteur qui évoluait dans un champ. Plus loin, derrière la ligne d’arbres, nous devinions le chateau. Ce soir, au retour, j’ouvre les “Mémoires d’outre-tombe”. Au hasard. Et je lis, page 100 de ma vieille édition selon Gonzague Truc, le récit de la tentative de suicide de Chateaubriand, au même âge, au même endroit: “Si je m’étais tué, tout ce que j’ai été s’ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de l’histoire qui m’aurait conduit à ma catastrophe; j’aurais grossi la foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.”
se retournèrent plusieurs fois vers le train dont le museau
portait des traces de sang



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