Il était une fois une principauté qui n’était pas sans beauté mais qui ne jouait pas de ses charmes. Elle s’appelait Salm. Ses princes, simples comtes au départ mais montés en grâce, se nommaient Salm et Salm. Voltaire, qui s’y rendit comme en tant d’autres terres-frontières, disait que sa superficie était si petite qu’un escargot aurait pu en faire le tour en un jour.
En 2OO7, il ne reste de ce micro-état, sur les hautes terres vosgiennes où se tenait, que le souvenir que peut laisser une heure de soleil un soir d’hiver. A Senones, l’ancienne capitale jusqu’en 1792, désertée aujourd’hui par l’industrie, une fantasmatique “garde princière” joue, pour les rares touristes intrigués, des airs d’autrefois, face au palais dont un échafaudage dissimule la façade éventrée
Ce vendredi 9 novembre, mes pas me mènent plus haut, au coeur historique du fief de la famille princière, sur le plateau qui lui donne son nom. Quelques grandes fermes carrées sont disséminées ici et là , dont celle de Malplaquet, occupée par Martin et ses compères de GAEC. La veille, à l’émission, Martin avait expliqué son parcours: des études de théologie, un kibboutz en Israël, une communauté post soixante-huitarde à Nancy et cet établissement, loin de tout, pour produire du fromage. Martin est barbu, grand liseur et bon raisonneur. Il croit plus en la force patiente de la raison qu’en la violence de l’épée et du glaive. Curieusement - il faudrait dire: logiquement, car l’histoire est cohérente en ses détours - il a pris à Malplaquet la relève d’une famille anabaptiste qui s’était établie sur le plateau au XVIIIème siècle.
Les anabaptistes voulaient que la transmission de la foi se fît dans l’intelligence, avec à la clé un baptême à l’âge adulte, ils se tenaient à l’écart de la culture de la guerre et des institutions. La Suisse et l’Allemagne leur étaient hostiles? Ils se réfugièrent en Alsace. L’Alsace n’acceptait pas leur radicalité? Certains partirent de Sainte-Marie-aux-Mines pour franchir l’Atlantique, ce sont les actuels Amish. D’autres, plus tard, n’acceptant pas le décret de Louis XIX de 1712 les bridant, se mirent sous l’aile des princes de Salm. Les régimes d’après l’annexion de 1792 ne reconnurent pas leur droit à l’objection de conscience? Ils finirent par se lasser et par émigrer à leur tour. Mais ils séjournèrent assez longtemps ici pour marquer leur souvenir. Martin est le successeur conscient de ces familles simples et silencieuses qui produisaient toute leur nourriture, tissaient leurs vêtements qui se fermaient avec des lacets, sans boucles.
Pendant l’émission avec Martin, je lui parlais de la thèse que Jean Séguy avait consacrée aux anabaptistes des Vosges. Le lendemain, en pélérinage sur le plateau, je songeais à aappeler mon vieux maître, à qui je n’avais pas donné de nouvelles depuis dix ans ou plus. J’ai hésité quelques minutes, je ne l’ai pas fait.
Au retour, à Paris, lecture du carnet du Monde. “La famille et les amis de Jean Séguy, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, annoncent son décès à Liancourt, vendredi 9 novembre. Il était âgé de 82 ans”. Je le revois dans son petit salon, dans cet appartement modeste et impeccable, un rez-de-chaussée des Batignolles. Il mangeait sans sel, menait une vie régulière, partait chaque été pour Souillac, chez son père.Il avait la simplicité des anabaptistes.Il aimait l’argumentation serrée, la référence aux Anciens - les siens se nommaient Troeltsch et Weber. Mais rien n’attirait plus sa curiosité que le désir d’absolu quand il saisissait les croyants doués de raison et qu’il leur faisait remonter leur pente. “Il est mort dans l’espérance de la résurrection”, concluait le carnet du Monde.
edi.


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