Les éditions Amsterdam traduisent et publient les histoires orales de la Grande Dépression recueillies en leur temps par Studs Terkel.
  On se souvient un peu du rôle politique que la radio joua alors. Du moins se sont inscrites dans la mémoire les causeries au coin du feu du président Roosevelt: il était patricien snob comme pas un mais il suffisait qu’il dise “mes amis” et la magie opérait. Les interventions plus radicales, devant d’autres micros, d’extrèmistes comme Henry Long ou le prédicateur catholique antisémite Coughlin ont laissé beaucoup moins de traces même si on trouve chez Julien Green l’écho des saintes colères que celui-ci pouvait provoquer.
  Terkel reçoit le témoignage de contemporains qui gardent une autre mémoire de la radio. Il ne suffit pas de dire que la dépression fut terrible et profonde, observe-t-il: “La crise de tout le monde finit par ne plus être la crise de personne; écoutons un à un les faillis, tous ceux qui ont eu le sentiment de devenir inutiles au monde mais observons aussi les malins qui tirèrent parti des opportunités; quand il y a beaucoup de gens au travail, il est plus facile pour les bons vendeurs de trouver leur place.”
  Parmi la galerie d’opportunistes qu’il déploie en conséquence, je ne résiste pas au plaisir d’en citer un assez longuement. Et comme, quai de Seine, il nous arrive de parler radio, ce sera un petit génie des ondes. Son nom: William Benton. Il avait fondé une petite agence de publicité au moment où s’effondraient beaucoup d’entreprises. Lui avait été confié le budget d’un dentifrice en perdition, Pepsodent. “Je remontais une rue en me promenant; il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes et sur dix neuf radios allumées, on en entendait dix sept qui passaient l’émission Amos and Andy. J’ai acheté Amos and Andy pour Pepsodent qui, du coup, n’a jamais connu le crash.” Le même Benton, un peu plus tard, inventa la musique d’ambiance dans les magasins, l’aïeule du genre lounge d’aujourd’hui, la musique faite pour qu’on ne l’écoute pas: “Tout homme d’affaires rêve d’un produit qui crée des habitudes d’achat.” Et pourquoi ma réussite? demande Benton: “La plupart des gens aux Etats Unis n’ont pas d’oreille. Pas d’oreille du tout. Or moi non plus, je n’ai pas d’oreille. Donc je ne suis pas inhibé et c’est la raison pour laquelle je suis si doué pour la radio.”
  Il faut une fin morale à la fable que je rapporte. C’est l’exemple que donne Benton lui-même dans ses dernières années qui la fournit. Le bonhomme se retrouve à la fin des fins… éditeur de l’Encylopaedia Britannica et président de l’Université de Chicago. “Cela a changé ma vie, je suis devenu producteur d’émissions pédagogiques, j’ai tenté de produire des anticorps qui pourraient barrer la route aux facilités que j’avais permises.” Bref, après la “muzak”, l’heure de cours. Comme quoi la vie sans idées, même avec beaucoup d’argent, ne peut être vécue tout le temps. Julien Green, à  la même époque, écrivait que sous les portes verrouillées pouvait passer un trait de lumière.
   Et c’est ainsi que le chanceux Benton finit en glorieux précepteur de l’humanité. En somme, une fois la conversion achevée et la bure achetée, en directeur de France Culture.



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