Avant d’atteindre la fortune par la ligne de crête des grands medias, il fut un moment producteur d’une émission chez nous. Ne serait-ce que pour cela, il mérite, après sa mort prématurée, un modeste salut de notre part.

     Son seul nom ressemblait à un pseudonyme et, en tout cas, évoquait le grand large… Marseille aimait les vastes horizons, il lui fallait les publics les plus vastes possibles. Dans l’industrie profitable des manuels scolaires, il imposa en quelques années sa marque. Et, dans les arènes de la politique qu’il fréquenta assidument ses dernières années, pas gêné d’y porter à peu près la parole du Medef, il impressionnait. La joie qu’il éprouvait d’être connu faisait plaisir à voir et on imagine la détresse qui l’étreignit quand il se sut malade: tant de réponses à tant d’invitations, tant de livres de plus en plus mis en scène et de mieux en mieux mis en place et il fallait déjà céder le premier rôle si difficilement acquis!

    Marseille, malgré les présentations qu’on faisait habituellement de lui, n’était pas une autorité. C’était un personnage de roman. Habitant à l’origine un pavillon du 93 (mais le 93 de François Nourrissier, Le Raincy!) il l’habilla de ses collections - il aimait les objets de la Révolution et de l’Empire, périodes où chacun pouvait se faire lui-même: l’égalité des chances dans la lutte pour les places. S’installant ensuite dans la capitale tant désirée, il ne fit pas les choses à moitié, il acheta un immeuble entier de la rue Monsieur-le Prince. A la journaliste qui préparait sa bio pour notre journal du soir, je disais que c’était Balzac qu’il faudrait pour l’évoquer. Elle me demanda: “Vous avez son téléphone?”. J’aurais pu ajouter que l’autre recours possible, de la même  époque, était Louis Reybaud, encore plus difficile à dénicher il est vrai. Cet auteur trop négligé publia, dans la série best seller des Jérôme Paturot, le fameux “Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale” dont le souvenir me venait immédiatement à l’esprit chaque fois que je voyais la silhouette rapide de Marseille virevolter au Quartier latin.

   Un matin, bien avant qu’il ne vienne habiter Paris, je me souviens qu’après une émission, à l’heure du petit déjeuner, il avait entrepris, en notre compagnie, le patron du bar Le Raynouard, voisin de la Maison de la radio. Il lui avait prouvé par A plus B qu’il lui fallait vendre son affaire car le moment était opportun et ensuite vivre de ses rentes - le côté Reybaud -Paturot toujours. Le cafetier a vite obtempéré; on dit qu’il élève maintenant des chevaux à 10 kilomètres de Paris.     

    Peu économe de bons conseils, Marseille ne se les appliquait pas à lui-même. Il travailla beaucoup. Et, il faut le dire, très bien à ses débuts. Sa thèse restera comme un monument: il y prouvait que la colonisation avait en fait coûté plus cher à la France qu’elle ne lui avait rapporté. A l’époque, il alignait déjà les chiffres et en tirait des leçons paradoxales. A la fin, il partait de prémisses paradoxales et demandait aux chiffres de les confimer. Bon, mais il était si brillant, si attachant! Parfois il faisait penser aussi à son voisin de Sorbonne Michel Maffesoli. Fils de peu, tous deux avaient conquis de haute lutte des chaires prestigieuses, celle de Bloch pour Marseille, celle de Durkheim pour Maffesoli. Cela donne le droit de s’amuser, non? Et de regarder en rigolant les pisse-froid qui, à France Culture ou ailleurs, retiennent leur envie en multipliant les perfidies.