Il n’y a pas d’autre mot, c’est la poisse !
Atteint d’agueusie pile au moment où, après des mois, des années d’intrigues, de magouilles et d’infiltration des réseaux cynégétiques les moins perméables, j’avais réussi à obtenir… une paire de bécasses dodues ! Autant dire, le Saint Graal des gourmets, la pierre philosophale des gastronomes. Et croyez moi, j’en connais certains qui seraient prêt à vendre leurs enfants en bas-âge, leur parents, voire leurs grands-parents en pièce détachées s’il le fallait, pour déguster ne serait-ce qu’une seule bouchée de ces succulents oiseaux interdits à la vente…
Me voilà donc le plus heureux des gastronomes, puisque possédant deux spécimens de ces oiseaux tant convoités, et le plus malheureux des hommes, puisque dépossédé de l’odorat et du goût, condamné à un cruel dilemme à trois dimensions : la maladie, le temps, les bécasses…
Dois-je me résoudre à manger maintenant ce gibier excquis, quitte à ne rien sentir, et à n’éprouver aucun plaisir ? Ou bien dois-je attendre patiemment la fin de cet ignoble rhume pour pouvoir profiter du fumet délicat des bécasses, au risque évidemment, de les déguster complètement faisandées, si ce n’est en voie de putréfaction totale ?
Plutôt que d’en être réduit à scruter tous les jours avec anxiété le bas de mon réfrigérateur afin d’observer, impuissant, l’inexorable avancée de la pourriture, j’ai préféré offrir ces bécasses à un mangeur hyper-moderne digne ce somptueux présent.