Un mot d’abord du climat qui règne sur ce blog. Quiconque veut y entrer par hasard - et c’est un droit élémentaire que lui donne la loi du net- a l’impression de pénétrer dans un champ de mines et se retire, effaré par tant de violence déchaînée. Quiconque en est un habitué doit essuyer des bordées d’injures, en échange souvent, il faut bien le dire, de celles qu’il envoie lui-même à tort et à travers. Le modérateur a beau lisser les posts, il ne peut le faire à chaque instant et tous, en dessous de leur tenue de camouflage, s’en trouvent blessés et amers. Je pensais que nous pourrions poursuivre cahin caha l’expérience jusqu’à la mise en place, ce printemps, du nouveau site de France Culture. Il apparaît que c’était une illusion. Dans les jours qui viennent, il faudra bien prendre une décision que nous fixerons, avec le service multimedia de la chaîne, selon une échelle qui va de la suspension, au pire, jusqu’ au plus complexe: l’inscription préalable avant toute participation.
    Puisque nous avancons encore, pour peu de temps, à découvert, je voulais proposer sans illusion deux ou trois réflexions sur le rôle de la radio dans une vraie guerre, celle que mènent les Français dans les quelques territoires d’Afghanistan dont ils ont la responsabilité.
    Un collaborateur de France Culture, Raphael Krafft, rentre d’une mission de deux mois dans l’un d’eux, la vallée de Surobi. Il était chargé du développement d’une radio plus communautaire que militaire, voulue par le commandant de bataillon du moment, le colonel Durieux qu’il y a peu, on a pu entendre aux Matins de Marc Voinchet.
     Plusieurs écoles stratégiques se partagent les faveurs des commandants de l’OTAN en Afghanistan. Certains pensent qu’il faut frapper fort et vite afin d’emporter la décision. C’est, disait Rony Braumann à France Culture encore mais au micro de L’Esprit public, foncer dans le mur en klaxonnant. Durieux, qu’on surnomme parfois le “colonel philosophe” tant il est nourri de Clausewitz, n’est pas loin de partager cette analyse: si, remarque-t-il, vous tuez un taliban, vous prenez le risque de vous faire cinq ennemis et si vous prenez le risque de tuer un civil, vous vous en faites dix. Mieux vaudrait donc limiter l’ascension aux extrèmes, approfondir l’action que la pacification permet de mener dans les territoires rendus au calme, amener enfin de notre côté les notables qui, partagés entre les insurgés et les autorités régulières, demeurent comme incertains, au milieu du gué. On reconnaît là l’influence lointaine de Clausewitz qui savait le rôle d’arbitres que pouvaient avoir les populations et, plus près de nous, l’enseignement des théoriciens français de la contre-insurrection, Galula ou Trinquier.  Le tout abrité sous la grande ombre de Lyautey, laquelle a créé ces derniers mois une manière de micro-climat dans la vallée sous contrôle tricolore de Surobi.
    C’est là que la radio intervient. Les talibans savent s’en servir:”Libération” du 26 janvier disait quel pouvoir avait gagné par les ondes un fameux taliban suronnomé”Mollah Radio”, et ce dans l’ancienne principauté de Swat, aux confins du Pakistan. Radio Surobi, à l’opposé, tente de répandre une atmosphère de confiance. Sans pouvoir sortir du camp retranché du 2ème REP, Raphael Krafft a ainsi formé en quelques semaines deux animateurs-reporters. L’un, Nassir, est professeur de collège; l’autre, Aziz, est proviseur: à 35 ans, fort de l’héritage d’un père respecté, il passe déjà pour une “barbe blanche”. Ce sont justement les “barbes blanches” qu’il faut convaincre de venir en studio: sous forme d’interviews pour le sous-gouverneur ou les notables, sous forme de prêche pour l’imam de la ville voisine. Ce n’est pas aisé mais la diffusion d’un journal, qui peut raconter les difficultés rencontrées par nos troupes, et surtout la musique font le reste: l’émission de dédicace de disques a ainsi remporté, aussitôt lancée, un grand succès. Les autres programmes suivront, consacrés aux femmes ou à l’agriculture.
    On voit bien la fragilité d’un tel outil. L’armée a, inscrite dans ses registres, une rubrique “achat de fusils-mitrailleurs” mais n’a pas prévu de fonds pour l’acquisition de matériel audiovisuel; quand elle a en stock des milliers de transistors, elle hésite à les distribuer tous. Le temps de présence d’un commandant de bataillon est limité, son sucesseur peut être tenté de choisir une autre direction que lui. L’unité qu’il commande n’est pas nécessairement imitée par sa voisine: le général français qui oeuvre à quelques dizaines de kilomètres , à l’autre bout du pays de Kapisa, a lui aussi sa radio qui n’obéit pas nécessairement à la même ligne. On pense, malgrè nos officiers qui n’apprécient guère la comparaison, à l’époque de la guerre d’Algérie: chaque sous-lieutenant -on en fabriquait alors 1000 par an- tenait son piton un peu comme il le pouvait sans être toujours au diapason de l’autre.
    La question, au fond, est de savoir pour qui joue le temps. Les insurgés, qu’ils soient, tels nos chouans d’autrefois, accrochés à leur village ou bien qu’ils combattent pour un Islam mondial, sont persuadés que “la vraie foi” l’emportera partout. Mais à quel terme? Les combattants de l’OTAN espèrent, eux, qu’un palier d’équilibre peut être aménagé qui leur permettra de sortir du guêpier et de refermer la porte derrière eux, la tête haute. Et, dans cette perspective, la radio peut être aussi utile que le fusil mitrailleur.