En 1916, sur la Voie Sacrée, sans cesse déchaussée par le gel, passaient quotidiennement près de 2000 véhicules, chargés d’hommes et de matériels: ils allaient nourrir la Bataille, cette insatiable. Aujourd’hui, celui qui a pris à Paris Est l’unique convoi du matin desservant l’improbable gare “TGVMeuse” l’emprunte à son tour pour rejoindre Verdun mais  à bord d’une navette qui aurait paru bien frêle l’Année terrible. Les autres passagers transitent par Châlons et  se retrouvent dans le petit autorail acheté chez Bombardier par la région Champagne-Ardennes. Suippes, Sainte-Menehould, Les Islettes, Clermont-en Argonne et voici, enfin, le terminus…Verdun, qu’on nommait le coeur de la France, n’en est plus qu’un membre négligé, quasi disjoint.    Le petit musée de la Princerie vient de rouvrir. Il est clos l’hiverfaute de chauffage. Le jeune gardien, blotti près d’un radiateur électrique, me demande de quel département je viens: “C’est pour mes statistiques”. Nous sommes trois visiteurs. En 1916, les soldats venus de partout se croisaient au tourniquet de la Bataille. Les mille terroirs du pays, dont parle si bien Fernand Braudel, enfant de la Meuse, étaient chacun dans Verdun, la France s’est connue ici. J’effectue au pas de charge le tour du musée, charmant parce qu’il a renoncé à communiquer quelque message que ce soit mais tout de même trop glacial.  Chez Braquier, un peu plus bas, on ne vend presque plus les fameux obus en chocolat: une fois déclenchés sur les tables des déjeuners du dimanche, ils se fragmentaient, libérant  des… dragées. Près de la cathédrale, le Centre mondial de la  paix, logé dans l’ancien palais épiscopal, paraît exsangue: le maire Arsène Lux, son ennemi de toujours, explique qu’on ne promeut pas la paix en la promettant, il a coupé ses subventions; l’ancienne exposition permanente, trop abstraite, a été démontée et les lieux, ce dimanche, abritent  une pléthore d’associations d’histoire  locale. Les Archers de Sire Contet , dans la cour, apprennent letir aux enfants; au creux de l’ancienne chambre de l’évêque, une chanteuse explique que les jeunes paysans fiancés et pressés “faisaient  parfois Pâques avant le Carême”, tandis que dans la galerie font banquette les Amis de Burthecourt-aux-Chênes, ceux du Ban d’Etival  et bien d’autres encore… Les rénovateurs du pélèrinage de Saint Dagobert me demandent si je m’intéresse aux Mérovingiens. Je réponds poliment que ce n’est pas le cas et fuis cette assemblée, pas bien nombreuse et apparemment débonnaire: chez les amateurs d’authentique, on a si vite fait de paraître pièce rapportée…   

Direction la Citadelle souterraine. Verdun , la ville la plus décorée de France, est aussi la plus muséifiée. J’avais visité cette base arrière où les combattants, blessés ou au repos, s’entassaient à plus de six mille. Al’époque, on faisait le circuit à pied, en évitant sur les murs les infiltrations et au sol, la gadoue. Le Conseil général est passé par là, qui vous offre maintenant de vous asseoir dans des chariots glissant sur des rails. L’histoire, c’est s’embarquer sans savoir où on va; c’est ainsi, entout cas, que la vivaient les poilus. Dans nos années 00, un employé est là pour vous rassurer dès que vous prenez place: “Ce ne sera pas long, trente minutes, mais les cinq dernières, vous devrez marcher à pied mais soyez tranquilles, l’obscurité ne sera jamais complète dans les galeries, vous n’aurez qu’à suivre les lumières qui s’allumeront devant vous.” Et d’ajouter, du ton qu’on maintenant les serveurs au restaurant pour vous souhaiter de l’appétit: “Bonne visite”.   

Vogue donc le chariot, après que se sont refermées sur lui de lourdes portes. Dans un premier boyau, une voix off explique en une minute les deux premières années de la Grande Guerre. Nulle carte pour montrer le saillant de Verdun et la hernie de Saint-Mihiel, pas un mot sur l’importance de la ville dans l’imaginaire national. Mais voilà, dans une niche, une figure de cire comme il y en avait autrefois à la Galerie Quicqu’en groigne de Saint-Malo… Non, c’est un personnage qui parle: capitaine en 1916, il vient justement de Paramé, ses champs sont à pic sur la mer, il écrit à sa femme restée à la ferme: “Aime-la, cette terre qui ne mérite pas ce qu’on lui fait ici”. Scène suivante: le capitaine, à une réunion d’officiers, défend les biffins contre Pétain: “Ce sont des braves types, ils ne savent pas ce qu’ils font mais ils font ce qu’ils ont à faire”. On comprend que la terre, ce n’est pas celle du pays; les visiteurs, de toutes origines, qui entendent ces propos dans leur propre langue, selon le chariot où ils ont pris place, sont invités à conclure  que c’est la terre intérieure à tout homme, une fois qu’il se trouve confronté à sa vie et à son destin.    Le chariot fonce vers un projecteur qui aveugle ses passagers, il ralentit, fait un tour sur lui-même. On sent les intentions de ceux qui l’ont conçu. La Meuse n’a plus d’industrie traditionnelle, elle doit être pionnière dans les industries de distraction. La publicité, qui ne ment jamais, comme disait l’autre, promettait d’ailleurs “trente minutes d’émotion”. C’était à l’extérieur, au jour libre, qu’on serait , à cet instant, bien heureux de retrouver. Mais il y a encore ces cinq minutes demarche à effectuer, une fois arrêté le manège sur rail. Et là, changement soudain d’inspiration dans la visite. Sous l’inscription “On ne passe pas”, huit cercueils sont alignés, qui rappellent le choix fait le 10 novembre1920, par le soldat Thin, du Soldat Inconnu. Sur chaque cercueil, une palme et un crucifix. Et dans le corps du visiteur, qu’on a enfin laissé dans le silence et libre de ses mouvements, le clou du tragique s’enfonce, soudain. Jusqu’ici, l’évocation de la mort avait été gérée. Mais sa présence, enfin, est la plus forte.   

L’avant-veille, pendant l’émission, depuis la clairière de Benoitevaux, Jean-Luc Kaluzko et ses amis  de l’association Connaissance de la Meuse nous avaient raconté comment ils parcourent sans fin les forêts qui recouvrent alentour le billard où roulaient les hommes mais aussi les camps en retrait où ils reprenaient des forces. Ils retrouvent , dans leurs abris, les peintures que faisaient les Allemands à leurs moment perdus: l’épouse, le Kaiser, le pays au loin. Et aussi les monuments à leurs morts que les Français victorieux ont démembrés furieusement. C’est seulement au bout de longues marches incertaines et silencieuses que ces témoignages se livrent sous les taillis. “Voila, marchons les gueux, bissac et ventre creux, marchons les gars…”   L’autre de nos émissions, toujours à Benoitevaux, réunissait des “gens du voyage”, qui se retrouvaient là pour un congrès. L’idée me vint de leur appliquer le mot par lequel se définissaient les poilus quand ils évoquaient leurs chaussures trouées: “Nous marchons sur la France.” L’expression leur plut: que font-ils d’autre, en effet? J’hésitais à leur parler de la Grande Guerre. Beaucoup de leurs familles venaient juste d’arriver dans notre pays, la loi de 1912 les avait peu auparavant traités de tous les noms de vagabonds et leur avait imposés le carnet anthropomètrique. “Mais non,m’assurèrent-ils, nous avons été enrôlés vite fait malgrè tous les reproches qu’on nous faisait.” Les historiens, me semble-t-il, ne parlent jamais des tsiganes sous l’uniforme bleu horizon.  Que s’est-il passé pour eux exactement? Je livre juste  cette histoire que me confia, tout à trac, Bébé, de Lure: “Mon grand’père porta son officier sur les épaules pendant huit heures; celui-ci lui avoua qu’il avait beaucoup d’or et d’argent dissimulé dans sa ceinture, eh bien, mon grand’père le sauva et ne le vola pas. Ces années-là, les sédentaires et les nomades partagèrent les mêmes gourbis dans la même gadouille.”  

Simplement, les gens du voyage n’auraient pas eu l’idée, dans les années 20, de construire des monuments : à la Victoire avec, au sommet, un chevalier de croisade; au Droit avec, au pied, un ossuaire de Douaumont. Et, dans les années 00, de dessiner des circuits touristiques à sensations fortes. Ils n’ont jamais déposé d’obus de cuivre sur leurs cheminées car ils n’en ont pas ni même d’obus de chocolat sur leurs tables car, vraiment, Braquier vend trop cher. Et, quand meurent leurs parents, ils dispersent ou brûlent la plupart de leurs biens. Ce qui ne signifie pas que les morts, chez eux, n’habitent plus les vivants. Ils les habitent autrement. Comme des voix dans les têtes mais que les têtes ne s’avisent pas de faire parler.