La capitale des Gaules n’est pas seulement située au confluent de bien des gourmandises, elle est également, avec Prague et Turin, un des sommets du triangle de la magie blanche, ainsi qu’un haut lieu du spiritisme ! Et au moment où vous vous demandez ce qu’il reste du Barrisme aujourd’hui à Lyon, je me suis penché sur les lieux où l’esprit de Raymond Barre pouvait se manifester à nouveau, tel un espiègle petit feu follet surgissant d’un fourneau pour aller tremper son doigt dans la sauce. Bon, certes, l’image est audacieusement acrobatique, mais vous allez le voir, l’esprit de Raymond Barre, libéré de son corps, est étonnamment souple. Le spirite amateur serait d’abord tenté de croire que l’esprit de Raymond Barre hante les nombreux restaurants où il avait ses habitudes. Malin, celui-ci se sait attendu, et pour éviter les tablées de médiums du Modem tournant à plein régime, et autres sourciers de la cuisine politique en quête de recettes venant de l’au-delà, l’esprit de Raymond Barre ne passe dans les restaurant qu’une fois tous les matins, de bonne heure, pour relever les copies les menus du marché, et s’imprégner de l’air du temps qui embaume les cuisines lyonnaises…

Non, l’endroit improbable où j’ai finalement retrouvé la trace de l’esprit de Raymond Barre, est un hôtel. Et ce n’est pas tant pour les extraordinaires aptitudes à la sieste qu’avait developpé Raymond Barre de son vivant que pour la dimension hautement pédagogique qui émane de cet hotel du quartier St Paul. Puisque le Collège hotel, c’est son nom, grand paquebot années 30, a été réhabilité il y a quelques années dans l’esthétique des établissements scolaires d’antan, avec tableau noir, casiers, parquets au charme sépia, mobilier rétro datant de la communale, jusqu’à la discrète odeur de polycopiés qui flotte dans la réception…

Bref, tout était réuni pour faire ressurgir le spectre du professeur Barre ! Car, oui, ce n’est pas l’infatiguable écumeur des grandes tables lyonnaises que j’ai vu apparaître cette nuit dans ma chambre, mais le docte enseignant en Economie, le sourcil sévère, qui s’est soudain mis à inscrire à la craie autant de formules et d’équation que ma modeste formation de cancre professionnel avait bien du mal à déchiffrer.

Mal réveillé, j’ai d’abord tenté de faire glisser la conversation vers des domaines de compétences où j’excelle d’habitude, la gastronomie, (par exemple), en tentant d’appeller le room-service pour amadouer le professeur d’une scélérate brioche au pralines. Peine perdue, j’étais immédiatement convoqué au tableau pour plancher sur les prévisions de croissance. Vertement tancé par l’intransigeant spectre de l’ancien ministre de l’économie pour l’inexactitude de mes réponses et les intolérables approximations qui émanaient de ma bouche empatée par le sommeil, je désespérais même de le voir s’engloutir les fameux palets d’or de Bernachon qu’il réservait aux meilleurs élèves de la promotion, manière de bons points chocolatés hélàs inaccessible pour l’exécrable économiste nocturne que je me révèlais être. Et ce n’est qu’au petit matin, fourbu, cerné, les doigts encore blanchis de craie, que j’ai finalement trouvé le sommeil, ainsi qu’un petit sachet de Palets d’Ors de Bernachon posé sur mon oreiller.