Le mois dernier, un ami me convie à un pari: “Puisque tu penses encore qu’on peut prolonger la radio de papa, demandes-toi avec quels outils tu le feras; trouves et achètes un transistor et, après, on en en reparlera.”Tranquille comme Baptiste, je pars à Sain-Malo: eh bien, ni intra-muros ni à Paramé ni rue Ville-Pepin, je ne déniche l’objet. Les commercants me font observer que c’est obsolète. Nouvelle tentative la semaine suivante, à Saint-Dizier cette fois: je me dis que, dans une ville plus pauvre, ce sera moins difficile. Même échec sur toute la ligne. Je sais que, rue d’Alésia à Paris, si n’a pas disparu un magasin un peu interlope, tout près de la voie de chemin de fer qui sépare les territoires incertains du 14e et du 15e, je pourrais espérer dénicher le poste rare. Mais, comme je suis en Haute-Marne, je préfère confier mes intérêts à mes amis brocanteurs de Blumerey. L’un, qui réussit généralement à satisfaire les caprices des clients les plus fortunés, n’a plus rien de tel dans son magasin mais l’autre, plus modeste, possède encore un stock dont il me distrait un e emplaire. Je rentre enfin avec le trophée dont mon ami parieur et farceur a la bonté de ne pas vérifier l’état de marche. De toute façon, au temps de l’i-pod triomphant, on est devenu moins regardant sur la qualité de l’écoute!

     La marque de l’objet rare? Sony. Il n’y a plus guère que cette immense société japonaise qui, en électronique, consent à couvrir un spectre large de produits et à fabriquer encore quelques modèles basiques, lesquels lui rapportent infiniment moins que ses play-stations. Mon camarade de Blumerey me rapporte qu’il a cependant vu, en Belgique, des transistors venus d’ailleurs mais c’ étaient en réalité des objets purement décoratifs, des boites à musique multicolores.

     Une époque s’achève, qui commenca autour de 1950. Elle marqua dans l’écoute de la radio une révolution. Autrefois, on écoutait le poste quasi religieusement. Je me souviens, en Bretagne, de mon grand’père penché sur l’appareil  jusqu’à faire corps avec lui ou encore d’une fratrie de célibataires qui l’avaient placé si haut qu’ils ne pouvaient l’allumer qu’en grimpant sur un tabouret - assez vite d’ailleurs, ils l’éteignaient, craignant qu’il ne se fatigue rapidement. Les années 60 marquèrent un changement complet: le transistor tirait l’auditeur comme le cheval la charrue, il conduisait par le bout du nez l’adolecent sur la plage ou la ménagère d’une pièce à l’autre.

    Aujourd’hui, nouveau virage. La radio s’entendra sur un terminal, support polyvalent, qui permettra aussi de regarder de la vidéo, d’écouter ses playlists musicales, de téléphoner…. Dès 1990, le CNRS mettait au point un transistor qui se combinait avec une calculette molle comme les montres de Dali et avec un écran de télé qu’on pouvait rouler après usage comme une nappe de toile cirée.  D’aucuns noteront que le labo qui fit cette invention était situé à Thiais et qu’il préparait, près d’un grand cimetière, un enterrement de première classe. Disons plutôt que la route de la transformation technique va souvent dans le sens de la “convergence” et que l’e emple que nous prenons illustre une généralité bien connue.

     Radio inscrite dans la dite convergence, radio à la demande, passage de l’identification à une radio à l’identification à tel réseau social ou à tel blog… Le basculement est vertigineu  . A lire les habitués de Quai de Seine qui, plutôt d’écouter encore France Culture s’accrochent à ce blog tels des berniques à un rocher, on  est tenté de penser que le progrès n’est pas évident…Mais il faut prendre les situations comme elles sont et les auditeurs au point où, qu’on le regrette ou non, ils sont parvenus.

     Tout de  même, il me vient un souvenir. Je voyais souvent François Valéry. C’était le fils de Paul et l’ombre du grand homme le suivait partout. François n’allait d’ailleurs jamais bien loin. De Verrières-le-Buisson  au Ritz puisqu’il ne pouvait envisager de se faire coiffer autre part, d’un déjeuner à un dîner: sa conversation éblouissante était une bénédiction pour ses hôtes. Il avait accfepté d’être nommé ambassadeur, à condition que ce fût à Paris, ils s’était donc contenté de l’UNESCO. Nous le pressions bien sûr d’écrire ses souvenirs. Il prétendait qu’il ne pouvait le faire qu’avec l’aide d’une vieille machine à écrire d’un crtain type. J’eus à peine le temps de repérer celle qu’il cherchait dans une boutique de l’Odéon qui, depuis, a changé d’enseigne, et de m’assurer qu’il restait assez de rubans pour lui assurer plusieurs mois de travail que François Valéry, qui était en vérité assez paresseu ,  mourut subitement. Ce pari-ci , je l’ai perdu. Quant à celui que j’évoquais plus haut, nous le perdrons bientôt tous et il nous faudra changer de jeu.