Habib Bourguiba aimait les énigmes. L’une d’entre elles s’appliquerait fort bien à France-Culture : on sait que les producteurs, soucieux d’être complets et irréprochables, y voient toujours trop grand quand ils composent leurs émissions. “Si la porte est très étroite et l’armoire très large, que faites-vous?”, demandait le sage de Tunis à ses visiteurs. A cette question, à France Culture, on serait tenté de répondre: donnez-moi les moyens de mes légitimes ambitions, démolissez le mur qui gêne le passage de mon meuble dont vous savez bien qu’il est indispensable à l’intérêt général… “Pas du tout, réplique depuis l’outre-tombe le vieux malin, songez plutôt à démonter l’armoire”. Profitable leçon qu’illustrait autrefois, au grand siècle de ma bonne cité malouine, l’armoire du même nom: avec ses caissons et ses tiroirs, elle avait grande allure et était fort commode mais on pouvait la disposer aussi bien dans une cabine de bateau que dans la plus grande salle d’un manoir puisqu’elle se défaisait et se reconstituait comme on voulait. Une émission de radio, c’est tout pareil et même mieux: on peut la remonterà l’envers, elle doit encore tenir debout.    Seconde énigme, que j’emprunte cette fois à Jean-Toussaint Desanti, autre grand disparu, qui interrogeait ainsi ses élèves-philosophes: “Quand constate-t-on qu’une couleur tue une autre?”
Sans doute quand le peintre (et on pourrait dire la même chose du producteur de radio qui voudrait jouer en solo) “colorise”, déploie sa couleur dans un espace propre et un espace seulement. Or, quand on observe, par exemple, un orage dans un paysage, il n’abolit pas la couleur du ciel ni celle des arbres, il les manifeste autrement. La teneur de la couleur de la mer soutient la teneur de la couleur de la falaise qui soutient la teneur de la couleur de la forêt… Il en va ainsi de la radio si on la voit comme une affectiosocietatis, une concorde comme le disent les protestants quand ils parlent de l’aventure commune des hommes.  Â
Dans le paysage, pour en venir maintenant à la troisième énigme, considérons maintenant un lac. Il est enveloppé dans l’obscurité, on s’engage dessus à cheval sans même s’apercevoir qu’il est gelé. C’est le thème fameux de la chevauchée sur le lac de Constance… Que faire quand on se retrouve au beau milieu ? Si on est aventureux, trancher à la hache dansla glace: Kafka disait que c’était ainsi qu’on pouvait ramener dans ses filets un livre et, ajouterai-je, un grand reportage de radio. Si on est plus économe de sa vie, il reste la possibilité de bifurquer pour regagner au mieux la rive. En tout cas, il ne faut pas rebrousser chemin ou fuir en avant au galop et en ligne droite. C’est la même chose à la radio: la ligne droite, c’est la catastrophe assurée et l’angle, le seul salut.


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