Dans ma tendre jeunesse, lorsque les mouvements lycéens se découvraient des ardeurs frondeuses, lorsque les appels à la manif’ prenaient des allures de mobilisation générationnelle, et lorsque les voix muantes des brochettes d’adolescents se galvanisaient de slogans-ritournelles, j’avais noté qu’un certain nombre de petits malins profitaient de l’occasion pour cultiver leur passion et développer leurs aptitudes au farniente, à la paresse, pour tout dire, à la glande, loin, très loin des regards réprobateurs de leurs camarades syndiqués :
« Qu’avez-vous fait de vos jours de grève, malheureux ? »
« Mais… rien, bien sûr ! » aurait pu répondre Jean Eustache…
Et aujourd’hui encore, une minorité baillante, hésitante sans être indifférente, se gardant bien d’enfourcher les chevaux de la révolte comme de s’encarter au parti des râleurs, s’organise tant bien que mal pour profiter de chaque instant d’immobilisme ferroviaire, pour jouir de cette brèche entrouverte dans la temporalité salariale…
Du temps, certes, mais du temps pour quoi faire, me demanderez-vous ? Et bien pour cuisiner, pardi ! Parce que ce n’est certainement pas dans l’affolement des journées ordinaires que l’on peut s’attaquer à la cuisson d’un gigot de sept heures, ou se lancer dans les orfèvreries chantournées d’une bible de la pâtisserie baroque… Chaque minute de grève devient du temps de mijotage disponible et chaque enjambée dans l’escalade des blocages permet ainsi un pas de plus dans la connaissance du Grand Larousse Gastronomique…
Ce n’est plus « Sous les pavés, la plage »,
mais « Sous les pavés, la pâte sablée ! »
C’est scandaleux ! Hurleront certains, on dilapide l’héritage de Mai 68 à coup de crème renversée et de truffes en chocolat…
Mais méfiez-vous ! Une cuisson ratée, une casserole qui déborde, une marmite qui sent le roussi, les bouillonnements d’humeurs ne sont jamais très loin et la situation peut se renverser (comme une crème). Les indécis des fourneaux pourraient très bien venir nourrir les rangs des agités, que ce soit d’un côté ou de l’autre, usant de petits pâtés chauds ou de truffes en chocolats comme autant d’instruments contondants, de projectiles alimentaires savoureux.
On ne se méfie jamais assez des truffes en chocolats.

Bonus :

C’est un pâtissier de Chambéry, Louis Dufour, qui aurait inventé les truffes en 1895. Grand lecteur de Charles Fourier, il devina le potentiel subversif de ces friandises en mélangeant du chocolat avec de la crème fraîche.

Pour 4 grévistes en colère

Préparation : 10 min
Cuisson 5 min
Réfrigération : 8 h

200 g de chocolat noir amer (70% cacao)
10 cl de crème fraîche
50 g de beurre demi-sel
100 g de cacao en poudre « amer »

Dans une grande casserole au bain-marie, faites fondre le chocolat, la crème fraîche et le beurre. Lorsque l’ensemble est bien fondu, retirez du feu et laissez tiédir. Mettez cette préparation au réfrigérateur pour 8 h environ. Etalez le cacao en poudre sur une grande assiette. Sortez la préparation du réfrigérateur. Formez de petites boules avec les doigts, puis roulez-les dans le cacao.