On sait que Jacques Chirac essuyait régulièrement les colères de Philippe Séguin. Las de se faire raccrocher le téléphone au nez, il finit par émettre l’hypothèse que le tempérament de son compère était décidément insupportable. Ce qui provoqua cette réaction ingénue deSéguin:  Â
-Mais comment t’es-tu aperçu que j’avais mauvais caractère?
-Ce sont, cher Philippe, les journalistes qui me l’ont dit.
    Pendant quelques années, j’ai assez souvent cotoyé Séguin, à Epinal, il est vrai, où il avait davantage intérêt à se montrer normal, et je n’ai jamais eu l’occasion de le voir manier la foudre. “Vous savez, disait-il, on raconte que je me fais mener aux Champs pour jeter mes dossiers par la fenêtre de ma voiture, mais je peux tout aussi bien les balancer du premier étage de mon bureau, vous voyez bien qu’on exagère mes défauts.”
    Non, à Epinal, dont il fut un maire incomparable, on craignait moins ses colères qu’on n’ attendait sa présence. Kissinger disait du général de Gaulle qu’une fois entré dans une pièce, celle-ci basculait; l’arrivée de Mitterrand dans un salon provoquait un frémissement, celle de Sarkozy déclenche une décharge électrique… Quand la silhouette ( mais le mot convient-il?) de Séguin apparaissait dans une rue ou  se calait difficilemnt sur un banc pour assister dans un gymnase à un match de basket, les regards ne pouvaient cesser de se porter vers lui. Cela, en politique, s’appelle le charisme et ne rime pas nécessairement avec l’organisation partisane.
   Je n’étais pas inscrit sur les listes d’Epinal; quand il se présenta en vain à Paris en 2001, je n’ai pas davantage eu l’occasion de voter pour lui; je n’ai jamais été son électeur mais je sentais qu’il était mon représentant. Et beaucoup d’entre nous ont dû partager ce sentiment, au moins un moment, qu’ils détestent définitivement la politique ou qu’ils l’aiment toujours un peu, cherchant encore en elle ce qui reste de conviction en cette époque du tout- communication . Davantage, ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui ont été reconnaissants d’incarner la meilleure part du camp qui leur était adverse. Qu’aurait été la bataille de Maastricht si le non avait été incarné par les nationalistes intégraux et non par le descendant passionnément modéré de Jules Ferry qu’il était?
    En réalité, nous aimions Séguin parce qu’il nous rendait intelligents en nous faisant apparaitre derrière les fausses évidences de vrais enjeux. Nous pouvions admirer Giscard quand il lui arrivait de consentir à le faire mais c’était un don, pas vraiment gratuit, qu’il ne nous octroyait, grand seigneur, que de tempse n temps. Giscard n’offre même pas à boire à qui vient le voir, s’il n’est pas de son rang. Il fallait, en revanche, voir Séguin au stade ou à table: chez lui, le partage était naturel. Au point qu’il a laissé les généraux de cour s’attribuer ses lieutenants fatigués, et que, non content de ne pas laisser de descendance politique, il ne lègue pas non plus de patrimoine financier ou immobilier.Â
    Je finrai en rappelant la figure d’un grand homme de télévision. Séguin, qui passait beaucoup de temps devant les écrans, devait se souvenir de Georges de Caunes. De Caunes qui avait organisé une émission où il s’installait solitaire dans une île ou une cage pour se faire dévorer des yeux par ses contemporains. Et qui, lassé de jeter des maximes à la foule ingrate, finit par conclure: “Il est préférable de savoir partir plutôt que d’arriver.”
ATTENTION. Au moment où Philippe Séguin sera entour par ses amis, vrais et faux, et par les anonymes, lundi qui vient, aux Invalides, ce blog, commer les autres de Radio-France, sera suspendu. Et le deuil durera trois jours. Conséquence non du froid mais d’une opération de migration. Puisse cette suspension calmer les lubies de certains qui, souvent, provoquent la mauvaise humeur justifiée des autres. Il y a longtemps que Séguin aurait envoyé tout valser. Encore que.. Comment disait-il? “Il n’y a rien de plus jouissif que d’être traité de con par des imbéciles”.                                                                Â



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