De même que les auditeurs de Radio France qui butinent à leur guise - une station ici, une station là - appartiennent peu ou prou à une même communauté d’esprit, ses producteurs, même s’ils ont travaillé seulement à FIP ou Inter, font un peu partie de France- Culture. Aussi la disparition de Kriss Graffiti touche-t-elle le si ième étage de la Maison Ronde comme les autres. Elle avait dans la voi  un grain particulier et elle réveillait le grain d’enfance que nous avions enfoui dans nos têtes; qui plus est, au temps des cumulards qui miltiplient les emplois médiatiques, elle a toujours su se rendre rare: aussi chaque fois qu’on la retrouvait, on éprouvait la même joie que, dans nos premières années, au retour d’un parent revenu de loin et porteur de cadeau .
    Ce soir, je ne retrouve pas dans ma bibliothèque le livre consacré par notre ami Thomas Baumgartner à “L’oreille en coin” et à son équipe: Kriss y joua le rôle d’une virtuose qui ne tirait jamais la partition vers elle. En revanche, sur un autre rayon, les réfle ions en forme d’escargot publiées en 1992 par son père. Kriss ne parlait pas volontiers de lui. Il s’appelait Georges Gorse et, il est vrai, n’avait pas bonne presse chez les journalistes: il était ministre de l’Information en mai 68 et son ancien camarade de la rue d’Ulm, Maurice Clavel, le sommait alors de démissionner plutôt que de censurer. Gorse, qui était assez jouisseur, resta, obtint un autre portefeuille et régna encore longtemps sur Boulogne-Billancourt. Puis, sur le retour, il écrivit une manière d’anti-mémoires . La tristesse y perce à chaque instant mais sans être majestueuse: Gorse déteste la tragédie. Les ma imes s’y alignent mais dans le même ordre hétéroclite qui présidait au  premiers bataillons de la France libre au quels il avait appartenu: Une grande situation, étant un grand esclavage, disait-il, il n’y a pas d’autre méthode que de demander régulièrement à l’huissier ce qu’on fait ici entre ces murs lambrissés sur lesquels on aura auparavant mis des peintures surréalistes…
    Kriss est née quand Gorse parcourait les routes de la Vendée dont il était député… socialiste - rien qu’en associant ces deu mots, on voit jusqu’où le personnage poussait l’originalité. Ensuite, elle connut grâce à lui l’ambassade de Tunis, celle d’Alger, enfin les palais présidentiels d’Afrique lorsqu’il était titulaire de la Coopération. A l’écouter conter, avec le talent de parole étonnant qui était le sien, l’histoire de France vue des coulisses, elle apprit sûrement la distance vis-à -vis des grandeurs d’établissement et aussi la bienveillance pour les simples humains que nous sommes tous, grands ou petits. Gorse en  avait trop vu et, surtout, était devenu trop paresseu pour penser qu’on pouvait inverser le cours des choses. Mais il avait entendu le général de Gaulle, qu’il accompagna en 1944 de la Normandie juqu’à Paris, parler à la France ruinée de la grandeur:  il donnait encore au rêve le même statut qu’à la parole. En plus, il gardait la volonté de toujours plaire au dames. Il me semble que Kriss savait parler au messieurs comme lui au électrices.
    Octogénaire, le vieil émir fit encore une campagne électorale, pathétique, sur les marchés de Boulogne. Il ne retrouva pas son siège. Et, pour finir, s’éloigna. Dans le manuel du protocole du Quai d’Orsay, il notait qu’il était recommandé d’entrer dans la salle à manger en suivant l’ordre hiérarchique mais qu’il fallait surtout sortir négligemment. Kriss aurait mérité, à notre table de Radio France, de tenir le haut bout. Elle est sortie négligemment, discrètement, sur la pointe des pieds.
    Le livre de son père avait pour titre ” Je n’irai pas à mon enterrement”.
    PS Je lis parfois avec un certain effarement les posts de ce blog: parfois, j’ai l’impression de tenir une réunion électorale de député socialiste en Vendée dans les années cinquante. J’ai noté que tel ou tel critiquait comme “dérapage  énophobe”(je n’arrive même pas à écrire le mot) le rapprochement que j’ai fait entre les vigiles noirs de nos manifestations modernes et les tirailleurs sénégalais. Sans doute ai-je été trop elliptique mais je voulais évidemment dire qu’ à nos compatriotes d’origine africaine on trouve facilement des fonctions de surveillance, de répression ou de représentation: pour les autres, c’est souvent une autre histoire…



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