Dominique Gros pénètre, en compagnie de son petit-fils, dans le grand bureau du maire qui est désormais le sien. La place de l’Hotel de Ville de Metz a été dessinée par Blondel et on sait le principe de base de cet architecte: les fonctions de l’édifice doivent être visibles; chacun, du dehors, doit en avoir une lecture nette. Jean-Marie Rausch, d’instinct, y avait adhéré: les Messins, dont il ne cherchait pas à se faire aimer, et qu’il rencontrait peu ou seulement en sortant de son automobile, savaient de quel étage, et derrière quelles fenêtres violemment éclairées, il les opérait à distance. Longtemps, très longtemps, ils s’en étaient trouvés rassurés. Mais, craignant que la main du vieux praticien ne finisse par trembler vraiment, ils avaient fini par le congédier… Ce Vendredi-Saint, tandis que la pluie tombe dehors en averses violentes, Dominique Gros, l’élu des Rameaux, fait donc visiter son nouveau domaine à son petit-fils. Le lieu est blanc, d’un blanc chirurgical. Partout, des écrans plasma. Le petit-fils passe de l’un à l’autre, s’émerveille. Le grand’père répond: “Tu sais, ce n’est pas vraiment mon truc.” Pourtant, l’avantage de tout le bric-à-brac informatique dont aimait à s’entourer Jean-Marie Rausch, c’est qu’il permet, d’une part, de piloter avec précision le lourd vaisseau d’une municipalité et, d’autre part, quand il y a mutinerie à bord, de quitter son poste très rapidement. Pas d’archives à débarrasser, on n’a même pas besoin de faire de discours puisque l’imprimante est débranchée , on dit juste “bye bye” au personnel qu’on a commandé pendant un tiers de siècle et les disques durs qu’on a emportés dans la poche de son pardessus, on les glisse, au retour chez soi, dans les ordinateurs de la maison, si on en a encore une… Rausch est parti comme cela! Et le petit-fils de Dominique Gros devrait lui suggérer de méditer la leçon. La victoire de Metz, est si fragile… Au premier tour, la moitié des inscrits s’est abstenue, le total des électeurs de Gros n’aurait pas rempli le stade du FC Metz et, au second, que se serait-il passé si une partie de la droite n’avait pas obstinément refusé de rejoindre Rausch? J’oserais presque, mais je ne veux pas raviver une plaie jamais cicatrisée, comparer cette municipale étrange à l’élection de… Nancy décrite dans “Lucien Leuwen”: dans un coin, se tient un redoutable manipulateur pour qui importe peu la perte de son camp du moment qu’il continue de tirer les fils; les nancéiens du roman de Stendhal le redoutaient, les messins l’identifieront sous les traits d’un sénateur qui, infatigablement, dit toujours non: quel que soit l’objet sur lequel il penche sa tête disproportionnée, il le complique. A Reims, c’est un peu la même chose. On pourrait soutenir que, si Adeline Hazan a pu franchir la Porte de Mars, c’est que la victoire lui a été offerte. Déjà, en 2001, elle l’avait tutoyée. Jean Falala, malade, avait alors, et depuis un moment, quitté l’ Hotel de ville mais il continuait de peser sur la vie locale: deshéritant son dauphin, en nommant un autre mais, comme il avait aussi quitté le domicile conjugal, il retrouvait en travers de son chemin son épouse légitime, en conséquence il en appelait au peuple et portait coup contre coup à la vieille morale de la bourgeoisie rémoise. Ce n’était pas du Stendhal mais du Courteline. Cette fois, et trois ans durant, Renaud Dutreil a nourri, toujours pour le plus grand bénéfice d’Adeline Hazan, un feuilleton plus moderne, genre “Droite story”. A l’entendre, Catherine Vautrin, son adversaire dans l’UMP, n’était qu’une rémo-rémoise. Mais voilà, dans une ville inquiète de n’être plus, au sein de l’anneau de Saturne de Paris, qu’une planète sans identité, il ne faut pas trop jouer avec ce qui reste de la fierté de la ville-cathédrale. Le journal “L’Union”, rendant compte de notre émission rémoise, m’a implicitement reproché de mêtre trop moqué de Dutreil. C’est que j’avais auparavant relu son étrange second livre, “La République des âmes mortes”; il ne cessait d’y dire son attachement indéfectible à sa circonscription de l’Aisne, qu’il a depuis abandonnée, et d’y chanter les mérites de la réconciliation, infiniment préférable à l’élimination de l’autre: quand on dément, à ce point, ses écrits par ses comportements, on se retrouve tel “Le coq sur la paille”- c’est d’ailleurs le titre du premier ouvrage du personnage…Et maintenant qu’ils sont installés ( Adeline Hazan plus confortablement, parce qu’elle est plus jeune, qu’elle a été désignée plus facilement, en interne, par le Parti socialiste et qu’elle a été mieux élue, sans triangulaire), que vont-ils pouvoir faire, les élus de Reims et de Metz? Dominique Gros l’ancien m’a paru curieusement le plus radical des deux. Alors qu’à la passation de pouvoirs, Adeline Hazan saluait le courage et l’humanisme de son prédecesseur immédiat, Gros ne rendait nul hommage à Rausch. Tandis qu’Hazan expliquait qu’elle changerait juste le directeur général des services, qui part à la retraite, Gros imagine des transformations plus profondes dans une administration qu’il doit évidemment mettre à sa main. Hazan parle d’”évènements culturels” qui feraient pétiller sa ville; devant la Chambre de commerce qui l’attend avec sympathie, elle prône la synergie des entreprises, de l’Université et de la très internationale Reims Management School. Le regard de Gros brille, ses mains deviennent volubiles quand il imagine l’Est urbain de la France passer à gauche comme l’Ouest, quand il prône la participation de tous à la démocratie. Le chauffeur de son équipe me confie quelques unes des misères qu’il a découvertes dans les quartiers populaires pendant la campagne. Depuis le scrutin de mars 2OO8, à l’issue duquel 71% des habitants des villes de plus de 1OOOOO habitants se retrouvent sous gestion PS, on nous répète parfois que va s’installer, entre le vide conceptuel de la rue de Solférino et l’indifférence des classes pauvres, un socialisme municipal qui renoncera à faire des pouvoirs locaux des outils de transformation sociale ou de lutte contre les inégalités. Peut-être, si le souci n° 1 est le réalisme de baronnie. A Metz, Dominique Gros, dans le secret de son vaste bureau, a sans doute répété à son petit-fils ce qu’il nous disait dans l’émission : “Tu sais, on peut ne pas faire confiance au vocabulaire dominant d’aujourd’hui, ne plus être tout jeune, être en somme un pape de transition mais imaginer le Concile”.