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Tabula rasa

Non classé 10 commentaires »
10 mar 2010

     Vous connaissez la fable:

    “Un pauvre bucheron tout couvert de ramée

      Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

     Gémissant et courbé marchait à pas pesants

     Et tâchait de gagner de gagner sa chaumine enfumée.

     Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,

     Il met bas son fagot, il songe à son malheur…”

   ” La Mort et le Bûcheron “me venait en mémoire ce matin quand , avec le service multimedias, nous réfléchissions au sort à réserver à la charge de propos inutiles voire inconvenants qui alourdit depuis des semaines ce blog.

    Comment faire pour éviter l’intervention du FMI -Front Multiplié des insultés?  Tout lisser, post après post, facture après facture pour que nous restions au-dessous du seuil fatidique des 3% du PIB -Produit des Injures Brutes? Finalement nous avons peut-être couru un peu trop vite jusqu’à la morale de la fable: “Le trépas vient tout guérir”. De ce qui s’entassait sur le quai, nous n’avons rien gardé, pas même les tout derniers commentaires relatifs au malheureux Marseille. D’un geste, d’un seul, tout est passé à la baille.

     A l’approche du printemps, commence un nouveau calendrier: nous sommes presque en prairial de l’an 1. Il faut boter aussi que c’est la mi-carême, on abandonne un instant la haire et la discipline. Chacun interprètera ce grand dérangement comme il voudra. En tout cas, le bûcheron en est fort aise:

     Il met bas son fagot, il songe à son malheur

     Quel plaisir a-t-il eu depuis que ce blog est au monde?

     En était-il un plus pauvre dans la Maison ronde?”

     Quant aux promeneurs et aux habitués, ils ne s’en trouveront pas plus mal. De temps à autre, il faut bien éclaircir les taillis.

      

    

    

Jacques Marseille

Non classé 4 commentaires »
4 mar 2010

    Avant d’atteindre la fortune par la ligne de crête des grands medias, il fut un moment producteur d’une émission chez nous. Ne serait-ce que pour cela, il mérite, après sa mort prématurée, un modeste salut de notre part.

     Son seul nom ressemblait à un pseudonyme et, en tout cas, évoquait le grand large… Marseille aimait les vastes horizons, il lui fallait les publics les plus vastes possibles. Dans l’industrie profitable des manuels scolaires, il imposa en quelques années sa marque. Et, dans les arènes de la politique qu’il fréquenta assidument ses dernières années, pas gêné d’y porter à peu près la parole du Medef, il impressionnait. La joie qu’il éprouvait d’être connu faisait plaisir à voir et on imagine la détresse qui l’étreignit quand il se sut malade: tant de réponses à tant d’invitations, tant de livres de plus en plus mis en scène et de mieux en mieux mis en place et il fallait déjà céder le premier rôle si difficilement acquis!

    Marseille, malgré les présentations qu’on faisait habituellement de lui, n’était pas une autorité. C’était un personnage de roman. Habitant à l’origine un pavillon du 93 (mais le 93 de François Nourrissier, Le Raincy!) il l’habilla de ses collections - il aimait les objets de la Révolution et de l’Empire, périodes où chacun pouvait se faire lui-même: l’égalité des chances dans la lutte pour les places. S’installant ensuite dans la capitale tant désirée, il ne fit pas les choses à moitié, il acheta un immeuble entier de la rue Monsieur-le Prince. A la journaliste qui préparait sa bio pour notre journal du soir, je disais que c’était Balzac qu’il faudrait pour l’évoquer. Elle me demanda: “Vous avez son téléphone?”. J’aurais pu ajouter que l’autre recours possible, de la même  époque, était Louis Reybaud, encore plus difficile à dénicher il est vrai. Cet auteur trop négligé publia, dans la série best seller des Jérôme Paturot, le fameux “Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale” dont le souvenir me venait immédiatement à l’esprit chaque fois que je voyais la silhouette rapide de Marseille virevolter au Quartier latin.

   Un matin, bien avant qu’il ne vienne habiter Paris, je me souviens qu’après une émission, à l’heure du petit déjeuner, il avait entrepris, en notre compagnie, le patron du bar Le Raynouard, voisin de la Maison de la radio. Il lui avait prouvé par A plus B qu’il lui fallait vendre son affaire car le moment était opportun et ensuite vivre de ses rentes - le côté Reybaud -Paturot toujours. Le cafetier a vite obtempéré; on dit qu’il élève maintenant des chevaux à 10 kilomètres de Paris.     

    Peu économe de bons conseils, Marseille ne se les appliquait pas à lui-même. Il travailla beaucoup. Et, il faut le dire, très bien à ses débuts. Sa thèse restera comme un monument: il y prouvait que la colonisation avait en fait coûté plus cher à la France qu’elle ne lui avait rapporté. A l’époque, il alignait déjà les chiffres et en tirait des leçons paradoxales. A la fin, il partait de prémisses paradoxales et demandait aux chiffres de les confimer. Bon, mais il était si brillant, si attachant! Parfois il faisait penser aussi à son voisin de Sorbonne Michel Maffesoli. Fils de peu, tous deux avaient conquis de haute lutte des chaires prestigieuses, celle de Bloch pour Marseille, celle de Durkheim pour Maffesoli. Cela donne le droit de s’amuser, non? Et de regarder en rigolant les pisse-froid qui, à France Culture ou ailleurs, retiennent leur envie en multipliant les perfidies.

Le tracteur de plusen plus intelligent?

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2 mar 2010

     Juste une petite notation en contrepoint du salon de l’Agriculture.

     Il y a quelques années, l’auditeur idéal et rêvé de France Culture- mais il existe, je l’ai rencontré parfois, c’était l’agriculteur juché en haut de son tracteur et nous écoutant depuis sa cabine tapissée de nos sons.

    J’entends  aujourd’hui ceci sur Europe 1, à l’occasion de la manifestation de la Porte de Versailles. Le “hyp”, dorénavant, c’est le GPS qui guide automatiquement le tracteur: “le cultivateur, dit le reporter, est encore obligé pour raisons de sécurité, de rester assis sur son engin mais il a dorénavant les mains libres pour consulter sur sur son ordinateur…les cours en Bourse des céréales.”

     Texto!  Nous sommes de plus en plus sujets d’objets vraiment de plus en plus intelligents.

Le Web peut aussi voler en haute altitude

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1 mar 2010

    Ceci est d’abord un message personnel destiné à l’internaute qui se plaint, à juste titre, d’avoir été injurié plus d’une fois au fil de ce blog. Vérification faite des occurrences qu’il mentionnait dans un courrier, chacune, à moins que je n’aie fait erreur pendant ma relecture, avait été effacée avant qu’il n’intervienne. Soit dans les heures qui avaient suivi leur inscription ici.

     Néanmoins, quelques minutes, quelques heures, c’est encore trop. D’où le deuxième volet de ce message, à caractère général maintenant. Dorénavant, chaque commentaire de ce blog attendra dans une file de modération que j’aie eu le temps de l’approuver ou de le supprimer. La spontanéité sera entravée mais la rareté sera au moins gage de qualité.

     A ce propose je voulais signaler à votre sagacité un article d’Adam Cohen récemment paru dans le “New York Times” et traduit dans “Le Figaro” du 26 février dernier. “Le Web peut aussi voler en haute altitude”, titre-t-il, avec volontarisme. Et de détailler le succès de deux émissions de BBC Radio4, “In our time” et “Thinking about” . Ces moments de radio très redemandés accueillent  chaque semaine un panel d’universitaires autour de thèmes apparemment aussi peu captivants que le positivisme logique mais  proposent aussi bien des sujets apparemment fantasques du genre “la virilité tendance gros bras dans l’enseignement supérieur”. Ainsi, note Adam Cohen, “lors d’une émission traitant de la sociologie des comportements au volant, on expliquait que, lorsque deux couples de la classe moyenne voyagent en voiture, les propriétaires s’asseoient généralement devant, laissant l’autre couple derrière. Or, quand deux couples de la classe ouvrière partent en balade, les hommes s’asseoient généralement devant et les femmes derrière.” Ces observations ouvrent des abîmes de perplexité qu’il faut en effet, pour tenter de les surplomber sereinement, beaucoup de podcasts en passerelle!

     Il me vient en mémoire une image des “Aventures de Tintin.” Le capitaine Haddock ne parvient pas à s’endormir sur sa couche du “Ramona”. Faut-il qu’il tienne la barbe sous les draps ou au-dessus? Le soir venant, vous lisant, me poserai-je des questions aussi angoissantes: est-ce que je passe ce commentaire-ci, et celui-là, sous le tapis? Ou pas? En tout cas, j’essaierai de maintenir une liberté de bon aloi; simplement, en dépit de la référence à Haddock, et de mon whisky du soir, j’en appellerai à la sobriété. 

   

La lassitude de Bouguereau au “Nouvel Observateur”

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28 fév 2010

Sur deux colonnes de l’Observateur cette semaine, les réflexions de Jean Marcel Bouguereau, chargé du dialogue avec les lecteurs de l’hebdomadaire.

“Il y a dans l’usage d’internet comme une involution que, tenant depuis deux ans un blog quasi quoitidien, je ne cesse de ressentir. Il y avait, il fut un temps, les pionniers d’internet s’en souviendront, ce que l’on nommait la netetiquette, un ensemble de bonnes manières qui devaient être observées dans l’univers de la toile. S’il fallait ne retenir qu’une règle, ce serait celle-ci: ce que vous ne feriez pas lors d’une conversation réelle face à votre correspondant, ne prenez pas l’internet comme bouclier pour le faire. Mais, ajoute Bouguereau, mon experience de blogueur sur le site d’ l’Obs m’incite au pessimisme. J’ai donc décidé de bannir les adresses IP de tous ceux qui ne font pas le moindre effort de politesse. Voilà où mène l’anonymat sur internet. Je partage l’avis d’un de mes lecteurs qui explique: Je demande que cesse la lâcheté savamment organisée qui consiste à insulter quelqu’un sans le nommer, sans se nommer soi-même. Nous sommes nombreux à le suporter tous les jours sur les différents sites d’info, je n’en peux plus.”

Ce que ne dit pas Bouguereau, c’est que la chasse aux adresses IP n’est pas nécessairement efficace. Chacun, n’est-ce pas, peut diposer  de plusieurs ordinateurs et, après avoir usé d’un canon à insultes, en utiliser le lendemain un autre. Et ainsi de suite. Quant à à imaginer un modérateur à temps plein, c’est impossible: nous n’avons pas les moyens ni l’intention de salarier quelqu’un à faire le même travail de nettoyage des toilettes à toute heure du jour et de la nuit, à la façon de Florence Aubenas sur les ferries débarquant sur les quais d’Ouistreham. Quant à l’élimination automatique de tout post comportant une injure, elle est malaisée à mettre en place: les internautes de France Culture disposent, par définition, d’un vocabulaire riche qu’ils pourront toujours élargir en faisant l’acquisition de tous les dictionnaires d’argot possibles et imaginables. Non, vraiment, la seule solution correcte est la retenue, qui semble avoir gagné un peu de terrain ces dernières heures. Ou bien la suspension. 

Radio de guerre

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24 fév 2010

     Un mot d’abord du climat qui règne sur ce blog. Quiconque veut y entrer par hasard - et c’est un droit élémentaire que lui donne la loi du net- a l’impression de pénétrer dans un champ de mines et se retire, effaré par tant de violence déchaînée. Quiconque en est un habitué doit essuyer des bordées d’injures, en échange souvent, il faut bien le dire, de celles qu’il envoie lui-même à tort et à travers. Le modérateur a beau lisser les posts, il ne peut le faire à chaque instant et tous, en dessous de leur tenue de camouflage, s’en trouvent blessés et amers. Je pensais que nous pourrions poursuivre cahin caha l’expérience jusqu’à la mise en place, ce printemps, du nouveau site de France Culture. Il apparaît que c’était une illusion. Dans les jours qui viennent, il faudra bien prendre une décision que nous fixerons, avec le service multimedia de la chaîne, selon une échelle qui va de la suspension, au pire, jusqu’ au plus complexe: l’inscription préalable avant toute participation.

     Puisque nous avancons encore, pour peu de temps, à découvert, je voulais proposer sans illusion deux ou trois réflexions sur le rôle de la radio dans une vraie guerre, celle que mènent les Français dans les quelques territoires d’Afghanistan dont ils ont la responsabilité.

     Un collaborateur de France Culture, Raphael Krafft, rentre d’une mission de deux mois dans l’un d’eux, la vallée de Surobi. Il était chargé du développement d’une radio plus communautaire que militaire, voulue par le commandant de bataillon du moment, le colonel Durieux qu’il y a peu, on a pu entendre aux Matins de Marc Voinchet.

      Plusieurs écoles stratégiques se partagent les faveurs des commandants de l’OTAN en Afghanistan. Certains pensent qu’il faut frapper fort et vite afin d’emporter la décision. C’est, disait Rony Braumann à France Culture encore mais au micro de L’Esprit public, foncer dans le mur en klaxonnant. Durieux, qu’on surnomme parfois le “colonel philosophe” tant il est nourri de Clausewitz, n’est pas loin de partager cette analyse: si, remarque-t-il, vous tuez un taliban, vous prenez le risque de vous faire cinq ennemis et si vous prenez le risque de tuer un civil, vous vous en faites dix. Mieux vaudrait donc limiter l’ascension aux extrèmes, approfondir l’action que la pacification permet de mener dans les territoires rendus au calme, amener enfin de notre côté les notables qui, partagés entre les insurgés et les autorités régulières, demeurent comme incertains, au milieu du gué. On reconnaît là l’influence lointaine de Clausewitz qui savait le rôle d’arbitres que pouvaient avoir les populations et, plus près de nous, l’enseignement des théoriciens français de la contre-insurrection, Galula ou Trinquier.  Le tout abrité sous la grande ombre de Lyautey, laquelle a créé ces derniers mois une manière de micro-climat dans la vallée sous contrôle tricolore de Surobi.

     C’est là que la radio intervient. Les talibans savent s’en servir:”Libération” du 26 janvier disait quel pouvoir avait gagné par les ondes un fameux taliban suronnomé”Mollah Radio”, et ce dans l’ancienne principauté de Swat, aux confins du Pakistan. Radio Surobi, à l’opposé, tente de répandre une atmosphère de confiance. Sans pouvoir sortir du camp retranché du 2ème REP, Raphael Krafft a ainsi formé en quelques semaines deux animateurs-reporters. L’un, Nassir, est professeur de collège; l’autre, Aziz, est proviseur: à 35 ans, fort de l’héritage d’un père respecté, il passe déjà pour une “barbe blanche”. Ce sont justement les “barbes blanches” qu’il faut convaincre de venir en studio: sous forme d’interviews pour le sous-gouverneur ou les notables, sous forme de prêche pour l’imam de la ville voisine. Ce n’est pas aisé mais la diffusion d’un journal, qui peut raconter les difficultés rencontrées par nos troupes, et surtout la musique font le reste: l’émission de dédicace de disques a ainsi remporté, aussitôt lancée, un grand succès. Les autres programmes suivront, consacrés aux femmes ou à l’agriculture.

     On voit bien la fragilité d’un tel outil. L’armée a, inscrite dans ses registres, une rubrique “achat de fusils-mitrailleurs” mais n’a pas prévu de fonds pour l’acquisition de matériel audiovisuel; quand elle a en stock des milliers de transistors, elle hésite à les distribuer tous. Le temps de présence d’un commandant de bataillon est limité, son sucesseur peut être tenté de choisir une autre direction que lui. L’unité qu’il commande n’est pas nécessairement imitée par sa voisine: le général français qui oeuvre à quelques dizaines de kilomètres , à l’autre bout du pays de Kapisa, a lui aussi sa radio qui n’obéit pas nécessairement à la même ligne. On pense, malgrè nos officiers qui n’apprécient guère la comparaison, à l’époque de la guerre d’Algérie: chaque sous-lieutenant -on en fabriquait alors 1000 par an- tenait son piton un peu comme il le pouvait sans être toujours au diapason de l’autre.

     La question, au fond, est de savoir pour qui joue le temps. Les insurgés, qu’ils soient, tels nos chouans d’autrefois, accrochés à leur village ou bien qu’ils combattent pour un Islam mondial, sont persuadés que “la vraie foi” l’emportera partout. Mais à quel terme? Les combattants de l’OTAN  espèrent, eux, qu’un palier d’équilibre peut être aménagé qui leur permettra de sortir du guêpier et de refermer la porte derrière eux, la tête haute. Et, dans cette perspective, la radio peut être aussi utile que le fusil mitrailleur.

La radio par temps de guerre

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12 fév 2010

   Juste une ou deux réflexions après quelques lectures destinées à la préparation de notre programme Juin 1940.

  Sait-on qu’il y eut une époque où les intellectuels régnèrent en maîtres sur les ondes? C’était pendant la drôle de guerre. D’un côté Georges Duhamel régnait en majesté sur la programmation de la radio nationale et de l’autre, Jean Giraudoux dirigeait depuis l’hotel Continental les services de la propagande et de la censure.

    Des conférences sur la culture française assurées par les plus grands écrivains, des retransmissions de pièces classiques, des émissions longues comme des paquebots qui voguaient dans un océan d’optimisme.,; tel était le menu quotidien. “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts”, disait le président du Conseil du printemps 40,Paul Reynaud. “Nous vaincrons parce que nous sommes les plus intelligents”, avaient répété auparavant les conférenciers les plus illustres. Sauf que Reynaud connaissait d’instinct les défauts de la cuirasse et, en arrivant trop tard à Matignon,il s’était félicité de la démission de Duhamel et fort bien  accommodé du retrait de Giraudoux, intervenus tous deux avant l’offensive allemande. La radio officielle s’était écroulée sur elle-même avant même que l’ennemi ne la pousse sur les routes de l’exode.

    En même temps que je relis le récit des soirées irréelles de l’hotel Continetal, je découvre l’histoire reconstituée par le menu des “Français parlent au Français” et du poste “Honneur et patrie” à Londres. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, qui en était, consacre à ce moment décisif une grande partie de sa biographie de Georges Boris (Gallimard): Boris était en effet ces années-là officier de liaison de la France libre auprès de la BBC . A Londres, on a affaire à une radio qui, très surveillée pourtant, atteint de suite l’efficacité. Des animateurs excellents venus du théatre et de la musique mais du théatre grand public et de la musique légère… Crémieux écrit: “leurs émissions sont rapides, pleines de fantaisie” et il ose ajouter: “dans le meilleur style des radios commerciales parisiennes d’avant-guerre”. Voilà une remarque qui devrait nous faire réfléchir, nous qui aimons tant les vieilles maisons et les vieux papiers: il a soixante dix ans, la radio  froide, impavide et sûre de sa supériorité a contribué à la défaite et la radio souple, réactive, imaginative à la victoire…

La radio par “hard times”

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28 jan 2010

   Les éditions Amsterdam traduisent et publient les histoires orales de la Grande Dépression recueillies en leur temps par Studs Terkel.

   On se souvient un peu du rôle politique que la radio joua alors. Du moins se sont inscrites dans la mémoire les causeries au coin du feu du président Roosevelt: il était patricien snob comme pas un mais il suffisait qu’il dise “mes amis” et la magie opérait. Les interventions plus radicales, devant d’autres micros, d’extrèmistes comme Henry Long ou le prédicateur catholique antisémite  Coughlin ont laissé beaucoup moins de traces même si on trouve chez Julien Green l’écho des saintes colères que celui-ci pouvait provoquer.

   Terkel reçoit le témoignage de contemporains qui gardent une autre mémoire de la radio. Il ne suffit pas de dire que la dépression fut terrible et profonde, observe-t-il: “La crise de tout le monde finit par ne plus être la crise de personne; écoutons un à un les faillis, tous ceux qui ont eu le sentiment de devenir  inutiles au monde mais observons aussi les malins qui tirèrent parti des opportunités; quand il y a beaucoup de gens au travail, il est plus facile pour les bons vendeurs de trouver leur place.”

   Parmi la galerie d’opportunistes qu’il déploie en conséquence, je ne résiste pas au plaisir d’en citer un assez longuement. Et comme, quai de Seine, il nous arrive de parler radio, ce sera un petit génie des ondes. Son nom: William Benton. Il avait fondé une petite agence de publicité au moment où s’effondraient beaucoup d’entreprises. Lui avait été confié le budget d’un dentifrice en perdition, Pepsodent. “Je remontais une rue en me promenant; il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes et sur dix neuf radios allumées, on en entendait dix sept qui passaient l’émission Amos and Andy. J’ai acheté Amos and Andy pour Pepsodent qui, du coup, n’a jamais connu le crash.” Le même Benton, un peu plus tard, inventa la musique d’ambiance dans les magasins, l’aïeule du genre lounge d’aujourd’hui, la musique faite pour qu’on ne l’écoute pas: “Tout homme d’affaires rêve d’un produit qui crée des habitudes d’achat.” Et pourquoi ma réussite? demande Benton: “La plupart des gens aux Etats Unis n’ont pas d’oreille. Pas d’oreille du tout. Or moi non plus, je n’ai pas d’oreille. Donc je ne suis pas inhibé et c’est la raison pour laquelle je suis si doué pour la radio.”

   Il faut une fin morale à la fable que je rapporte. C’est l’exemple que donne Benton lui-même dans ses dernières années qui la fournit. Le bonhomme se retrouve à la fin des fins… éditeur de l’Encylopaedia Britannica et président de l’Université de Chicago. “Cela a changé ma vie, je suis devenu producteur d’émissions pédagogiques, j’ai tenté de produire des anticorps qui pourraient barrer la route aux facilités que j’avais permises.” Bref, après la “muzak”, l’heure de cours. Comme quoi la vie sans idées, même avec beaucoup d’argent, ne peut être vécue tout le temps. Julien Green, à la même époque, écrivait que sous les portes verrouillées pouvait passer un trait de lumière.

    Et c’est ainsi que le chanceux Benton finit en glorieux précepteur de l’humanité. En somme, une fois la conversion achevée et la bure achetée, en directeur de France Culture.

L’obituaire

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12 jan 2010

Avant qu’il n’existe le journal, la radio, la télé et le net, les monastères se communiquaient entre eux les nouvelles des décès des uns et des autres par l’obituaire, lequel passait de cloître en cloître. Ces temps-ci, c’est un peu la fonction que tient France-Culture. Le Père Calvez , l’ancien directeur d’Etudes, et le trotskiste Daniel Bensaïd, lui aussi fidèle entre les fidèle, meurent le même jour. Nous essayons de tenir la balance égale entre l’un et l’autre. De même que nous faisons, évidemment, à Eric Rohmer un cortège aussi important au moins qu’à Philippe Séguin.
Pour en revenir à feu Philippe le Gros, qu’on ne compte pas sur moi pour entrer dans la discussion oiseuse selon laquelle il y aurait des hommes de culture dignes des obséques de notre station et d’autres qui ne seraient que des politiques. Churchill, qu’aimait tant Séguin, était aussi Nobel de littérature et Rohmer passait pour l’un des meilleurs archéologues de la société française. Je voulais juste indiquer ma perplexité à la lecture des compte-rendus de la cérémonie des Invalides par la presse écrite nationale. J’étais en réunion lundi à 15 heures quand elle commenca sous un ciel bas par un temps gris. Je lis qu’une longue théorie de manteaux noirs se déploya dans la cour d’honneur et qu’auparavant, dans la nef, VGE et Chirac se retrouvèrent côte à côte sans se saluer d’un mot. J’aperçois sur les photos les silhouettes malvenues de Tibéri et de Millon qui se glissent devant les objectifs. Mais personne, pas même Pascale Robert-Diard dans son beau papier du “Monde”, n’indique s’il y avait, hors du personnel politque, beaucoup de monde ou peu de monde à se joindre à l’ultime hommage. C’est étrange, on nous répète que toute la République ou quasi était là et personne ne parle des citoyens.
Et personne ne m’avait annoncé non plus la disparition de Coin-Coin à Avignon. Je remercie vraiment un internaute de l’avoir fait: ce blog a donc une utilité. Coin-Coin’était une figure de la place des Carmes; ancien SDF il s’était refait là-bas une santé et je suis fier que, plus d’une fois, Travaux Publics lui ait donné la parole. Les humbles y ont droit, c’est la leçon commune de Camus et de Séguin que nous saluions la semaine passée d’un même mouvement. “Après vous, les pauvres et les petit Chose…”
Dernière remarque. La migration des blogs de France Culture, que nous annoncions, a en effet été reportée. Cela permettra aux petits malins qui prennent l’espace public pour une cour de récréation de continuer leur partie de colin-maillard, que j’arbitre de loin, ne pouvant y passer, voyez-vous, tout mon temps, et sifflant seulement ceux qui pratiquent l’injure. On ne peut se consacrer entièrement à un quarteron de censeurs en goguette quand, par ailleurs, il faut essayer de satisfaire des auditeurs de plus en plus nombreux.

Philippe Séguin

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9 jan 2010

     On sait que Jacques Chirac essuyait régulièrement les colères de Philippe Séguin. Las de se faire raccrocher le téléphone au nez, il finit par émettre l’hypothèse que le tempérament de son compère était décidément insupportable. Ce qui provoqua cette réaction ingénue deSéguin:   

-Mais comment t’es-tu aperçu que j’avais mauvais caractère?

-Ce sont, cher Philippe, les journalistes qui me l’ont dit.

     Pendant quelques années, j’ai assez souvent cotoyé Séguin, à Epinal, il est vrai, où il avait davantage intérêt à se montrer normal, et je n’ai jamais eu l’occasion de le voir manier la foudre. “Vous savez, disait-il, on raconte que je me fais mener aux Champs pour jeter mes dossiers par la fenêtre de ma voiture, mais je peux tout aussi bien les balancer du premier étage de mon bureau, vous voyez bien qu’on exagère mes défauts.”

     Non, à Epinal, dont il fut un maire incomparable, on craignait moins ses colères qu’on n’ attendait sa présence. Kissinger disait du général de Gaulle qu’une fois entré dans une pièce, celle-ci basculait; l’arrivée de Mitterrand dans un salon provoquait un frémissement, celle de Sarkozy déclenche une décharge électrique… Quand la silhouette ( mais le mot convient-il?) de Séguin apparaissait dans une rue ou  se calait difficilemnt sur un banc pour assister dans un gymnase à un match de basket, les regards ne pouvaient cesser de se porter vers lui. Cela, en politique, s’appelle le charisme et ne rime pas nécessairement avec l’organisation partisane.

    Je n’étais pas inscrit sur les listes d’Epinal; quand il se présenta  en vain à Paris en 2001, je n’ai pas davantage eu l’occasion de voter pour lui; je n’ai jamais été son électeur mais je sentais qu’il était mon représentant. Et beaucoup d’entre nous ont dû partager ce sentiment, au moins un moment, qu’ils détestent définitivement la politique ou qu’ils l’aiment toujours un peu, cherchant encore en elle ce qui reste de conviction en cette époque du tout- communication . Davantage, ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui ont été reconnaissants d’incarner la meilleure part du camp qui leur était adverse. Qu’aurait été la bataille de Maastricht si le non avait été incarné par les nationalistes intégraux et non par le descendant passionnément modéré de Jules Ferry qu’il était?

     En réalité, nous aimions Séguin parce qu’il nous rendait intelligents en nous faisant apparaitre derrière les fausses évidences de vrais enjeux. Nous pouvions admirer Giscard quand il lui arrivait de consentir à le faire mais c’était un don, pas vraiment gratuit, qu’il ne nous octroyait, grand seigneur, que de tempse n temps. Giscard n’offre même pas à boire à qui vient le voir, s’il n’est pas de son rang. Il fallait, en revanche, voir Séguin au stade ou à table: chez lui, le partage était naturel. Au point qu’il a laissé les généraux de cour s’attribuer ses lieutenants fatigués, et que, non content de ne pas laisser de descendance politique, il ne lègue pas non plus de patrimoine financier ou immobilier. 

     Je finrai en rappelant la figure d’un grand homme de télévision. Séguin, qui passait beaucoup de temps devant les écrans, devait se souvenir de Georges de Caunes. De Caunes qui avait organisé une émission où il s’installait solitaire dans une île ou une cage pour se faire dévorer des yeux par ses contemporains. Et qui, lassé de jeter des maximes à la foule ingrate, finit par conclure: “Il est préférable de savoir partir plutôt que d’arriver.”

ATTENTION. Au moment où Philippe Séguin sera entour par ses amis, vrais et faux, et par les anonymes, lundi qui vient, aux Invalides, ce blog, commer les autres de Radio-France, sera suspendu. Et  le deuil durera trois jours. Conséquence non du froid mais d’une opération de migration. Puisse cette suspension calmer les lubies de certains qui, souvent, provoquent la mauvaise humeur justifiée des autres. Il y a longtemps que Séguin aurait envoyé tout valser. Encore que.. Comment disait-il? “Il n’y a rien de plus jouissif que d’être traité de con par des imbéciles”.                                                                Â