Avant de grimper jusqu’à la grandiose abbaye bénédictine de Montserrat, antique lieu de rassemblement des catholiques catalans, sanctuaire de la splendeur liturgique, je lisais ce qu’Abdelwahab Meddeb écrivait d’une visite qu’il fit au mausolée Moulay Idriss à Fès. Assis sur une natte, adossé au fût d’une colonne, il se laissait emporter par les volutes du chant, ainsi qu’on peut le faire à Montserrat: “L’architecture s’observe miroir du chant, se décline ainsi l’amour que l’homme porte à son Seigneur, amour aussi infini que les embruns émanant de toutes les écumes qui ne cessent de s’éparpiller à travers l’intégralité du temps; pendant que les spectateurs s’installent, certains partent, d’autres restent, d’autres reviennent, ils font de l’espace qui les rassemble une sorte de peau de léopard mobile. Là se reconnaît la santé d’un islam populaire, vernaculaire, en concertation avec la diversité qu’instaure l’expérience du sacré, naturellement rebelle à l’uniformité théologique.”Je ne crois qu’à demi aux rapprochements pieux que des demi-ignorants tiennent absolument à faire entre les différents monothéismes. Néanmoins, ce vendredi matin, quand nous arrivons sur le parvis de Montserrat, nous nous retrouvons dans la même situation que Meddeb à Fès. Des groupes circulent en tous sens, des paroisses ou des associations en pélérinage derrière leurs fanions, des classes venues rencontrer l’école de musique du monastère: “une sorte de peau de léopard mobile”, le catholicisme vernaculaire!Le catholicisme catalan, en tout cas… Montserrat ne se conçoit pas en dehors de sa nation. L’abbaye se déploie dans un espace étroit, au pied de falaises en forme d’orgues, où allaient, naguère, se nicher des ermites qui tentaient d’échapper, vainement, à la foule. Au début du XIXe, les troupes de Napoléon, ne pouvant tenir longuement la montagne sacrée, mirent le feu à l’abbaye et leur chef, le maréchal Suchet, déclara, sûr de lui, que c’en était fini, ici, de la Vierge et des superstitions. En fait, les bâtiments furent reconstruits et, malgré les nationalisations et les expulsions qui, depuis, ont rythmé l’existence,plus qu’ instable, du catholicisme dans la péninsule, ils se tiennent toujours là, ostensiblement. Comme un cavalier sur une fière monture.

La bibliothèque où nous pénétrons est si riche que Google vient de conclure avec elle un accord pour une numérisation rapide. Sur une table, les nouvelles acquisitions: essentiellement des livres sur la Catalogne, ses guerres politiques, la Seconde République des années trente, le franquisme: le catholicisme, ici, se tient sans complexe sur la place publique, droit comme un “i”, malgrè les épreuves de l’âge, à la façon du vieux Dom Marc Texeneira, qui nous accueille.Mais, attention, ce n’est pas le catholicisme traditionaliste tel qu’il a existé si puissamment en Espagne et qui cherchait à exercer tout le pouvoir au cri de: “C’est moi ou rien, moi ou Satan!” Ce n’est pas non plus ce vieux moule d’habitudes dont José Bergamin disait qu’il n’était, en somme, que “la forme la plus inélégante, la plus plate, la plus mensongère et la plus hypocrite de l’indifférence religieuse”. Non, c’est un catholicisme de combat par le débat.

Dom Marc, qui est né sous Primo de Rivera, nous raconte que sa famille accueillit dans la joie la Seconde République, en 1931. Il observe que, malheureusement, très vite, ses animateurs, des bourgeois, plutôt que de réaliser les difficiles réformes agraire et sociale nécessaires, préférèrent s’en prendre aux prêtres et aux couvents. Dom Marc n’a pas d’indulgence non plus pour ceux qui, “au nom d’une République qui n’osait pas dire son nom de Révolution”, fusillaient sans jugement les curés et déterraient les nonnes. La résultante des horreurs accumulées des deux côtés - “les deux côtés étaient coupables”, répète-t-il - avait été calculée par Mauriac: l’assimilation du catholicisme au franquisme et la volonté butée de celui-ci d’écraser l’autre moitié de l’Espagne.

Montserrat, grâce à sa lecture de l’Evangile mais aussi à l’ attachement de ses moines, quasi tous catalans, aux libertés régionales, fit bande à part dans la guerre civile larvée qui prolongea la guerre civile violente. Dans les années 60, l’abbé, Dom Escarré, réclamait la réconciliation; la communauté recevait froidement le caudillo, qui cessa d’ailleurs de venir après 1966; dans la glaciation universitaire de ces années sombres, la bibliothèque servait de refuge et les salles de réunion abritèrent bien des colloques clandestins. “Ainsi donc, Dom Marc, vous pensez que la religion était à l’origine de votre forme, à vrai dire sage et prudente, de résistance?”La réponse fuse sans hésiter: “Non, c’est le peuple qui est à l’origine de la résistance, le monastère se doit seulement d’être représentatif du peuple, de mériter, s’il le faut par la prudence, sa confiance.”Et aujourd’hui? On sait bien que l’Eglise qui est à Rome n’a jamais été jusqu’à s’exprimer dans les termes de Dom Marc. On sait aussi que la conférence épiscopale d’Espagne ne s’exprime plus à la façon des années 197O, quand le pape s’appelait Paul VI et voulait la détacher d’habitudes politiques fatales. Le cardinal-archevêque de Madrid, qui la dirige dorénavant et est depuis longtemps proche de Benoît XVI, oublie les libéralités financières qu’ a consenties le gouvernement Zapatero et part en guerre, mitre en tête, contre l’abandon des lois morales fondamentales et la réforme de l’enseignement religieux à l’école. Au lieu de jouer la carte du catholicime pluriel, tel que nous le voyions ce vendredi se déployer sur le parvis de Montserrat, il rassemble son camp sous un carcan et lui fait perdre, sans coup férir, les élections le surlendemain, le 9 mars. Le vieux Dom Marc, avant l’entretien, nous a prévenus qu’il ne comptait pas parler de cette actualité. Mais il brûle, à l’évidence, de le faire. A sa façon, historienne. Brièvement mais clairement, il nous dit son sentiment: “Les hommes politiques jouent de nouveau le vieux répertoire de la Seconde République. Les cléricaux mais aussi les anticléricaux, pour qui il est plus aisé de décrocher les crucifix des murs des édifices publics que de faire tomber les inégalités. Seulement, le peuple, cette fois, ne les suivra pas bien loin. Il veut bien regarder la vieille pièce de théatre qu’on lui sert encore une fois sur la scène politique. Mais la guerre civile, il a déjà donné, voyez-vous, et il ne permettra pas qu’on y revienne”.